Quand les bénéfices des industries extractives finissent dans des paradis fiscaux : leçons à tirer pour les impôts sur les bénéfices exceptionnels

Le conflit impliquant l’Iran a ravivé les craintes de perturbations de l’approvisionnement mondial en pétrole via le détroit d’Ormuz, faisant grimper les prix du pétrole au-dessus de 100 dollars le baril en mars 2026. Étant donné qu’environ un cinquième du commerce mondial de pétrole et de GNL transite normalement par cette voie, de telles tensions ont des effets immédiats sur les prix, l’inflation et le coût de la vie.

Ce phénomène n’est pas isolé. Les chocs géopolitiques font régulièrement augmenter les prix des matières premières, générant d’importants revenus exceptionnels pour les industries extractives. Lorsque ces gains ne reflètent généralement ni la productivité des entreprises ni le risque de marché, ils constituent des rentes économiques. Parallèlement, la hausse des prix des matières premières se répercute sur les dépenses quotidiennes, augmentant les coûts de transport, de chauffage et d’énergie pour les ménages et les entreprises. La coexistence d’un coût de la vie en hausse et de profits en forte augmentation dans les secteurs extractifs conduit souvent les décideurs publics à s’interroger sur la manière de concevoir des réponses politiques ciblées, telles que les taxes sur les superprofits, par exemple pour financer des mesures d’aide d’urgence.

En réaction à la crise énergétique de 2022, l’Union européenne a introduit une contribution de solidarité exceptionnelle sur les bénéfices excédentaires des combustibles fossiles (Règlement du Conseil de l’UE 2022/1854), les taxant à un taux minimum de 33 %. Cette expérience a montré que de telles mesures sont politiquement et administrativement réalisables. Dans le même temps, des éléments empiriques récents suggèrent qu’elles ne permettent pas toujours de capter autant de revenus exceptionnels qu’attendu.

Cette note de politique s’appuie sur le document de travail « The Global Allocation of Extractive Windfalls » (2026), rédigé par les chercheurs de l’Observatoire fiscal international Alice Chiocchetti et Ninon Moreau-Kastler. Elle montre comment les profits extractifs sont répartis entre les juridictions et met en évidence que les paradis fiscaux captent une part significative des profits exceptionnels lors des booms des matières premières.

Si les multinationales extractives déclarent la majorité de leurs profits dans les pays producteurs, une part importante de ces profits est néanmoins enregistrée dans des paradis fiscaux. Pour chaque dollar de profit, environ 0,12 dollar est déclaré dans des juridictions à faible fiscalité. Lors des booms des matières premières, cette part augmente : environ 0,20 dollar de chaque dollar supplémentaire de profits exceptionnels est enregistré dans des paradis fiscaux, où ils sont soumis à des taux effectifs d’imposition beaucoup plus faibles.

Cela met en évidence une limite majeure des approches actuelles de taxation des profits excédentaires. Si les taxes sur les superprofits reposent sur les profits comptabilisés localement comme assiette fiscale, cette base peut être érodée par le transfert de bénéfices vers des paradis fiscaux — précisément au moment où les rentes sont les plus élevées.

La principale leçon tirée de l’expérience de 2022 n’est donc pas que les taxes sur les superprofits sont inefficaces, mais que leur assiette fiscale est déterminante. Cette note met en avant deux approches alternatives robustes :

  • l’utilisation des profits mondiaux consolidés comme base d’imposition ;
  • l’utilisation des gains de valorisation de marché comme base d’imposition.

Ces deux approches visent à mieux capter les rentes dans un contexte où le transfert de bénéfices des multinationales reste généralisé.

Alice Chioccetti, Ninon Moreau-Kastler, Quentin Parrinello et Giulia Varaschin, 7 avril 2026.

Article en anglais en accès libre sur le site de l’International Tax Observatory (ex EU Tax Observatory), diffusé comme communiqué de presse et par sa lettre de diffusion.
Publication intégrale autorisée.
Traduction POUR Press.
A LIRE, en accès libre.
Alors que les barils de pétrole achetés à prix d’or ne sont pas encore sous forme d’essence ou de diesel dans les stations, selon le Financial Times et Greenpeace Allemagne, les compagnies pétrolières ont réalisé sur le marché européen pour le seul mois de mars 2,5 milliards d’euros de surprofits, dont 870 millions d’euros pour Total Énergies (qui loge ses profits dans le paradis fiscal des Bermudes et, pour ce qui concerne la Belgique, dispose, selon l’hebdomadaire Knack, depuis près de 15 ans, d’un ruling, renouvelable tous les 5 ans, exonérant Total Belgique de déclarer comme versements à un paradis fiscal les versements  qu’elle effectue à une des 3 filiales spécialisées de Total, localisées aux Bermudes, paradis fiscal, filiales dont la fonction est de revendre le brut provenant des champs d’exploitation aux filiales de raffinage, et pour la France, selon les rapports du Conseil des prélèvements obligatoires, d’un régime considérant comme imposés normalement les revenus non imposés des filiales aux Bermudes, taux Isoc nul, et rapatriés en France sous forme de dividendes non taxés). Selon le journal français Le Parisien, quinze minutes avant l’annonce du cessez-le-feu par Donald Trump, des spéculateurs bien informés ont échangé des millions de barils de pétrole pour 580 millions de dollars pour bénéficier de la baisse des cours observée suite au cessez-le-feu.
Victor Serge, chroniqueur POUR Press, 12 avril 2026.
■Dans cet article publié sur A&W blog (le plus grand blog en allemand des gauches germaniques) et dont la traduction en francais est disponible, les 2 auteurs abordent les différentes conséquences économiques du choc énergétique, à savoir vague d’inflation des vendeurs, redistribution ascendante des revenus, choc des prix dans les pays du Nord, pénurie d’approvisionnement dans les pays du Sud, facteur de récession supplémentaire.
●”Un choc mondial énergétique est imminent : que faut-il faire maintenant ?”, Isabelle Weber, Département d’économie, Université du Massachusetts à Amherst, et Grégoire Seminiuk, Département d’économie et École des politiques publiques, Université du Massachusetts à Amherst, 9 avril 2026, article initialement publié en anglais sur The New Statesman et en allemand sur Surplus.
■Une synthèse de l’étude de Greenpeace Allemagne.
●”Depuis le début du conflit en Iran, les compagnies pétrolières engrangent 81,4 millions d’euros de profits de guerre par jour dans l’Union Européenne”, sur base d’une étude de Greenpeace Allemagne, pour le seul mois de mars, 2026, communiqué de presse du 1 avril 2026.