Copains-coquins vs citoyens

Copains-coquins

Richard Miller, député fédéral MR, membre de l’ex-coalition gouvernementale kamikaze, interrogé il y a quelques semaines sur son « intervention » auprès de Francken, alors secrétaire d’Etat à l’Asile, en faveur d’une famille syrienne chrétienne, déclarait ne rien regretter. Quand on lui parle de l’aspect un peu délicat de ce genre de passe-droit entre copains et qu’on lui oppose l’élaboration de critères objectifs pour tous, il dit ne pas savoir ce que ça veut dire. Qu’est-ce qu’un critère objectif en matière de visa humanitaire, s’interroge-t-il. À combien de mètres des candidats réfugiés les bombes doivent-elles tomber ? 100, 200, 300 mètres ? On pourra lui faire remarquer que pour les familles syriennes musulmanes, chrétiennes ou que sais-je, qui n’ont pas d’amis chez les copains, les bombes peuvent tomber pile sur leurs têtes, cela n’y changera rien.

Plus que des histoires de copains, cette affaire des passe-droits (600 dossiers de visas humanitaires concernés), c’est une histoire de coquins qui occupe l’esprit de l’ex-secrétaire d’État, puisqu’il semble que c’est son entourage immédiat, au cabinet et au parti, qui est impliqué. Le fils du conseiller communal malinois Melikan Kucam (N-VA) a également été arrêté, comme son père, ami très cher de Francken, dans le cadre de l’enquête sur un trafic présumé de visas humanitaires, a fait savoir le parquet d’Anvers. On attend avec intérêt la suite des révélations sur les copains-coquins d’un politicien connu pour ses sympathies d’extrême-droite, ses déclarations fracassantes sur les migrants, et qui tient à ne pas se faire oublier, outre la sulfureuse actualité politico-judiciaire qui lui colle au cul, notamment en tweettant récemment qu’il se demande s’il est normal que les migrants possèdent un smartphone et s’il ne faudrait pas leur confisquer.

Ainsi, pendant que Francken refusait obstinément d’octroyer le séjour à une autre famille de réfugiés syriens, contre la décision de la Justice, ses réseaux d’amis se faisaient pas mal de thune en trafiquant des visas humanitaires, avec une politique désastreuse qui a toujours reçu le soutien inconditionnel de ses alliés politiques d’alors, qui font le gouvernement actuel, et qui devraient répondre, au moins politiquement, de ces faits crapuleux.

Les gens naïfs pouvaient se dire que Francken débarqué, la politique migratoire du gouvernement en affaires courantes serait peut-être un peu plus souple. Naturellement, il n’en est rien. Comme l’a dit Maggy De Block, rien n’est changé, et ce gouvernement applique à la lettre, sans plus d’états d’âme, l’accord kamikaze d’il y a 5 ans. Tout au plus De Block se fait-elle plus discrète et sert-elle la même cuisine, mais en douce. Au menu : chasse aux migrants, arrestations en masse, rafles, incarcérations… On peut même dire qu’à certains égards les choses sont pires. L’Ordre des barreaux francophones et germanophone et son pendant néerlandophone viennent d’écrire à la ministre (Open VLD) pour se plaindre de l’extrême difficulté dans laquelle nombre d’avocats et de représentants d’ONG se trouvent d’atteindre par téléphone les agents de l’Office des étrangers. Celui-ci a déménagé à l’automne dernier et depuis, il semble plus que compliqué de joindre cette administration par téléphone. Citoyens que cette politique écœure, vous avez rendez-vous en mai prochain, sans pour autant cesser de manifester votre désapprobation d’ici là, ainsi que vos solutions alternatives.

Citoyens

Loin de ces logiques de pouvoir obscures, inefficaces et inhumaines, les sans-papiers organisés revendiquent sans attendre leur statut de citoyens impliqués dans la vie sociale, économique et politique de ce pays. C’est ainsi que la Coordination des sans-papiers de Belgique a réalisé une grande enquête sur les situations vécues par les sans-papiers, sur leurs aspirations, d’où est sorti un cahier de revendications clair et précis, en vue des prochaines élections. Nous avons voulu rencontrer l’un des auteurs de cette enquête et de ce cahier, Serge Bagamboula, membre du comité des travailleurs avec et sans papiers de la CSC et de la Coordination.

Pour : Parle-nous de la Coordination, en quelques mots…

Serge : La Coordination regroupe plusieurs collectifs de sans-papiers organisés : le Comité des travailleurs avec et sans-papiers de la CSC, VSP (Voix des sans-papiers) Molenbeek, VSP St-Josse, VSP Liège, le collectif des Latinos, le collectif des Afghans, le comité des femmes sans-papiers. Elle réfléchit sur la question des sans-papiers pour construire un agenda politique, parce que cette question est éminemment politique. Après nous être heurtés au mur du gouvernement Charles Michel depuis 2014, nous avons voulu aller vers les citoyens, notamment en organisant la Caravane des sans-papiers, depuis plus de 2 ans, avec laquelle nous avons sillonné le pays. Cette caravane a produit la campagne pour la justice migratoire et la campagne Communes hospitalières, avec le CNCD-11.11.11. Entretemps, la Coordination a cherché à mettre autour de la table tous les partis politiques sur la question des migrants pour trouver une solution durable.

Pour : Comment avez-vous élaboré le cahier de revendications ?

Serge : Il en est sorti pour nous une mission : venir à ces rencontres avec des propositions. Nous nous sommes dits: « Qui sommes-nous pour élaborer des propositions au nom des sans-papiers ? » Nous sommes repartis à la base pour identifier les problèmes des sans-papiers. Nous avons réalisé une enquête de terrain, qui nous a conduits à Mons, Liège et Bruxelles. On a interrogé 230 sans-papiers, dont 76 femmes. Il ressort de cette enquête que les sans-papiers sont exclus dans plusieurs domaines : le travail, le logement, la formation, la santé, et sont exposés à de multiples formes d’exploitation. Certaines solutions peuvent être trouvées au niveau local pour améliorer les conditions de vie des sans-papiers. En termes de logement par exemple, la possibilité pour les pouvoirs communaux de réquisitionner des bâtiments vides. Sur la question de la santé, ils peuvent faciliter l’accès à la carte médicale urgente. Les sans-papiers n’attendent  qu’une chose : se former pour se rendre utiles au pays qu’ils ont choisi. Nous suivons attentivement les propositions qu’Actiris vient de formuler à ce sujet.

Pour : À qui le cahier de revendications s’adresse-il ?

Serge : Le cahier de revendications est destiné aux candidats aux différentes élections qui géreront l’action publique demain. L’idée ici c’est de mettre les sans-papiers au cœur du débat politique puisqu’ils vivent dans les mêmes villes, dans les mêmes rues, leurs enfants vont dans les mêmes écoles. Les pouvoirs publics sont tenus de les inscrire dans l’État de droit, c’est aussi leur mission, et de les inclure notamment dans les programmes publics de lutte contre la pauvreté. Le cahier est aussi destiné à tous les citoyens, pour les amener à faire pression sur les politiques pour changer d’orientation.

Pour : Qu’espérez-vous à travers cette démarche ?

Serge : Nous espérons changer la donne politique pour faire du vivre ensemble une réalité et non plus un vœu pieu, comme c’est le cas actuellement. Nous militons pour l’intégration des sans-papiers dans la vie sociale, économique, politique et culturelle de ce pays. On veut se rendre utiles pour la Belgique, pour nos familles et pour nous-mêmes. En l’état actuel des choses, nous n’existons tout simplement pas.

Pour : Quels sont vos prochains rendez-vous ?

Serge : Le 18 février, rencontre entre le comité des travailleurs sans-papiers de la CSC et la Coordination et Rudy Vervoort, ministre président de la Région bruxelloise. Plusieurs manifestations pour demander aux citoyens d’influencer les élections à venir : le 24 mars à 14h à la Gare du Nord ; le 28 avril, même heure, même endroit ; le 12 mai, manifestation de Tam-Tam avec un bloc migration ; le 18 mai, la manifestation commémorant la mort de Mawda Shawri ; des rendez-vous non encore précisés avec les bourgmestres nouvellement installés, notamment ceux d’Ixelles et de Woluwe-Saint-Lambert. Tout ceci pour obtenir du prochain gouvernement qu’il inscrive la régularisation de tous les sans-papiers dans sa déclaration. C’est notre objectif phare.

Serge Noël