En juin, commémorons !

De part et d’autre de La Manche, les célébrations du 75e anniversaire du débarquement de Normandie, le 6 juin 1944, ont été dûment médiatisées. Jusqu’à l’overdose ?
Qu’en penser ?

Il ne s’agit pas ici, bien sûr, de déplorer le rappel d’événements historiques dans une société où l’enseignement de l’Histoire laisse de plus en plus à désirer[1]. Mais bien de rappeler combien un dit « événement » s’avère « élastique », selon les mots de Pierre Laborie[2], c’est-à-dire combien son interprétation peut varier.

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En mai 1945, nous rappelle l’historienne française Cécile Vast (Le Monde, 7.6.19), 57% des Français interrogés estimaient, selon l’IFOP, que c’était bien l’URSS qui avait le plus contribué à la défaite de l’Allemagne. En 2004, dans un sondage reconduit dans les mêmes termes, 58% des gens jugeaient dorénavant que c’étaient les Etats-Unis (et leurs alliés britanniques) qui avaient assumé la part décisive dans la victoire sur le nazisme. On le sait, la mémoire n’est pas l’Histoire… Peu importe, apparemment que Winston Churchill lui-même estimait qu’« on ne se rend pas toujours bien compte à l’Ouest combien la 2e Guerre mondiale en Europe était bien une guerre russo-allemande […] Les alliés occidentaux ‘jouaient’ avec seulement six divisions allemandes, tandis que les Russes devaient compter avec cent-quatre-vingt-cinq »[3]. Peu importe qu’Eisenhower qualifiait de « décisif » le rôle joué par l’Armée rouge dans la défaite de l’Allemagne. C’est Marc Ferro qui parle d’un « tabou a posteriori qui n’existait pas pour les contemporains » : à savoir « dire que c’est l’armée soviétique qui a brisé la Wehrmacht, et qu’ensuite, grâce à cela, le débarquement a pu se faire »[4]

Toutefois, au-delà de l’évolution mémorielle qu’évoque Cécile Vast, au-delà du « tabou » de Ferro, bien des questions se posent. Les anniversaires du Débarquement, estime Frédéric Bozo dans la même livraison du Monde, « sont le baromètre de l’état de la relation transatlantique ». Or, en ce mois de juin, que constate-t-on de cette « relation transatlantique » ? A Londres, le suzerain Donald Trump ne s’est pas gêné pour intervenir dans les affaires de politique intérieure de son féal britannique, donnant son avis sur le futur Prime minister le plus à même, à ses yeux, de gouverner le fief d’Albion… Plus, le locataire de la Maison-Blanche a agité des arguments sonnants et trébuchants susceptibles de pousser les Britanniques à se dissocier, par un « Brexit dur », des autres vassaux européens …

Il n’empêche, Trump était l’Invité et la Reine elle-même s’est déplacée, à 93 ans, pour l’accueillir avec tout le faste voulu. Par contre, Vladimir Poutine n’avait même pas été convié sur les plages de Normandie.

« L’alliance des démocraties »

Le général de Gaulle rechignait à commémorer un D-Day qu’il jugeait trop encenseur v. à v. des Etats-Unis. Et porteur, nous le verrons, du souvenir de trop de déboires. Emmanuel Macron quant à lui, nous dit encore Le Monde (8.6.19), a « affiché voire surjoué » le lien transatlantique. Pourtant, à Omaha Beach, la comédie d’un retour à la normalité dans les relations franco-américaines n’a trompé personne. Les divergences euro-américaines, on le sait, n’ont fait que s’accroître avec Donald Trump. A la question récurrente de la contribution européenne au budget de la « défense » commune, se sont ajoutés les contentieux sur le climat. Et les Européens sont bien conscients de ce que seule la guerre commerciale menée par Trump contre la Chine l’empêche d’en déclencher une autre contre l’UE. Enfin, il y a l’Iran et le « terrorisme économique » (comme dit son ministre des Affaires étrangères) d’une administration américaine toujours encline au « pour ou contre moi ». Nous y reviendrons.

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Paul Delmotte
Professeur retraité de Politique internationale et d’Histoire contemporaine


[1] Et ceci nonobstant le fait que, simultanément, l’offre télévisuelle de documentaires historiques ne manque pas : du Retour aux sources de notre RTBF aux Secrets d’Histoire de l’ineffable Stéphane Bern. Et particulièrement, dirait-on, de ceux consacrés à l’ex-URSS ou au « communisme ». Question : pourquoi tant d’insistance à propos d’un « mort » ?
[2] Dont l’ouvrage Penser l’événement.1940-1945, Gallimard, coll. Folio-Histoire, 2019) est cité par C. Vast
[3] « En 1941, précise Luc Devos, près des trois quarts de l’armée allemande combattaient sur le front de l’Est et même après le débarquement en Normandie – nous soulignons encore plus de la moitié (DEVOS Luc, De Koude Vrede. Koude oorlog en dekolonisatie (1945-1963), Lannoo, 1988, p. 16)
[4] Guy Spitaels, Jean-Marie Chauvier, Vladimir Caller, Pourquoi minimiser la victoire “rouge” ?, La Libre, 10.5.2005
[5] Claude Julien, recension des Mémoires de guerre du général de Gaulle, Le Monde diplomatique, août 1956
[6] Allied Military Government of Occupied Territories
[7] L’expression est d’Annie Lacroix-Riz, Le Monde diplomatique, mai 2003
[8] Interview de l’historien étasunien Robert Frank, Libération, 9 juillet 2004
[9] Annie Lacroix-Riz, art. cit.
[10] Ainsi par exemple, Roosevelt et Churchill affirmaient respecter (point n°3) « le droit qu’ont tous les peuples de choisir la forme de Gouvernement sous laquelle ils entendent vivre ; et ils désirent voir restituer, à ceux qui en ont été privés par la force, leurs droits souverains »
[11] Le passé, mode d’emploi. Histoire, mémoire, politique, La Fabrique, 2005
[12] A Caen, Macron a également conjuré, non sans flagornerie, Trump de « ne jamais cesser de faire vivre l’alliance des peuples libres […]  L’Amérique n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle se montre fidèle aux valeurs universelles que défendaient ses pères fondateurs, lorsqu’il y a près de deux siècles et demi la France vint soutenir son indépendance »
[13] La trique, le pétrole et l’opium. Sur la laïcité, la religion, le capital, Libertalia, 2019
[14]Israël, Palestine, États-Unis. Le triangle fatidique, Écosociété (Montréal), 2006
[15] Contre l’insurrection dirigée de 1946 à 1949 par le parti communiste grec, mais déconseillée par Staline, contre les autorités royalistes et profascistes remises en place après la fin de la guerre par les Anglais (!) et au prix de quelque 160.000 Grecs tués et de 800.000 réfugiés
[16] Zbigniew Brzezinski, Le Grand Echiquier. L’Amérique et le reste du monde, Hachette, coll. Pluriel, 1997
[17] Dans Critique du fétiche capital. Le capitalisme, l’antisémitisme et la gauche, PUF, 2013, pp. 54-55
[18] Il est toujours utile de (re)lire l’ouvrage d’Anne Morelli, Principes élémentaires de la propagande de guerre, Labor, 2001
[19] Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France, Allemagne
[20] « Nous devons être sûrs que Téhéran ne se dote pas d’armes nucléaires […] Nous voulons réduire l’activité balistique et contenir leur activité régionale et surtout, nous avons un 4e objectif : celui de la paix dans la région […] Notre rôle est de créer les conditions pour une désescalade »
[21] En juin 1971, la publication des Pentagon Papers par le New York Times révélera que l’administration étasunienne appliquait – depuis 1964 ! – un plan de la CIA de parachutage en territoire nord-vietnamien de saboteurs et d’agitateurs sud-vietnamiens. Des chasseurs-bombardiers américains T28 basés au Laos pilonnaient régulièrement des objectifs au Nord, bénéficiant de l’aide électronique de navires américains comme peut être le Maddox (Collections de l’Histoire, n°23, 2004)


Paul Delmotte

Par Paul Delmotte

Professeur de Politique internationale, d'Histoire contemporaine et titulaire d'un cours sur le Monde arabe à l'IHECS, animé un séminaire sur le conflit israélo-palestinien à l'ULB. Retraité en 2014.