Extinction Rebellion participe à un combat mondial de vie ou de mort

« Je sens que je ne peux plus m’abstraire d’un combat mondial de vie ou de mort ». C’est avec ces mots qu’Edgar Morin s’engage en 1943, à 21 ans, dans la Résistance française.

Est-ce grandiloquent ? Je ne sais. Mais comme Morin il y 80 ans, j’ai en 2019 le sentiment d’un combat mondial de vie ou de mort. Alors que l’urgence écologique, sociale et démocratique s’intensifie drastiquement, je n’ai pu trouver le repos de l’esprit qu’en intensifiant tout autant mon engagement d’être humain, de père, de citoyen et d’intellectuel. À l’inverse de Morin, m’engager ne menace pas ma vie. Ne pas nous engager par contre met en péril toutes nos existences.

Je suis d’un naturel prudent. Ne voulant commettre aucun mal, ni à personne ni à aucun bien, je me garde des excès. Mais face à l’urgence écologique, trop de prudence devient imprudent. Cela m’oblige à l’audace, seule aujourd’hui raisonnable. Morin nous rappelle la vanité de la maîtrise des effets de l’engagement : « L’écologie de l’action nous indique que toute action échappe de plus en plus à la volonté de son auteur à mesure qu’elle entre dans le jeu des inter-rétro-actions du milieu où elle intervient. Ainsi l’action risque non seulement l’échec, mais aussi le détournement ou la perversion de son sens. » C’est pourquoi je veux clarifier mes intentions : agir pour que demeure possible une vie authentiquement humaine sur Terre, sans violence, en renforçant la démocratie et la justice sociale.

J’ai été récemment contacté par un représentant d’Extinction Rebellion Belgium pour discuter de collaboration, puis invité à participer à un de leurs weekends de réflexion. J’y suis allé. Craignant d’être confronté à des rebelles un peu inquiétants, j’ai plutôt rencontré des femmes et des hommes de tous âges, plutôt issus de la classe moyenne éduquée, plutôt blancs mais pas que, Belges et étrangers, néerlandophones, francophones et anglophones. Artistes, fonctionnaires, praticiens du soin aux personnes, étudiants, associatifs, indépendants, certains étaient calmes, d’autres anxieux. Certains étaient tristes, d’autres joyeux. Beaucoup avaient cette petite flamme rebelle dans le regard (est-elle récente ou ancienne ?). Plutôt que des cris de révolte, j’ai perçu beaucoup d’écoute, de paix et d’amour. Et beaucoup de réalisme. Ce que j’ai vu je crois, ce sont des femmes et des hommes exerçant leur métier de citoyen, déterminés à faire valoir leur droit à la vie et au bonheur.

Extinction Rebellion est un mouvement en croissance rapide. Ce qu’il est au Royaume-Uni, ce qu’il a été initialement en Belgique, ce qu’il a été sur la Place des Palais sous les coups de matraque, déjà, il ne l’est plus. Le nombre de nouveaux adhérents dépasse vite le nombre de membres fondateurs. Ainsi, ce mouvement ne peut que se métamorphoser rapidement, à mesure qu’il s’étend. Des intentions des gens qui le rejoignent – espérons pour le meilleur et pas le pire – dépendra sa mutation et son impact. Extinction Rebellion se veut non violent mais civilement désobéissant. Il souhaite que l’urgence écologique soit déclarée et que la population en soit informée, qu’on réduise immédiatement les émissions de gaz à effet de serre pour parvenir à la neutralité d’ici 2025, qu’on arrête immédiatement la destruction des écosystèmes, qu’on crée une assemblée citoyenne chargée de mettre en place les mesures nécessaires en garantissant une transition juste et équitable. De nobles intentions. Allons-nous les aider à les réaliser ?

Il est très facile, pour les personnes modérées et paisibles, qui forment la majorité de toute population, de se distancier des gens d’Extinction Rebellion. Comme il était facile de se distancier des humanistes de la Renaissance, des révolutionnaires belges, des Résistants, des suffragettes, des pionniers syndicaux, des activistes LGBT+… et aujourd’hui des jeunes pour le climat. Nos semblables qui agissent pour changer l’existant paraissent souvent des agitateurs irritants. Car ils nous forcent à penser, à parler, à agir, à nous positionner, bref à devenir des citoyens, nous qui aspirons à la tranquillité de nos foyers et à la certitude de lendemains prévisibles.

Est-il possible de neutraliser nos émissions d’ici à 2025 ? Faut-il remplacer nos parlements élus par des assemblées citoyennes tirées au sort ? La désobéissance civile non violente va-t-elle convaincre la majorité de la population de modifier son opinion – ? Il faut dépasser l’excès des revendications et des tactiques et se demander davantage : ce mouvement va-t-il faire avancer l’histoire de la Belgique, et convaincre les Belges d’exiger la soutenabilité écologique du pays, tout en renforçant la démocratie et la justice ?

Certes, les femmes et les hommes qui se réunissent sous la bannière d’Extinction Rebellion pensent, disent et font des choses inconvenantes, à n’en pas douter. Ils gênent le cours normal de nos petites vies, avec leurs drapeaux bigarrés et leurs slogans choquants. Certes, leurs revendications nous semblent irréalistes, utopistes mêmes. Ces droits écologiques en gestation peuvent sembler aussi « ridicules » que les revendications du passé à leurs tranquilles contemporains : liberté, égalité, solidarité, démocratie et droits civiques. Détrompons-nous pourtant : il ne s’agit que d’actualiser et garantir nos droits fondamentaux, dont le plus essentiel : le droit à la vie. Alors réfléchissons à deux fois avant de nous distancier, de nous moquer des avant-gardes de la démocratie. Car plus nous mettons de distance avec les citoyens engagés parmi nous, plus notre démocratie s’éloigne de nous. Le cynisme n’est pas digne des citoyens. La démocratie est fondée sur des utopies pratiques, institutionnalisées, pas sur le nihilisme.

D’autres citoyens se lèveront-ils de leur canapé ? Passeront-ils de l’autre côté de l’écran pour devenir des citoyens actifs ? Il y a mille manières de s’engager pour l’urgence écologique, sociale et démocratique. Et comme dans les luttes du passé, des juristes et intellectuels de haut niveau veillent à modérer le risque de violence de la part des pouvoirs publics, à l’encontre d’Extinction Rebellion, pour que nous restions en démocratie.

Contre la révolution, dont le nihilisme finit par justifier le meurtre, Albert Camus a posé la limite du respect de la vie humaine, et proposé la révolte. La révolte est un droit démocratique, un refus positif qui naît de la perte de patience, et qui enfante des valeurs. « Pour être, l’Homme doit se révolter ».

Dans les yeux d’Edgar Morin, 98 ans, j’ai vu intacte la flamme de la rébellion d’un jeune de 21 ans qui s’engageait, en 1943, dans la Résistance, au péril de sa vie, en faisant fi de toute prudence, ou plutôt en rejetant l’imprudence de ne pas s’engager. Vous aussi, n’ayez aucun regret à 98 ans, vivez, authentiquement pour pouvoir affronter votre miroir et le regard de vos enfants. Soyez humains. Réveillez cette petite flamme rebelle qu’ont vos concitoyens d’Extinction Rebellion. C’est peut-être l’étincelle de la Vie et de la Liberté que nous partageons tous ?

Un citoyen anonyme,
participant à Extinction Rebellion Belgium


La photo d’illustration est de François Dvorak. Un grand merci pour l’autorisation de publication !