Quand l’inflation remet le salaire au cœur de la question sociale

  1. De la stagnation des salaires à la paupérisation des travailleurs
  2. La Belgique et l’indexation automatique des salaire : une anomalie exemplaire
  3. La paupérisation salariale est ni inéluctable ni irréversible

 

 Stéphen Bouquin
Professeur de sociologie, Université d’Evry Paris Saclay
Directeur de publication « Les Mondes du Travail »

La crise inflationniste de trois dernières années représente un tournant majeur pour des centaines de millions de travailleurs. Dans beaucoup de pays, les salaires ne sont plus ajustés automatiquement à l’inflation. Tant que celle-ci variait entre 1,5 et 2,5%,  l’érosion du pouvoir d’achat pouvait facilement être contrecarrée par une négociation collective ajustant les salaires à l’évolution du coût de la vie.

Au cours de l’année 2022, selon les calculs de l’Institut Syndical Européen (ETUI)[1], les dépenses les plus élémentaires, comme l’énergie, les biens alimentaires, le logement ou les frais de transports, ont augmenté jusqu’à quatre fois plus vite que les salaires. Certes, le salaire horaire moyen a également augmenté de 4,4% mais le taux d’inflation s’élevait à 9,2 % pour l’UE[2].

Les salaires réels, qui fournissent la seule information pertinente sur l’évolution des rémunérations après la prise en compte de l’inflation, ont dès lors subi un recul important dans tous les États membres de l’UE.

Cette situation n’avait rien à voir avec la « stagflation » des années 1970 puisque les bénéfices nets des entreprises ont augmenté et que le taux de marge s’est maintenu à des niveaux élevés dans la plupart des pays. C’est en réponse à cette situation que des économistes ont évoqué la greedflation[3], fondée sur l’existence de surprofits, de rentes monopolistique et d’une hausse des prix liée à la spéculation.

La question des surprofits, de taux de marge qui se sont maintenus à des niveaux élevés malgré la pandémie est loin d’être anodine mais je préfère la traiter ultérieurement dans un autre article spécialement dédié à cet aspect.

Dans ce premier article, je pense indispensable de mettre d’abord la focale sur les effets de la hausse inflationniste des dernières années. Je commencerai par présenter quatre graphiques qui parlent en grande partie pour eux-mêmes. Le premier montre l’évolution de l’inflation moyenne dans l’UE. Le deuxième montre l’inflation cumulée entre le quatrième trimestre 2021 et le premier trimestre 2023. Le troisième graphique montre l’évolution des salaires réels que je propose d’affiner présentant l’ampleur de la baisse des salaires réels suivant les secteurs d’activités et au niveaux de qualification.

 

Fig 1 – Evolution annuelle du taux d’inflation dans l’UE (janvier 1997- juin 2023)

Lecture : La hausse inflationniste se concentre sur la période T4 2021 et T12023.

 

Fig 2 – Taux d’inflation cumulée sur la période  (T4 2021 et T12023)

Lecture : des variations importantes existent entre les états avec des taux d’inflation particulièrement élevés dans l’est-européen. Il faudrait en étudier mais le fait d’appartenir ou pas à la zone euro paraît secondaire par rapport à d’autres facteurs liés à la structure économique, aux orientations politiques, etc.

 

Figure 3 – Evolution des salaires réels (horaires) du T1-2022 au T1-2023

Lecture : la Belgique apparaît comme l’unique pays où les salaires réels ont connu une légère augmentation du trimestre 1 de 2022 et le premier trimestre 2023. L’explication est fournie par l’existence d’un système d’indexation automatique, appliqué au secteur privé et public, avec certes des décalages dans le temps et des légères variations mais globalement 98% des travailleurs, des bénéficiaires des minimas sociaux ou des retraités ont vu les montants de leurs rémunérations être ajustés à l’inflation.

 

Figure  4 – Evolution des salaires horaires réels par secteur d’activité / niveau moyen de rémunération  entre T1-2022 et T1-2023

Lecture :  dans certains pays, les secteurs d’activités ont amorti le choc inflationniste différemment. En France, l’indexation automatique du salaire minimum a certainement protégé les bas salaires ou les niveaux de qualification inférieurs. En Espagne, en Allemagne et en Grèce, les bas salaires ont également moins souffert d’une perte du pouvoir d’achat et les salaires réels ont donc été protégés par des ajustements à la hausse des montants.

 

La tendance globale est clairement identifiable : le choc inflationniste s’est traduit par une perte de pouvoir d’achat et une baisse des salaires réels de l’ordre de 4 à5 % en moyenne avec des reculs plus importants de 7-8 ou 10% dans certains pays. Ces variations sont avant tout le produit de mesures limitant la hausse des prix ou d’une compensation spontanée ou impulsée des salaires.

L’hémorragie du pouvoir d’achat semble s’être arrêtée en 2023 même si l’institut syndical européen constate que les salaires réels ont continué à se tasser de 0,8% en moyenne au deuxième trimestre 2023 (par rapport au même trimestre de 2022) (source ETUC)[4]

Mais l’inquiétude demeure. Pour la secrétaire générale de la CES, Esther Lynch, a déclaré : « Les syndicats ont obtenu des augmentations salariales indispensables qui ont protégé nos membres des pires effets de la crise du coût de la vie provoquée par les profits des entreprises. Mais il y a trop d’échappatoires qui permettent aux entreprises d’esquiver les négociations collectives. Notre constat est sans appel : deux ans après le début de la crise inflationniste, le pouvoir d’achat des travailleurs n’a toujours pas été correctement rétabli. »[5]. Pour Esther Lynch, cette situation est non seulement à l’origine de la misère de millions de travailleurs et de leurs familles, mais pousse les économies vers une nouvelle récession. « Nous avons désespérément besoin de mettre plus d’argent dans les poches des travailleurs, qui le réinvestissent dans l’économie locale, au lieu de laisser les ultra-riches empiler des milliards sur leurs comptes offshore. À l’approche des prochaines élections européennes, nous demandons à nos 45 millions de membres de voter pour des partis qui donneront aux travailleurs le pouvoir d’obtenir des augmentations de salaire justes et équitables. »