| ■En réaction à la mort de 8 femmes en couche au service de maternité de l’hôpital d’Agadir (ville dont le premier ministre marocain est président du conseil municipal depuis 2021), depuis mi septembre 2025, des dizaines de milliers de jeunes marocain-ne-s protestent dans les rues des villes du Maroc contre la corruption, dénonçant les importants investissements consentis pour la CAN 2025 en comparaison des faiblesses du système de santé et des services publics au Maroc, leur serveur de liaison rassemblant des centaines de milliers de membres.
Si, d’un côté, le Roi du Maroc a reconnu le bien fondé du mouvement et a invité le gouvernement marocain à prendre des mesures “qui mettront un certain temps à être mises en oeuvre” (“la carotte future promise”, les victimes du séisme d’Al Haouz de 2023 vivent toujours depuis 2 ans dans des tentes, elles se sont rassemblées début septembre 2025 devant le Parlement marocain pour dénoncer la lenteur des reconstructions et des indemnisations), simultanément, comme il a toujours été de coutume au Maroc en cas de mouvements de protestations,
le mouvement a subi une forte répression
(“le bâton réel”), la plus forte répression d’un mouvement de protestation au Maroc depuis l’avènement de Mohamed VI au trône. Selon l’AMDH (Association Marocaine des Droits Humains, communiqué de presse du 9 décembre 2025), 5400 interpellations, 2400 poursuites judiciaires, plus de 1500 détentions provisoires, 3 morts abattus par la gendarmerie et plusieurs blessés à Lqliaa, fourgeons lancés contre les manifestants à Oujda, jets de pierre contre les manifestants à Inzegane, des mineurs de 12 à 14 ans déférés devant des chambres criminelles, plusieurs dizaines de condamnations, certaines à de nombreuses années de prison (10 à 20 ans).
Début décembre 2025, le mouvement annonce son intention de nouvelles manifestations, sous une répression de plus en plus brutale, sous le slogan “La grande marche pour la liberté et la dignité”.
A l’heure où le pouvoir marocain encourage le mirage politique nationaliste du football tout en réprimant durement sa jeunesse (étudiante, ouvrière, employée dans l’économie clandestine ou chômeuse) protestataire, (dans l’attente d’habituelles et partielles grâces et exils, accordés d’ici quelques mois par le Roi ?) tout en restreignant les libertés d’organisation et de manifestation (le droit d’appel à une grève est limité, selon la nouvelle loi, aux organisations syndicales reconnues par le pouvoir, ce qui exclut les coordinations ou les organisations qui perdraient leur reconnaissance), POUR Press revient sur cette situation peu médiatisée par la presse occidentale.
●En pleine page, un article de Pressenza, l’interview témoignage d’Adilah, étudiante en médecine et participante du mouvement.
●En accès libre, trois articles d’ENASS Maroc sur les trois morts de Lqliaa, cité dortoir ouvrière proche de la touristique Agadir, tombés sous les balles de la gendarmerie marocaine le 1 octobre 2025. Le 9 décembre 2025, les familles endeuillées et leurs proches ont été arrêtés à Rabat, lors d’un sit in devant le Parlement marocain.
#”A Lqliaa : qui a tué mon fils ?”, Imane Bellamine, 28 octobre 2025
#”Les jeunes de Lqliaa : morts, emprisonnés ou blessés “, Imane Bellamine, 28 octobre 2025.
#”Lqliaa : six révélations de l’AMDH qui brisent le récit officiel”, Imane Bellamine, 10 décembre 2025.
●En accès libre, quatre articles.
# “CAN 2025 : le modèle économique derrière le spectacle”, Sabine El Faiz, 20 décembre 2025, LeBrief.ma
#”Maroc, le football comme mirage politique”, Tribune libre de Lahcen Isaac Hammouch, 10 janvier 2025, La Libre Belgique.
#”GenZ 212 : notre solidarité avec le peuple marocain est un devoir progressiste”, carte blanche de 8 acteurs, militantes et militants progressistes, d’origine marocaine, en Belgique, 2 octobre 2025, Le Soir.
#”GenZ 212 et les protestations de la jeunesse au Maroc : de la sphère numérique à la rue”, Rezgar Akrawi, POUR Press.
Victor Serge, chroniqueur POUR Press.
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Pour comprendre une partie de la réalité qui se cache derrière les chiffres de la répression, nous avons rencontré Adilah (nom fictif), étudiante en médecine et militante du mouvement GenZ212 au Maroc. Son témoignage nous raconte l’histoire d’une mobilisation née sur Discord pour dénoncer la corruption et le déclin des services publics dans le pays. Adilah nous guide de l’enthousiasme des premières marches pacifiques jusqu’à la décision de suspendre les manifestations en raison de la violence et des arrestations massives.
Si, d’un côté, le gouvernement marocain cherche à projeter une image progressiste et stable du pays, de l’autre, la vie quotidienne montre souvent des services essentiels déficients et des violations fréquentes des libertés civiles. Les manifestations du GenZ212 naissent précisément dans ce contexte de contrastes. Au cours du second semestre 2025, la génération Z a trouvé dans les canaux numériques un outil central pour exprimer son désaccord face à la crise économique, la corruption perçue et les inégalités sociales. Dans une récente déclaration diffusée sur les réseaux sociaux, elle demande la réforme des services publics et le respect de la Constitution marocaine, citant en particulier les articles sur la démocratie, la liberté de réunion, le droit à la santé et à l’éducation et la participation des jeunes.
Dans les médias nationaux, ces manifestations ont souvent été décrites comme une menace pour l’ordre public, et la diffusion en ligne de contenus liés aux manifestations est fréquemment traitée comme une « incitation à commettre des infractions graves et des délits mineurs par des moyens électroniques ». Entre fin septembre et début octobre, les revendications se sont concentrées sur la santé, l’éducation et la justice, en réponse à des épisodes de violence, des arrestations arbitraires et des condamnations disproportionnées. Le discours officiel privilégie plutôt les récits de vandalisme et les discours jugés incitatifs, accompagnés de la célébration de l’augmentation de 16 % des fonds alloués à la santé et à l’éducation décidée par le Conseil des ministres. L’espace dédié au débat public se réduit encore davantage : les réunions en ligne restent le seul canal d’expression, mais même la simple participation est perçue comme risquée. La fragilité des libertés civiles est confirmée par les données sur les détentions : selon les dernières données communiquées par le procureur général début décembre, plus de 5 780 personnes ont été arrêtées en relation avec les manifestations, dont 1 473 sont toujours en détention et 162 sont des mineurs, dont beaucoup ont été placés dans des établissements pénitentiaires.
Pour restituer le regard de ceux qui ont vécu ces manifestations, j’ai rencontré Adilah, une jeune étudiante en médecine, qui raconte en personne la naissance et l’évolution du mouvement.
Que s’est-il passé dans les jours qui ont précédé les manifestations des 27 et 28 octobre ?
Quelques semaines auparavant, de nombreuses vidéos circulaient en ligne, montrant la dystopie du Maroc : d’un côté, une vie de luxe, de l’autre, des infrastructures horribles. Beaucoup de ces vidéos sont devenues virales et, petit à petit, une tendance s’est créée qui a alimenté la colère de la population locale, en particulier la nôtre, celle de la génération Z.
L’organisation de la Coupe du monde a été l’une des principales raisons. Non pas parce que nous détestons le football ou quoi que ce soit de ce genre. Non, nous aimons le football, bien sûr. Mais c’est une question de priorités : vous ne pouvez pas me dire qu’un gouvernement a la possibilité de contracter une dette de 100 milliards de dollars juste pour construire un stade en quelques jours ou quelques semaines selon les normes internationales, mais qu’en même temps, il n’est pas capable de construire un bon hôpital ou une bonne école. Et puis, il y a aussi la question des personnes touchées par le tremblement de terre d’Al Haouz. Cela fait maintenant deux ou trois ans et ces personnes n’ont toujours pas de maison. C’est ainsi qu’un groupe Discord a vu le jour.
Quel est le rôle du serveur GenZ212 sur Discord ?
Le serveur Discord a été créé le 15 septembre 2025. Il nous a fourni un espace pour discuter de politique, car au Maroc, la liberté d’expression n’est pas garantie à 100 %. Cela s’est poursuivi avec de nombreux podcasts et discussions entre nous, les jeunes, principalement sur les thèmes de la santé, de l’éducation et de la corruption. Le serveur a atteint près de 200 000 membres, ce qui est énorme pour un groupe Discord au Maroc, étant donné que la plupart des Marocains n’utilisent même pas l’application.
Entre le 15 et le 27 septembre, cet espace numérique est devenu le catalyseur d’un mécontentement généralisé parmi les jeunes, vécu par beaucoup comme un véritable réveil collectif. La mobilisation n’est pas née au sein de partis politiques ou de structures organisées, mais d’une frustration partagée et du sentiment d’être systématiquement exclus des processus décisionnels. Après la diffusion virale de certaines vidéos et la consolidation des discussions en ligne, le groupe a décidé de traduire le débat virtuel en action concrète, en convoquant les premières manifestations pour le week-end du 27 septembre.
Les manifestations ont eu lieu les 27 et 28 septembre dans de nombreuses villes marocaines, dont Casablanca, Rabat et Tanger. Le choix des dates a été dicté par des raisons pratiques : le week-end était le seul moment disponible pour une génération composée en grande partie d’étudiants et de jeunes travailleurs.
Comment se sont déroulées les manifestations et quelle a été la réaction des autorités ?
Au début, les manifestations étaient 100 % pacifiques. Dès les premiers jours, l’intention des participants était de manifester sans recourir à la violence. Ce qui a toutefois frappé, c’est la réaction des forces de sécurité, qui ont répondu par un usage de la force jugé disproportionné par les manifestants.
Le 3 octobre, certaines manifestations ont dégénéré en affrontements violents entre la police et les participants. Il y a eu quelques incidents violents, mais les manifestations étaient pour la plupart pacifiques. Même dans les espaces numériques du mouvement, on ne peut exclure la présence de messages individuels incitant à la violence, mais la ligne partagée par la majorité était clairement orientée vers la protestation non violente.
Au cours du deuxième week-end de manifestations, des tensions ont été enregistrées uniquement dans certaines villes, notamment Lqliaa, Oujda et Salé, tandis qu’ailleurs, les cortèges se sont déroulés sans dégénérer. Selon les participants, même face aux interventions violentes de la police, la plupart des manifestants ont essayé de conserver une attitude non conflictuelle.
Ce qui a profondément marqué la mobilisation, c’est ce qui s’est passé le 1er octobre, lorsque trois personnes qui se trouvaient à proximité d’un cortège, mais qui ne participaient pas aux manifestations et n’appartenaient pas à la génération Z, ont été tuées. Les manifestants affirment être en possession de vidéos qui prouveraient que les victimes n’étaient pas impliquées dans les affrontements. Dans un premier temps, les familles auraient subi des pressions pour qu’elles ne rendent pas l’affaire publique ; ensuite, n’ayant pas obtenu l’ouverture d’une enquête officielle, elles ont décidé de s’exposer publiquement, en participant à des interviews et à des initiatives en ligne. Les familles ont diffusé des vidéos à l’appui de leur version des faits, affirmant que les victimes n’avaient pris part ni aux manifestations ni aux actes de violence. Mais même s’ils avaient été impliqués dans les violences, ils ne méritaient pas d’être frappés comme cela a été le cas.
Y a-t-il eu des conséquences juridiques pour ceux qui ont participé aux manifestations ?
Une chose que la plupart des gens ignorent et que le gouvernement tente, selon moi, de dissimuler, c’est que les personnes qui ont manifesté ont été condamnées à des peines absurdes. Certaines ont été condamnées à des peines allant de cinq à quinze ans pour des motifs divers : avoir envoyé des messages sur Discord, avoir porté certains t-shirts pendant les manifestations ou avoir commis des actes de violence. Parmi elles, il y a aussi des mineurs.
L’un des premiers inscrits sur le serveur Discord du mouvement, qui n’avait même pas participé physiquement aux manifestations, a été arrêté le 26 septembre et condamné à cinq ans de prison pour « incitation à manifester ». Ce n’est pas un cas isolé : d’autres personnes ont été condamnées à des peines allant jusqu’à quinze ans.
D’autres condamnations ont été encore plus paradoxales. Deux jeunes ont été condamnés à huit mois de prison pour les t-shirts qu’ils portaient : l’un avec l’inscription « Gen Z », l’autre avec « Free Palestine ». Des cas qui restent presque inconnus du grand public.
Pensez-vous que les médias internationaux ont mal interprété quelque chose concernant ces mobilisations ?
Oui, en grande partie. Les médias se sont concentrés sur nos réactions plutôt que sur celles du gouvernement, qui ont été beaucoup plus dures, violentes et préjudiciables aux droits humains. Les médias nationaux nous ont dépeints comme violents ou manipulés, mettant en avant des incidents isolés pour justifier la brutalité de la police, sans montrer les marches pacifiques, les arrestations arbitraires et les mauvais traitements.
Je pense que les médias internationaux ont également été influencés par le discours officiel, négligeant les inégalités sociales et la frustration des jeunes. La protestation, souvent qualifiée de « rébellion de la génération Z », est en réalité née de l’impossibilité d’obtenir des autorisations officielles pour manifester contre le gouvernement : un paradoxe dans lequel ceux qui tentent de respecter la loi sont punis.
Pourquoi avez-vous cessé de descendre dans la rue ? Est-ce parce qu’au début du mois d’octobre, le gouvernement a approuvé une augmentation de 16 % des fonds alloués aux secteurs de la santé et de l’éducation ?
La plupart des membres de la génération Z n’étaient pas satisfaits de cette mesure, car le problème n’était pas en réalité l’augmentation ou la diminution du pourcentage alloué à la santé. Le principal problème est la corruption : quelle que soit l’augmentation des fonds alloués, la corruption continuera d’exister.
Les manifestations n’ont donc pas été interrompues en raison de l’augmentation des fonds ou de quelque chose de ce genre. Ce n’est pas du tout la raison.
La raison pour laquelle nous avons cessé de manifester est en réalité la violence à l’encontre des personnes qui sont descendues pacifiquement dans la rue. Même aujourd’hui, si je sortais de l’ombre et disais : « Oui, j’ai participé aux manifestations » ou, surtout, « Je fais partie du serveur Discord », je finirais en prison, comme je l’ai dit précédemment. Je pense que les condamnations dont je parlais sont l’un des moyens utilisés par le gouvernement pour nous effrayer et nous empêcher de manifester. En fait, avant de sortir, la plupart d’entre nous suppriment parfois Discord, Telegram et Instagram ; nous utilisons beaucoup les VPN ; nous évitons de partager nos noms ou nos photos ; certains d’entre nous changent constamment de compte.
Il est effrayant de penser que le simple fait de participer à une réunion en ligne pourrait suffire à vous faire arrêter. Je pense que cela en dit long sur la fragilité des libertés civiles au Maroc. Malgré cela, les discussions entre nous se poursuivent.
Que va-t-il maintenant advenir du mouvement ? Pensez-vous qu’il y aura d’autres manifestations ?
Oui, je pense qu’il y aura d’autres manifestations, même si elles sont suspendues pour l’instant. Les gens disent que nous devrions retourner dans les rues, mais en même temps, ils ont peur de finir en prison et d’être condamnés comme je l’ai mentionné précédemment. Ils ont peur de gâcher 10 ans de leur vie pour ça. Surtout les jeunes de 20 ans, ils ne peuvent pas se permettre de perdre 5, 10 ou 15 ans de leur vie.
J’ai déjà participé et je pense que je le referais sans hésiter, car si nous pensions tous devoir rester chez nous pour ne pas nous mettre en danger, nous ne changerions jamais rien dans ce pays. Pour être satisfaits du résultat des manifestations, la plupart des gens souhaitent des améliorations nettes dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la lutte contre la corruption. Mais en ce qui me concerne, je pense que mon objectif, je le répète, est la lutte contre la corruption. Car, comme je l’ai dit, je suis étudiante en médecine, je travaille dans le secteur de la santé et je n’ai vu aucun changement depuis le début des manifestations. Rien n’a littéralement changé. La racine du problème est donc la corruption.
Pour l’instant, je me concentre toutefois sur le résultat le plus positif des mouvements de la génération Z à travers le monde : rappeler à la génération Z, qui est censée être « la génération peu sérieuse », à quel point elle peut être forte et que nous ne devons jamais nous taire ou nous laisser réduire au silence face à la répression et à l’oppression.
