L’instrumentalisation du genre : comment le genre est devenu le bouc émissaire idéal pour l’extrême droite et les tenants de l’autoritarisme

La mobilisation anti-genre est devenue une caractéristique essentielle des mouvements d’extrême droite depuis environ 2015 ; elle fait désormais partie des tactiques couramment utilisées par les gouvernements autoritaires de tous bords politiques. De l’abrogation du droit à l’avortement aux États-Unis (US) à la suppression des mesures de protection contre la violence domestique en Turquie, les institutions qui défendent les droits des femmes sont systématiquement démantelées. Ces tendances s’inscrivent dans un déclin mondial de la démocratie, plus de 75 % de la population mondiale étant désormais soumise à des restrictions de liberté. Cette corrélation n’est pas fortuite. À mesure que les institutions démocratiques s’affaiblissent, les attaques contre les droits liés au genre accélèrent ce recul et en tracent la feuille de route.

Pour comprendre cette dynamique, il faut distinguer l’autoritarisme (un mode de gouvernement qui concentre le pouvoir et réduit les mécanismes démocratiques de contrôle), de l’extrême droite, qui se caractérise par l’ultranationalisme, la défense d’une hiérarchie sociale figée et la conviction que les valeurs progressistes menacent la civilisation. Ces deux courants convergent de plus en plus autour du rejet des droits liés au genre. Si l’idéologie anti-genre s’enracine dans les visions du monde d’extrême droite, les tactiques qu’elle emploie séduisent les dirigeants autoritaires de toutes tendances, car elles apportent des légitimations puissamment émotionnelles à la centralisation du pouvoir et à la répression de la société civile.

Pour l’extrême droite, le contrôle patriarcal est fondamental. Les mouvements fascistes et ultranationalistes considèrent de longue date la famille hétéronormative comme un microcosme de la société hiérarchique qu’ils cherchent à instaurer. Le rôle reproductif des femmes, le contrôle de la sexualité et l’idéal du renouveau démographique ne sont pas des politiques périphériques, mais des convictions idéologiques centrales. Pourtant, l’intérêt politique des positions anti-genre va au-delà de cela. Pour les dirigeants autoritaires et autres acteurs opportunistes, l’« idéologie du genre » fonctionne comme un signifiant vide : un terme délibérément ambigu dans lequel divers groupes peuvent projeter leurs griefs tout en se mobilisant autour d’un ennemi commun.

Cette double nature — fondement idéologique pour certains, outil d’opportunité pour d’autres — aide à comprendre la virulence des réactions. Présenter la justice de genre comme une menace pour la « tradition » a pour effet de mobiliser les électeurs d’extrême droite, de fournir aux dirigeants autoritaires un sujet de clivage commode et de légitimer le démantèlement des garde-fous institutionnels et de la protection des minorités. Une fois qu’il devient possible de restreindre les droits des femmes et des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queer et non binaires (LGBTQ+) au nom de la protection des familles ou des enfants, cela crée un précédent qui permet de s’en prendre à tout groupe qui remet en cause l’autorité.

C’est ainsi qu’une coalition d’une ampleur inhabituelle a vu le jour. Les fondamentalistes religieux fournissent une légitimité morale, et mobilisent les croyants en invoquant l’ordre divin et en utilisant leurs réseaux transnationaux. Les populistes d’extrême droite et les dirigeants autoritaires se servent du discours de la tradition pour se présenter comme les défenseurs des « gens ordinaires », tout en utilisant le pouvoir de l’État pour éroder les droits. Les activistes critiques envers le genre leur apportent une crédibilité de l’intérieur en cautionnant des positionnements extrémistes en invoquant la sécurité des femmes. Sur le plan culturel, les influenceurs des réseaux sociaux idéalisent la soumission domestique des femmes, tandis que la « manosphère » en ligne radicalise les jeunes hommes par le biais d’une misogynie virale et de thèses conspirationnistes sans fondement. Derrière ces courants se cachent des milliardaires et des oligarques qui injectent des ressources dans des laboratoires d’idées, des campagnes juridiques et des écosystèmes médiatiques, pour transformer la panique morale en résultats politiques tangibles.

Ces discours trouvent un écho parce qu’ils canalisent les inquiétudes de la population, en cette période de crises qui se chevauchent – de la précarité économique à la perte de confiance dans la politique –, vers des boucs émissaires commodes. L’aggravation des inégalités a créé un terrain fertile pour la pensée réactionnaire, et les démagogues exploitent ces sentiments tout en les cultivant activement. Plutôt que de s’attaquer au capitalisme et au déclin de la démocratie, ils orientent l’exaspération de la population vers une panique morale, présentant les femmes, les LGBTQ+ et les militant.e.s qui les défendent comme les responsables de la dégradation sociale. Il en résulte une attaque systématique contre les fondements d’une société ouverte, les droits des femmes servant à la fois de cible initiale et de terrain d’essai pour des stratégies autoritaires à plus grande échelle.

Cet article présente le guide d’action anti-genre contemporain : qui l’utilise, les mythes qu’il diffuse et les tactiques qui lui permettent de passer du statut de mème à celui de politique d’État. Il analyse également les conséquences pour la démocratie et se penche sur la manière dont les mouvements féministes construisent un contre-pouvoir pour résister à son avancée.

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Les mythes et la machine

Au sein de mouvements politiques disparates, trois mythes fondamentaux ont émergé, présentant la justice de t genre comme un danger pour la famille traditionnelle, l’enfant innocent et l’ethnonationalisme. Ces récits se recoupent et se renforcent mutuellement, et apportent à leurs différents propagateurs un vocabulaire commun axé sur la peur, sans qu’aucune coordination ne soit nécessaire.

La famille naturelle

Un mythe commun à tous les mouvements anti-genre est que la famille nucléaire est le fondement de la civilisation et qu’elle est la cible d’attaques systématiques de la part du féminisme, des droits LGBTQ+ et des réformes progressistes.

Les fondamentalistes religieux fournissent le fondement idéologique de ce mythe, en présentant les familles hétérosexuelles, cisgenres et nucléaires comme la seule structure familiale « naturelle ». Dans les années 1990, le Vatican et les groupes évangéliques conservateurs ont commencé à agiter le spectre de l’« idéologie du genre », terme utilisé pour décrire les idées qui séparent le genre du sexe biologique, remettent en cause la complémentarité « naturelle » entre les hommes et les femmes et sapent une structure familiale établie par Dieu. Les arguments anti-trans et en faveur de la binarité de genre découlent de là, car ils insistent sur le fait que les « vrais hommes et vraies femmes » sont fixes, binaires et nécessaires à la reproduction de la famille naturelle. Aujourd’hui, des réseaux transnationaux comme le Congrès mondial des familles et leurs alliés dans les campagnes numériques, tels que CitizenGo, coordonnent des messages depuis l’Europe de l’Est vers des pays de tout le continent africain : ils ont financé le référendum roumain de 2018 visant à interdire le mariage entre personnes de même sexe et ont fait pression pour l’adoption de lois anti-LGBTQ sévères au Ghana, au Nigeria, au Kenya et en Ouganda.

Les « hommes forts » populistes exploitent le mythe de la « famille assiégée » pour justifier des mesures autoritaires au nom de la défense de la tradition. Des dirigeants tels que le Hongrois Viktor Orbán promeuvent des politiques pronatalistes et « la famille d’abord », en utilisant les prestations sociales comme une arme pour récompenser les couples hétérosexuels mariés qui ont des enfants. Mais il interdit les études de genre, sape la liberté d’enseignement et supprime le financement des foyers d’accueil pour femmes, ce qui accroît la dépendance économique des femmes vis-à-vis des hommes et du foyer, et ce, sous prétexte de protéger la tradition.

Au Kenya, par exemple, une campagne de plus en plus virulente contre les droits des minorités sexuelles et de genre a été présentée comme une défense des « valeurs africaines » et de la protection des enfants, alors même qu’elle reprend un scénario écrit par des organisations évangéliques américaines telles que Family Watch International et l’American Center for Law and Justice (ACLJ), toutes deux actives en Afrique de l’Est. Lors de la Conférence panafricaine sur les valeurs familiales de 2025, des responsables kenyans et des ultra-conservateurs ont dénoncé « l’idéologie du genre » et les droits sexuels comme une atteinte à la culture africaine.

Cette « hiérarchie naturelle des genres » est promue et amplifiée en ligne. Sur les réseaux sociaux, des influenceuses « tradwife » (traditionnalistes) idéalisent les rôles de genre ultra-traditionnels tels que la soumission, la vie domestique et la maternité en les présentant comme des modes de vie auxquels aspirer, esthétisant ainsi l’idéologie conservatrice à l’aide de l’imagerie d’Épnal attachée au soin et à la féminité. Elles exploitent les frustrations des gens face au capitalisme : le surmenage, l’isolement et la dévalorisation du soin par le repli dans la dépendance vis-à-vis des hommes et la représentation du patriarcat comme (illusoire) source de stabilité, tout en laissant intactes les inégalités économiques et de genre qui ont engendré la crise.

Pendant ce temps, la « manosphère » dit aux jeunes hommes désabusés que les féministes et les « femmes modernes » sont responsables de leurs problèmes. Les influenceurs masculins, parfois appelés « mâles alpha » ou gourous « red-pilled », nourrissent en permanence leur public de misogynie et de théories du complot, allant de diatribes sur la nature intrinsèquement manipulatrice des femmes à des affirmations selon lesquelles la société opprime les hommes et favorise les femmes. Ils exploitent les angoisses économiques (chômage, frustration de ne pas trouver de partenaire à long terme) et redirigent cette colère vers le féminisme, présenté comme le méchant, et prônent le retour à la domination masculine comme solution.

La « manosphère » et les « tradwives » concourent au renforcement d’un même objectif politique : reconditionner les citoyen.ne.s en faveur de la hiérarchie patriarcale. Comme l’affirmait le philosophe du XVIIe siècle Thomas Hobbes, les individus doivent être conditionnés à accepter une autorité incontestée par l’intermédiaire du paterfamilias — le père en tant que chef absolu du foyer. Cela s’étend à la participation démocratique elle-même — dans le droit fil du discours récemment relayé par le secrétaire à la guerre de Trump, Pete Hegseth, dans lequel des pasteurs affirment que les votes devraient être exprimés par les pères au nom de leur foyer, ce qui réduirait encore davantage les femmes au silence et porterait atteinte aux valeurs démocratiques.

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Les enfants innocents

S’appuyant sur le discours de la famille naturelle, les mouvements anti-genre attisent la panique morale en présentant les enfants comme exposés à une menace constante. Peu de mythes ont autant d’impact émotionnel : après tout, qui s’opposerait à la protection des enfants ? Ce discours prétend que seules les familles patriarcales traditionnelles peuvent véritablement préserver les enfants de la corruption extérieure, ce qui confère à la structure familiale une importance vitale pour la survie des enfants. Les mouvements religieux et populistes ont stratégiquement et délibérément élevé la parentalité au rang d’identité politique et l’enfant au rang de figure sacrée autour de laquelle des coalitions peuvent se construire.

Si ce cadre alimente également des paniques racialisées, telles que les récentes attaques contre les migrants au Royaume-Uni (RU) sous le prétexte de « protéger les enfants », il sert ici à présenter les droits reproductifs des femmes comme un combat pour la sécurité des enfants. L’accès à la contraception et à l’avortement est présenté non pas comme une question de soins de santé ou d’autonomie, mais comme le fait de femmes égoïstes « qui tuent des bébés » ou qui trahissent la maternité.

Les campagnes anti-avortement déploient fréquemment des images de visages et de cœurs de nourrissons, laissant entendre que les femmes qui ne souhaitent pas mener une grossesse à terme, à qui on pourrait le déconseiller ou qui en sont incapables, font le choix cruel de privilégier leur carrière ou leur confort au détriment de la vie d’un enfant. De cette manière, l’autonomie corporelle des femmes est présentée comme une forme d’insensibilité envers une vie innocente.

Le revers de la médaille est que l’accouchement forcé est présenté comme un moyen de « sauver » l’enfant à naître — quel qu’en soit le coût pour la femme réelle et vivante. Dans des pays aussi divers que les États-Unis, la Pologne ou le Salvador, où les lois sur l’avortement comptent parmi les plus restrictives, leurs partisans invoquent explicitement la « sauvegarde des enfants » pour justifier l’interdiction de l’avortement, même lorsque cela met en danger la vie des femmes.

Des psychanalystes telles qu’Erica Komisar popularisent une version plus subtile de ce mythe, ellesaffirment que les mères qui reprennent le travail trop tôt après l’accouchement nuisent à la santé mentale de leurs enfants. En dissimulant les rôles de genre traditionnels sous le langage de la psychologie et du développement de l’enfant, ces discours culpabilisent les femmes qui aspirent à l’autonomie et attribuent la responsabilité de l’éclatement des familles au féminisme.

Une fois que le discours sur les enfants en danger est établi, il peut se développer dans de multiples directions. Les autocrates ont ravivé l’amalgame archaïque et homophobe entre homosexualité et pédophilie, présentant systématiquement les LGBTQ+ comme une menace intrinsèque pour les enfants. Le gouvernement hongrois a rendu l’adoption illégale pour les couples de même sexe et a de fait interdit aux personnes trans de changer légalement de sexe, au motif que ces mesures garantissent la sécurité des enfants. Le gouvernement polonais a diffusé un film de propagande dans lequel les cris d’un enfant en détresse sont montés directement après des images du maire de Varsovie en train de signer la Charte LGBT+. Le message implicite était que les droits des personnes queer constituent un danger direct pour les enfants. On observe des tactiques similaires ailleurs : l’éducation sexuelle à l’école est qualifiée de « conditionnement » ou de « sexualisation » des enfants ; les livres pour enfants qui abordent la question de la diversité sont dénoncés comme de la pornographie et interdits, ce qui a eu pour effet de remplacer un débat politique de fond par des inquiétudes parentales de nature émotionnelle.

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Le grand remplacement et ses échos mondiaux

Un autre mythe tenace dans le discours d’extrême droite est l’affirmation selon laquelle les populations blanches sont systématiquement remplacées duafait de la baisse des taux de natalité et l’immigration. S’il est vrai que les taux de natalité baissent dans presque tous les pays, cette évolution n’est pas en soi une crise. Elle reflète de multiples facteurs, notamment l’accroissement de l’autonomie corporelle des femmes, ainsi que les conditions qui influencent les décisions des personnes concernant la procréation, telles que la précarité économique, l’insuffisance des systèmes de prise en charge et la crise climatique. Plutôt que de s’attaquer aux causes structurelles, les mouvements d’extrême droite attribuent à tort la baisse des taux de natalité au féminisme, aux droits LGBTQ+ et à l’immigration (non blanche), et présentent le changement démographique comme une preuve de « décadence » sociale, voire comme un complot coordonné visant à détruire la civilisation blanche.

Au sein de l’écosystème numérique, la « manosphère » amplifie ces théories du complot, alimente les peurs racialisées et genrées et, dans leurs formes les plus extrêmes, incite à la violence au nom de la « défense » de la pureté nationale ou culturelle.

Cette théorie du complot est devenue un lien stratégique entre la politique anti-genre et les programmes nationalistes blancs ; elle met en évidence que l’attaque des droits des femmes sert de porte d’entrée pour s’en prendre à d’autres minorités. Les gouvernements et les dirigeants populistes ou autoritaires ont contribué à sa banalisation. En Italie, par exemple, des personnalités politiques telles que Matteo Salvini recourent à la rhétorique du remplacement pour justifier des programmes anti-immigration et discréditer les mouvements féministes. Lors du rassemblement « Unite the Kingdom » en septembre 2025, qui a mobilisé des centaines de milliers de partisans d’extrême droite, Tommy Robinson (de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon) et ses alliés ont fréquemment utilisé des expressions telles que « perdre » la Grande-Bretagne (essentiellement l’Angleterre), être « envahi » ou « transformé » de manière irréversible. La capacité d’adaptation de ce discours renforce sa pertinence politique.

Paradoxalement, ce discours fonctionne également à l’inverse dans les pays du Sud, tout en conservant la logique du « remplacement » en son centre. Comme nous l’avons vu dans l’exemple du Kenya, le féminisme est présenté comme un projet idéologique occidental ou blanc qui menace les « valeurs africaines », et un discours similaire est utilisé dans des pays de la région Afrique du Nord et Moyen-Orient (MENA), tels que l’Algérie et l’Égypte, ainsi que dans des mouvements nationalistes religieux comme l’Hindutva en Inde.

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L’argent derrière la machine

Comment ces discours et les changements concrets dans les politiques sont-ils devenus si répandus à travers le monde ? Derrière eux se cache une infrastructure de financement sophistiquée mais obscure, qui transforme ces discours d’idées marginales en politiques dominantes. Aux États-Unis, des fondations conservatrices ont commencé à mettre en place cet appareil dans les années 1970 et 1980, mais ces efforts se sont considérablement intensifiés dans les années 2000, à la fois en réponse aux déclarations des Nations unies en faveur de l’égalité des sexes et dans le cadre d’une mobilisation plus large de l’extrême droite suite à l’élection d’Obama. Cette infrastructure s’étend des universités aux salles d’audience,etcrée une sorte de chaîne de montage idéologique. Aux États-Unis, des réseaux tels que la fondation Koch, la Heritage Foundation et la Federalist Society ont systématiquement pris le contrôle des institutions grâce à des décennies de financement stratégique. La majorité des juges fédéraux nommés par le président Trump sont issus de la Federalist Society, y compris six juges de la Cour suprême qui ont annulé l’arrêt Roe v. Wade. Ces réseaux financent des facultés de droit, forment des juristes conservateurs et créent le cadre intellectuel qui fait passer le démantèlement des droits pour une décision juridiquement fondée plutôt que motivée par des considérations idéologiques. L’Alliance for Defending Freedom — un groupe juridique chrétien conservateur basé aux États-Unis qui a joué un rôle déterminant dans l’annulation de l’arrêt Roe v. Wade — a créé une branche britannique en 2015, où ses dépenses ont bondi de 187 % entre 2019 et 2023 (pour atteindre 3,9 millions de livres sterling).

En dehors des États-Unis, l’écosystème anti-genre est financé par un mélange de réseaux religieux, de philanthropie d’oligarques d’extrême droite, et même de fonds provenant de grandes entreprises et de budgets gouvernementaux. En Amérique latine, par exemple, les principales sources de financement proviennent de l’Église catholique, de fortunes privées et d’entreprises telles que le Grupo Bimbo au Mexique, ainsi que de fonds alloués par les ministères de la Santé ou de l’Éducation, tandis que d’importants donateurs européens soutiennent également des campagnes dans l’ensemble de la région. L’organisation espagnole HaxteOir/CitizenGo est devenue une plateforme mondiale de pétitions et de mobilisation, avec son bureau africain installé à Nairobi. L’organisation brésilienne Tradition, Famille et Propriété gère un réseau international de groupes qui promeuvent des doctrines ultra-conservatrices en matière de famille et de propriété. Des donateurs russes proches de l’Église orthodoxe, tels que les oligarques Vladimir Yakounine et Konstantin Malofeev, ont financé des campagnes internationales opposées à la justice de genre. Dans le Golfe, le gouvernement du Qatar finance le Doha International Family Institute, dans le cadre d’une stratégie générale de l’Organisation islamique de coopération qui associe investissements dans la recherche « pro-famille » et activités de lobbying. Au total, on estime que 3,7 milliards de dollars ont été investis entre 2013 et 2017, acheminés vers des pays d’Afrique, d’Asie-Pacifique, d’Europe, d’Amérique latine et des Caraïbes, ce qui montre à quel point les donateurs et les structures non américains sont tout aussi essentiels et profondément ancrés dans l’infrastructure mondiale.

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Du mythe à la mobilisation

Lorsque des personnalités opposées à la question du genre acquièrent une influence au sein d’un gouvernement, elles démantèlent systématiquement le système de protection des droits humains. Les agences et les lois chargées de protéger les droits des femmes et des minorités sont privées de financement, rebaptisées ou supprimées. Les programmes de lutte contre la violence domestique sont présentés comme « anti-famille » et privés de financement au motif qu’ils encouragent le divorce.

L’ancien président brésilien, Jair Bolsonaro, a fermé le ministère national de la Condition féminine et les cellules de soutien aux LGBTQ+ dans le cadre de sa croisade contre « l’idéologie du genre ». L’objectif est clair : retirer le genre de l’agenda politique en faisant disparaître les dispositifs qui le promeuvent et en éliminant les espaces qui autonomisent les femmes ou remettent en question le patriarcat.

Parallèlement, d’autres acteurs s’approprient le langage des droits pour légitimer des programmes d’exclusion. L’extrême droite suédoise déploie le « femonationalisme », utilisant la rhétorique de l’égalité des genres pour attaquer l’immigration, en prétendant protéger les femmes blanches contre les hommes immigrés dangereux. La France invoque le féminisme pour s’opposer au voile islamique. Les groupes qui s’identifient comme critiques du genre ou TERF (féministes radicales trans-exclusives) prennent de plus en plus leurs distances avec le discours féministe de la libération des femmes. Elles présentent au contraire leurs positions à travers un discours sur les « droits » et la « protection », prétendant défendre ainsi les « droits des femmes », la « liberté d’expression » ou la « sécurité des enfants ». Ce glissement rhétorique est le reflet des tactiques de l’extrême droite et des fondamentalistes religieux, qui invoquent la protection pour justifier l’oppression. En s’appropriant le langage moral et juridique des droits de l’homme, elles brouillent les frontières entre libération et limitation. Ce qui ressemble à la défense des droits devient, dans la pratique, la défense de la hiérarchie — un tour de passe-passe linguistique permettant à la politique autoritaire de se faire passer pour du bon sens.

Les supports pédagogiques font l’objet d’une surveillance étroite, les livres qui mentionnent les personnes transgenres ou le sexisme historique étant réécrits ou interdits. Les études sur le genre, la race et la sexualité, ainsi que l’éducation sexuelle intégrale, sont bannis des écoles primaires jusqu’aux universités. La stratégie est double : supprimer les connaissances qui remettent en cause les récits patriarcaux et majoritaires, et envoyer un message dissuasif selon lequel le simple fait de discuter de la diversité de genre ou de la diversité sexuelle est inacceptable et dangereux. Il s’agit là d’une attaque directe contre la liberté intellectuelle, l’éducation inclusive et le pluralisme, piliers essentiels de toute démocratie.

La tactique qui évolue peut-être le plus rapidement est l’utilisation des plateformes numériques et de la guerre de l’information. Les groupes d’extrême droite exploitent les algorithmes des réseaux sociaux qui amplifient les contenus les plus radicaux et polarisants, ce qui conduit les utilisateurs à passer de mèmes en apparence inoffensifs à des idées misogynes extrêmes. La « manosphère » produit en masse des contenus viraux qui s’en prennent aux « féminazis » et font l’apologie de la domination masculine, tandis que des campagnes de désinformation assimilent l’éducation sexuelle à la pornographie et l’homosexualité à la pédophilie, afin d’attiser la panique morale. Ce qui commence par des mèmes présentés comme des blagues ou un anticonformisme provocateur devient rapidement un vecteur d’idéologie plus radicale.

L’utilisation de vidéos truquées (« deepfakes ») et d’images à caractère sexuel générées par l’IA pour intimider les femmes et les militant·e·s engagé·e·s dans les questions de genre est particulièrement odieuse, en particulier lorsqu’il s’agit de critiques de personnalités influentes. Une femme membre du Congrès américain sur six et plus de 30 femmes politiques au Royaume-Uni ont été confrontées à des images à caractère sexuel générées par l’IA, conçues pour les humilier et les réduire au silence ; 73 % des femmes journalistes dans le monde sont victimes de violences en ligne, les femmes de couleur étant les plus touchées par ces agissements. Une étude d’Amnesty International intitulée « Troll Patrol » a révélé que les personnalités publiques féminines avaient reçu plus d’un million de tweets injurieux en un an — soit environ un toutes les 30 secondes. Bon nombre de ces attaques sont hautement coordonnées, ce qui suggère l’implication de « fermes à trolls » organisées, souvent en lien avec des groupements extrémistes ou des puissances étatiques. Ces attaques ne portent pas seulement préjudice aux victimes individuelles (et à leurs familles), mais créent un « effet dissuasif » plus large, qui mine la démocratie et pousse la moitié de la population à se retirer du débat public par peur.

Ces pratiques numériques — radicalisation algorithmique, désinformation, harcèlement et deepfakes — ne sont pas fortuites, mais s’inscrivent dans une stratégie autoritaire de plus grande envergure : il s’agit là de contourner la délibération démocratique et de régner par la peur et par la confusion. En « inondant l’espace » de mensonges à forte charge émotionnelle, elles garantissent que le discours public tourne autour de menaces inventées (par exemple : « Sauvez nos enfants des pédophiles homosexuels ! ») plutôt que de véritables enjeux politiques. En ciblant et en terrorisant les contestataires, ils restreignent considérablement les voix qui se font entendre, ce qui crée un « sens commun » déformé selon lequel nombre de citoyen.ne.s croient sincèrement que la législation sur la violence domestique est anti-familiale ou que le féminisme a fait des hommes les véritables victimes. Une fois que la haine et la désinformation sont normalisées, il devient plus facile pour les autoritaires de passer aux étapes pratiques suivantes, lesquelles sont en fait celles qu’ils visent : adopter des lois que la majorité pourrait autrement remettre en question, et démanteler les freins et contrepoids apparemment trop éloignés des débats culturels enflammés qui accaparent l’attention du public.

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L’impact des politiques anti-genre

Les répercussions de cette contre-offensive coordonnée se font sentir intimement dans la vie des gens et plus largement dans les systèmes politiques. L’un des effets les plus évidents de l’attaque contre le genre a été de restreindre le nombre de personnes qui participent à la vie politique et civique. De nombreuses femmes politiques à travers le monde ont démissionné ou pris une retraite anticipée, invoquant des niveaux insupportables de harcèlement, notamment l’ancienne Première ministre finlandaise, Sanna Marin. Des journalistes femmes au franc-parler, comme Michelle Mendoza du Guatemala et Rana Ayyub d’Inde, se sont retirées des réseaux sociaux ou du journalisme d’investigation après avoir reçu des menaces de viol à leur encontre ou à l’encontre de leur famille. Ailleurs, les militantes doivent agir dans l’anonymat sous peine d’être arrêtées en vertu de lois fondées sur la morale religieuse.

Lorsque plus de la moitié de la population est réduite au silence ou mise à l’écart, repoussée par les agressions en ligne, les obstacles juridiques ou les menaces physiques, les espaces de décision perdent non seulement ces individus, mais aussi les perspectives et les priorités qu’ils représentent, et la démocratie elle-même s’en trouve affaiblie. Les parlements et les conseils deviennent moins représentatifs. Les mesures qui auraient pu répondre aux besoins ou aux droits des femmes ne sont jamais envisagées, car il reste moins de défenseurs autour de la table. Il en résulte une démocratie affaiblie, un système où moins de personnes sont entendues, où moins de droits sont garantis et où moins de limites sont imposées à ceux qui détiennent le pouvoir.

Le recul des protections va de pair avec une augmentation de la violence sexiste et des atteintes aux droits des groupes marginalisés. En effet, les pays qui ont durci les restrictions en matière d’avortement ou affaibli les lois sur la violence domestique connaissent souvent des pics de féminicides et d’agressions, comme l’a signalé en Indonésie l’organisation Indonesia Femicide Watch. Les personnes LGBTQ+, lorsqu’elles sont stigmatisées par la loi, sont confrontées à une recrudescence des crimes haineux — comme les récentes attaques horribles contre des lieux queer au Kenya, au Nigeria et en Ouganda. Lorsque les dirigeants laissent entendre que les droits des femmes ne sont pas une priorité (ou suggèrent que la violence domestique n’est pas un crime), cela encourage les comportements abusifs à la maison et dans la rue.

Les systèmes de santé en souffrent également. Les restrictions dans l’accès à une contraception fiable, combinées aux interdictions d’avorter, entraînent une augmentation de la mortalité maternelle et des traumatismes. Les femmes qui souffrent de complications liées à leur grossesse peuvent retarder leur recours aux soins par crainte des conséquences juridiques, ce qui peut parfois leur coûter la vie (comme cela s’est produit en Pologne, au Salvador, en Irlande et dans d’autres pays encore). Les programmes de prévention et de traitement du VIH ont été perturbés :

Des cliniques destinées aux hommes homosexuels ont fait l’objet de descentes de police ou ont été fermées, des intervenants sociaux ont été arrêtés, et la confiance entre les soignants et les patients a été détruite. Même là où des soins médicaux sont encore dispensés, les personnes transgenres évitent d’y avoir recours par crainte de mauvais traitements ou de voir leur identité révélée.

Parallèlement, à mesure que l’espace civique se rétrécit, il devient plus difficile pour les communautés de faire face à ces difficultés. Lorsque les gouvernements autoritaires refusent de s’attaquer à la hausse de la violence domestique, ce sont généralement les organisations non gouvernementales (ONG) ou des associations locales qui prennent le relais avec des lignes d’assistance téléphonique, des refuges et des campagnes de sensibilisation. Mais si ces organisations sont privées de financement ou criminalisées (accusées de « promouvoir le divorce » ou de « propager des idées occidentales »), il ne reste plus personne pour faire face aux problèmes. Dans les sociétés ouvertes, les organisations de femmes et les collectivités locales ont développé leurs services dédiés et lancé des campagnes de sensibilisation en faveur des victimes. Dans des contextes plus répressifs, les militants peinent même à obtenir l’autorisation de maintenir les centres d’accueil ouverts, et ont parfois été arrêtés pour violation de l’ordre public lorsqu’ils tentaient de manifester contre les féminicides.

Les sociétés deviennent plus dures et plus divisées dans de telles circonstances. La confiance entre les groupes s’effrite car le discours autoritaire se nourrit de l’opposition entre « nous » et « eux ». La cohésion sociale s’en trouve ainsi ébranlée, ce qui permet aux autoritaires de faire valoir encore plus facilement l’idée que seule une main de fer (la leur) peut maintenir l’ordre.

L’impact sur la vie et le corps des femmes et des filles est immédiat et intimement ressenti. Les politiques traditionalistes et la pression culturelle renvoient les femmes vers des rôles de soignantes non rémunérées, ce qui porte atteinte à leur indépendance économique et réduit les revenus des ménages. Les incitations pronatalistes et les restrictions à l’autonomie reproductive privent les femmes de choix, subordonnant leur avenir à l’agenda démographique ou politique plutôt qu’à leurs aspirations personnelles. La violence et le harcèlement, tant en ligne que dans la vie réelle, exacerbent ces contraintes, réduisant les femmes au silence et limitant leurs possibilités. Les communautés LGBTQ+ sont confrontées à l’exclusion de l’emploi, de l’éducation et des soins de santé, ce qui engendre en retour pauvreté, marginalisation et une vulnérabilité accrue aux maltraitances.

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Le contre-pouvoir : la résistance féministe

Le mouvement de recul est mondial, mais la contre-mobilisation l’est tout autant. Malgré de fortes contraintes, allant du sous-financement chronique au harcèlement juridique en passant par la violence ouverte, les mouvements féministes continuent de défendre et d’élargir les libertés. Ils ne se contentent pas de résister, mais s’adaptent et innovent. Il est primordial de bien comprendre cette résistance, car elle constitue un modèle à suivre pour contrecarrer les acteurs d’extrême droite et l’autoritarisme. En coalition avec d’autres mouvements de justice sociale, les féministes montrent ce qu’il faut pour faire face à une menace existentielle pour la société ouverte et les droits humains.

Equal Measures 2030 (EM2030) a observé comment le recul démocratique et les revers en matière d’égalité des genres se renforcent mutuellement : 44 pays ont stagné ou régressé. Les attaques directes contre les mouvements féministes sont bien réelles. Plus de 70 % des bénéficiaires du Fonds d’affectation spéciale des Nations Unies ont déclaré avoir subi des représailles en 2024, qui allaient de l’obstruction systématique (coupes budgétaires, gel des programmes) au déni et à la déformation (réformes symboliques, désinformation) en passant par la répression pure et simple (expulsions, criminalisation, cyberattaques). Au Bangladesh, les groupes qui ont mené à la création de la loi de 2010 sur la violence domestique ont vu l’espace civique se rétrécir et ont été contraints de se cantonner à des rôles de service, moins risqués, tandis que les féministes nicaraguayennes poursuivent leurs activités de défense et d’aide en exil suite à la répression massive contre les militantes et les organisations. Au Zimbabwe, des années de lois répressives et de financement instable ont fragmenté ce qui était autrefois un mouvement de femmes fort.

L’extrême droite mène des attaques persistantes et dispose de moyens importants. Cela contraste fortement avec la rareté des ressources allouées à la résistance féministe : seulement 3,9 % de l’aide publique au développement (APD) a pour objectif principal l’égalité des sexes, et à peine 0,2 % va directement aux mouvements féministes. Combinée au rétrécissement de l’espace civique, une résistance durable peut sembler presque impossible. Pourtant, comme l’histoire l’a prouvé, les mouvements féministes persévèrent. Les groupes de base, les avocats, les professionnel.le.s de santé, les étudiant.e.s, les syndicats et les réseaux dirigés par des rescapé.e.s construisent un répertoire qui combine la guerre juridique, la mobilisation de masse, l’entraide et la coordination transnationale. Tout cela est étayé par des données et des témoignages, car c’est ce qui permet de faire avancer les politiques. Ces forces démontrent que même dans un contexte de répression, les mouvements féministes continuent d’innover en matière de stratégies pour préserver non seulement les droits, mais aussi la société ouverte elle-même.

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Résistance juridique et judiciaire

Le plus grand succès de l’extrême droite réside dans la mise en place d’institutions permanentes qui perdurent au-delà des cycles électoraux. Les mouvements pro-démocratiques et féministes ont commencé à adopter une vision à long terme similaire. L’action juridique a débouché sur certaines des contre-mesures les plus durables. En Amérique latine, une région du monde confrontée à une forte réaction des conservateurs religieux, les actions en justice menées par les féministes ont permis d’obtenir des décisions de justice historiques : un recours stratégique intenté par une coalition a conduit la Cour constitutionnelle de Colombie à dépénaliser l’avortement au premier trimestre en 2022, en invoquant les droits des femmes et l’égalité ; La Cour suprême du Mexique a emboîté le pas en 2023, en annulant toutes les sanctions pénales liées à l’avortement. Ces victoires ont élargi les droits et établi des précédents qui ont inspiré les militant.e.s ailleurs (la « vague verte » pour le droit à l’avortement à travers l’Amérique latine).

En France, en 2024, les associations de défense des droits des femmes ont réussi à faire adopter un amendement à la Constitution afin de garantir le droit à l’avortement et de le protéger contre d’éventuels futurs gouvernements d’extrême droite. En Indonésie, les organisations d’aide juridique aux femmes ont joué un rôle crucial dans l’élaboration et l’adoption de la loi sur les crimes de violence sexuelle en 2022 ; elles se concentrent désormais sur la formation des forces de police et l’accompagnement des victimes afin de garantir l’application de la loi, en utilisant efficacement le système pour contraindre des autorités réticentes à agir.

Les études de cas EM2030 montrent que lorsque les mouvements disposent de ressources, ils mettent en place des systèmes qui survivent aux cycles électoraux : au Canada, des coalitions féministes ont obtenu un plan d’action national de 10 ans contre la violence sexiste et la première enquête nationale sur les personnes trans et de genre divers, ce qui garantit des budgets étayés par des données factuelles. Au Malawi, les chefs traditionnels se sont alliés à des groupes de défense des droits des filles pour annuler 3 500 mariages d’enfants et modifier la Constitution afin de fixer l’âge minimum légal à 18 ans. Au Népal, des militant·e·s ont réussi à faire passer les quotas de femmes à plus de 40 % lors des élections locales, et en Uruguay, le Système national de soins intégrés redéfinit les soins comme un droit et en a élargi l’accès, grâce à des années de travail de coalition féministe.

Ces actions juridiques, bien que lentes, techniques et insuffisamment reconnues, engendrent des changements durables. Elles perdurent au-delà d’un mandat gouvernemental donné et affirment que les femmes et les hommes sont des citoyens égaux et que la violence est inacceptable, ce qui modifie les normes sociales au fil du temps.

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Manifestations et mobilisation

La tradition des manifestations féministes dans la rue reste forte. Par exemple, les marches du 8 mars en Espagne continuent de faire le lien entre justice reproductive, soins et égalité au travail. Au Kenya, les plus grandes manifestations contre les féminicides de l’histoire du pays ont imposé la question des féminicides à l’ordre du jour au niveau national, malgré une répression policière violente.

En Turquie, la plateforme « Nous mettrons fin aux féminicides » recense les meurtres et maintient ses manifestations malgré le retrait du gouvernement de la Convention d’Istanbul, les détentions et une procédure de fermeture qui risque de lui être imposée. Et en Argentine, Ni Una Menos (Pas une (femme) de moins) a réorienté le discours sur la violence, plaçant le féminicide et la responsabilité de l’État au centre des débats, alors même que le gouvernement Milei démantèle les organismes de défense des droits des femmes.

Là où l’autoritarisme restreint l’espace civique, la résistance s’adapte. Après que les Talibans ont interdit l’éducation des filles et le travail des femmes, les Afghanes ont mis en place des écoles clandestines et des cours en ligne. Malgré les nouvelles mesures de surveillance et les sanctions infligées aux femmes non voilées, les femmes et les filles iraniennes persistent dans leur défiance avec le slogan « Femme, Vie, Liberté ». Les féministes et les militantes queer ougandaises répertorient les violations de la loi anti-homosexualité de 2023 et la contestent, alors même qu’elle accroît les difficultés pour s’organiser publiquement.

Ces manifestations témoignent clairement de l’adhésion populaire à la cause de l’égalité. Elles sont une source d’inspiration, rallient les personnes indécises et empêchent les dirigeants de prétendre que l’opposition se résume à quelques « féministes d’ONG ».

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Fourniture directe de services

Lorsque les États se désengagent des prestations de services, les groupes féministes prennent le relais, ils fournissent des soins et mettent en place des dispositifs d’entraide qui constituent une forme de résistance politique. Les États-Unis, depuis l’annulation de l’arrêt Roe v. Wade, en sont un exemple : l’avortement ayant été interdit ou sévèrement restreint dans de nombreux États, un réseau de fonds pour l’avortement et de groupes de soutien pratique s’est développé du jour au lendemain pour y permettre le recours par l’organisation de voyages et l’envoi de médicaments par la poste. Ils ont récolté des millions de dollars grâce à des dons populaires, mis en place des lignes d’assistance téléphonique et coordonné un réseau de chauffeurs bénévoles et d’hébergements au-delà des frontières des États.

En 2023, les avortements médicamenteux représentaient 63 % de l’ensemble des avortements aux États-Unis, en grande partie grâce à ces réseaux qui contournent discrètement les nouvelles lois.En Pologne, les réseaux transfrontaliers de mise à disposition de pilules et les lignes d’assistance téléphonique gérés par Abortion Without Borders permettent de maintenir l’accès aux soins malgré une interdiction quasi totale. Les groupes féministes maintiennent également ouverts les foyers pour victimes de violence domestique et les centres d’aide aux victimes de viol lorsque les gouvernements leur retirent leur financement.

Dans de nombreux pays, les seuls services destinés aux rescapées sont gérés par des ONG de femmes. Dans certaines régions d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud, des ONG féministes gèrent la seule ligne d’assistance ou le seul foyer d’accueil de toute une région, grâce à des subventions ou des dons provenant de l’étranger, surtout lorsque les gouvernements n’allouent pas de fonds ou les réduisent considérablement. Ce type d’action ne fait pas la une de l’actualité internationale, mais il sauve des vies et renforce les communautés. Il construit discrètement une base de soutien — chaque femme qui reçoit de l’aide devient une sympathisante potentielle de la cause, même si c’est en silence. Certaines chercheuses féministes parlent de « résilience de l’infrastructure de la dissidence ».

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Solidarité transnationale

Alors que les dirigeants autoritaires et les mouvements d’extrême droite prônent le nationalisme et l’isolationnisme, les féministes tirent parti de leurs liens internationaux pour les contourner. À mesure que les groupes anti-genre se coordonnent à l’échelle mondiale, la résistance fait de même, bien qu’avec beaucoup moins de moyens financiers.

Certaines des formes de résistance les plus marquantes proviennent d’une organisation transfrontalière. En Gambie, des coalitions devictimes rescapées et de groupes de défense des droits ont réussi à faire échouer une initiative parlementaire de 2024 qui visait à abroger l’interdiction au niveau national des mutilations génitales féminines/excision (MGF/E). En Sierra Leone voisine, des militantes et des survivantes ont porté leur affaire devant la Cour de justice de la CEDEAO, qui, en juillet 2025, a ordonné au gouvernement de criminaliser les MGF, les qualifiant de forme de torture. Ces jugements rendus au niveau régional montrent comment les activistes féministes utilisent les forums transnationaux et les réseaux de solidarité pour bloquer ou inverser les reculs. Les recherches de l’ODI Globalmontrent que l’espace civique transnational et le soutien des militantes de la diaspora permettent aux femmes de faire entendre leur voix malgré les contraintes nationales.

Ces exemples montrent que, tout comme le font les forces autoritaires et d’extrême droite pour former des coalitions visant à éroder les droits, les mouvements féministes nouent des alliances pour défendre leurs acquis, soutenir celles qui subissent violences et discriminations, et résister aux reculs. La virulence de la mobilisation anti-genre est en soi révélatrice des progrès accomplis : les forces patriarcales et d’extrême droite redoublent d’efforts lorsque les idées féministes ont pris racine et qu’un véritable changement politique s’est amorcé.

Les mouvements féministes savent que l’autoritarisme et le fascisme ne sont pas ébranlés par une représentation symbolique ou une ouverture superficielle, mais par des luttes soutenues pour la justice, la sécurité matérielle et l’égalité. Les idées d’extrême droite se nourrissent de la division, de la désignation de boucs émissaires et de la fabrication de la peur — elles perdent de leur force lorsque les gens ont des droits, des protections et que les conditions sociales rendent la solidarité possible. Si les droits d’un groupe peuvent être démantelés, tous sont menacés. Pour y résister, il faut donc renforcer les fondements politiques, sociaux et économiques qui permettent à chaque groupe, à chaque femme, de vivre dans la dignité et sans crainte. Une résistance féministe diversifiée, intersectionnelle, ancrée dans l’entraide et la justice, trace une feuille de route précise pour affronter les mouvements d’extrême droite.

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Aminah Jasho, Esme Abbott, Julisa Tambunan
2 février 2026


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Transnational Institute, Licence Créative Commons.
Article également publié sur le site EuropeSolidaireSansFrontières, Licence Créative Commons.
Traduction Pierre Vandevoorde pour ESSF avec DeeplPro.

 


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