L’« Amazonie » brûle et le G7 nous enfume

Lors de la tenue du G7, ce week-end des 25 et 26 août 2019, le maître de cérémonie, Emmanuel Macron, a fait la leçon au Brésil et dénoncé son président qui laisserait brûler l’Amazonie et même pousserait à y mettre le feu. Et si Jupiter commençait par balayer devant sa porte ?

Les médias dominants manquent décidément d’originalité. Depuis quelques jours, tous, devenus subitement écolos, se désolent devant les incendies qui se multiplieraient en Amazonie  et menaceraient le « poumon vert » de notre pauvre Planète, déjà en bien mauvais état. Sur toutes les chaînes, dans toutes les gazettes, on entend : « 75.000 départs de feu dans la forêt amazonienne une hausse de 84% depuis l’année dernière… » Et la cause de cette catastrophe serait le méchant Jaïr Bolsonaro qui inciterait à la déforestation. Certes, ce dirigeant d’extrême droite (un plus !) est un adversaire résolu des écologistes et le sort de la planète l’indiffère au plus haut point. Mais c’est peut-être lui donner plus de pouvoir qu’il n’en a que de croire que c’est son incitation à « exploiter la forêt » qui serait la cause de ces incendies.

Confusions multiples

D’abord,  est-ce vrai que la situation soit exceptionnelle cette année ? Il est vrai que l’INPE (Institut national de recherche spatiale du Brésil) a déclaré que ses données satellitaires montraient une augmentation de 84% du nombre d’incendies par rapport à la même période en 2018. Ce que l’on dit moins c’est qu’entre 1998 et 2018 on a compté, selon les années, entre 32.000 et….  129.000 (!) départs d’incendie. L’indignation mondiale, si elle est justifiée, est bien tardive. On verra que les médias et les gouvernants occidentaux ont trouvé, à quelques jours du G7, une belle occasion de revêtir leur beau costume vert, de faire de belles déclarations écologiques mais, évidemment sans s’engager à quoi que ce soit de concret dans ce domaine.[wcm_nonmember]

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On mélange aussi allégrement les types incendies. Il y a les brûlis à taille très réduite par lesquels les cultivateurs traditionnels (Indiens notamment) préparent une zone proche de leur village pour les semis qui leur permettront de manger l’année qui vient. Des analyses statistiques montrent que la corrélation entre la déforestation et les feux est très faible : elle est de l’ordre de 13,5%  alors qu’il faudrait une corrélation d’au moins 40% pour espérer esquisser une relation de cause à effet. Ainsi donc, l’histoire est belle et plausible mais mensongère : il est faux de mettre la déforestation sur le dos des incendies. Si les forêts d’Amérique du sud se réduisent comme peau de chagrin, on en trouve la raison dans les politiques destructives de l’agro-industrie et des grands propriétaires terriens (ceux qui ont fait élire Bolsonaro) qui ne cessent de développer leurs gigantesques exploitations : 2 ou 3 ans de pâturages sur le sol brûlé, puis aplanissement au bulldozer et cultures intensives (engrais et pesticides) de soja.

Rien qu’au Brésil, chaque année, entre 6.000km2 et 29.000km2 de forêts primaires disparaissent (la superficie de la Belgique est de 31.000km2…). Notons toutefois que toutes ces forêts perdues ne sont pas toutes des forêts amazoniennes : c’est plus au sud, dans le Mato Grosso que les coupes à blanc et les incendies volontaires pour développer pâturages et cultures de soja sont les plus intenses. Par ailleurs on oublie de dire que seuls 60% de la surface l’Amazonie se trouve au Brésil. Cette forêt tropicale et équatoriale humide s’étend aussi en Bolivie, Colombie, Equateur, Guyane française, Guyana, Pérou, Surinam et Venezuela (où, hélas, la déforestation est également en cours…).

Méconnaissance totale de la réalité des écosystèmes

Les intentions de transformer l’Amazonie proprement dite (forêt équatoriale humide) en pâturages et cultures de soja est une stupidité écosystémique. En effet, les sols d’Amazonie sont généralement pauvres et lessivés car, sous le climat chaud et humide de cette région, la végétation morte qui tombe au sol est immédiatement recyclées par les micro-organismes et les insectes et rentre dans le cycle végétatif. Il n’y a donc quasi pas d’humus et si l’on détruit la forêt il ne reste qu’un sol stérile très peu propice aux cultures, intensives ou extensives. Si l’on veut quand même cultiver, au bout de quelques années, il faudrait importer des quantités énormes d’engrais et de matières carbonées.

Par contre, il existe en quelques rares endroit (1% de la surface de l’Amazonie) des poches de bonnes terres appelées terra preta qui contiennent jusqu’à 9 % de carbone noir contre 0,5 % pour les sols environnants. Leur distribution s’étend principalement le long des voies d’eau, de l’Amazonie de l’est au bassin central de l’Amazonie. Sous l’influence de l’activité humaine, ces anthrosols (milieux naturels transformés par l’homme) ont été enrichis par l’accumulation progressive de déchets et de cendres. Ils ont été créés par l’homme entre –800 et 500, av. J.-C., les plus vieux remontant pour leur part à –2800. Ils sont donc d’origine précolombienne. Ce carbone a été ajouté aux sols pauvres, sous forme de charbon de bois fabriqué à basse température et en présence d’une quantité d’oxygène limitée (à l’aide de feu étouffés).  Une fois de plus, on constate que les populations d’avant l’ère industrielle ont su s’adapter à un environnement naturel inhospitalier et l’ont même amélioré, alors que nos modernes colonisateurs ne savent qu’exploiter et détruire en peu de temps.

Les mensonges du G7

En cette fin août, les dirigeants de 7 grandes puissances économiques, sous la houlette d’un Macron qui avait enfilé à bon compte un joli costume vert, ont dénoncé la politique du vilain Bolsonaro qui laisserait brûler l’Amazonie. Si ce nouveau dirigeant d’extrême droite du Brésil est un personnage odieux, raciste, sexiste, homophobe, ce n’est pas depuis son arrivée à la tête du pays que la forêt amazonienne va mal.

Plus du cinquième de la forêt amazonienne a déjà été détruit, et celle qui reste est menacée. En 10 ans, la surface de forêt perdue en Amazonie atteint entre 415.000 et 587.000km2  Selon l’INPE, la forêt amazonienne, originellement de 4.100.000 km2 au Brésil, a été réduit à 3.403.000km2 en 2005, ce qui représente une perte de 17,1%. Et cela continue : selon un scénario de la Banque mondiale, au rythme actuel, 40% de l’Amazonie aura disparu en 2050. Selon le Fonds mondial pour la nature, c’est 55 % d’ici 2030. Les conséquences sur le climat mondial seront terribles.

Bolsonaro ne fait qu’accélérer ce processus suicidaire. Il a osé suggérer que des organisations non gouvernementales avaient allumé des feux, pour se venger de son gouvernement qui avait opéré des coupes drastiques dans leur financement. Il n’a présenté aucune preuve et n’a donné aucun nom à l’appui de cette théorie : « …il pourrait y avoir…, je ne l’affirme pas, une action criminelle de la part de ces ONG pour attirer l’attention sur ma personne, contre le gouvernement du Brésil. C’est la guerre à laquelle nous sommes confrontés » a-t-il déclaré. Il a aussi accusé le directeur de l’INPE de mentir sur l’ampleur de la déforestation en Amazonie et de tenter de saper le gouvernement, suite à la publication par l’INPE de données montrant une augmentation de 88% de la déforestation en juin par rapport au même mois de l’année précédente. Le directeur de l’agence a été licencié.

Le G7, dans un geste d’une rare hypocrisie, a fait cadeau au Brésil d’une aumône de 18 millions d’€ (refusée par Balsonaro) pour lutter contre les incendie alors que les politiques voulues par ce G7 sont à la source même de la destruction de toutes les forêts primaires, que ce soit en Amérique du sud, en Afrique ou en Indonésie… En effet leur obsession d’accroître le commerce international et la croissance débridée de la production de viande par l’agriculture industrielle est la cause principale de la destruction des forêts pour les remplacer par de l’élevage de bovins et des cultures de soja destinées à l’Europe et à la Chine.

Un début de conscientisation

Après le concert de bêlements des médias aux ordres des puissants, la réalité des causes profondes de la crise climatique et de la destruction de la biodiversité commencent à être dévoilées[1]. Se met en place une alliance des petits paysans du nord et du sud, des défenseurs des peuples indigènes et des écologistes qui ont compris que le capitalisme vert est une arnaque de plus. Ils ont saisi l’occasion du battage médiatique pour mettre les maîtres du monde face à leurs propres responsabilités : « Vous ne voulez plus que continue la destruction des forêts, d’Amazonie et d’ailleurs… ? Alors ne signez pas le traité Mercosur qui aura pour première conséquence d’accélérer le commerce du soja et du bœuf, donc, les exportations brésiliennes, paraguayennes et argentines et donc la déforestation de toute la zone. » Des pétitions dénonçant cette contradiction évidente entre le discours et les actes commencent à circuler. Momentanément déséquilibré, Macron a même remis en doute l’appui de la France à l’accord Mercosur. Belles paroles, comme d’habitude non suivies d’effet, ou recul devant les mobilisations croisées, notamment du puissant lobby agricole de France ? L’avenir nous le dira…[/wcm_restrict]

Alain Adriaens 


[1] Le Soir du 30 août publie un article « Il fau(drai)t toute la Belgique pour cultiver notre soja » qui reconnaît que notre petit royaume importe depuis l’Amérique du sud 2,5 millions de tonnes de soja dont les cultures occupent 3 millions d’hectares. Ce soja est utilisé à 75% pour l’élevage industriel (surtout situé en Flandre), 20% pour les biocarburants (!) et 3% pour l’alimentation humaine.