Comment protéger l’environnement tout en défendant la croissance économique et le progrès technique ? C’est le pari paradoxal qu’ont fait les ONG environnementales lors de la révision européenne du règlement sur les gaz fluorés, puissants gaz à effet de serre, entre 2010 et 2014. Alliées à l’industrie « verte » des technologies alternatives, elles ont troqué leurs arguments éthiques contre un discours de rentabilité et d’opportunités de marché. Ce faisant, elles ont obtenu un succès législatif, mais au prix d’une compromission qui fragilise la cause écologique qu’elles incarnent.
Dans le quartier européen de Bruxelles, le processus législatif se caractérise par une ouverture aux acteurs non étatiques : entreprises, fédérations professionnelles, ONG et groupes d’intérêts participent activement à l’élaboration des politiques européennes. Ce système favorise le dialogue entre institutions et société civile, mais il structure aussi une compétition pour l’influence entre coalitions aux moyens inégaux. Les ONG environnementales doivent alors constamment trouver des stratégies pour faire entendre leur voix face à des acteurs industriels disposant de ressources financières considérables.
Dans ce contexte, entre 2010 et 2014, l’Union européenne a révisé sa réglementation sur les gaz fluorés (HFC), ces puissants gaz à effet de serre utilisés dans nos réfrigérateurs et climatiseurs. Cette révision a mené à l’adoption du Règlement (UE) n° 517/2014, imposant une réduction progressive de 79 % des HFC d’ici 2030. Derrière ce succès apparent se cache un paradoxe : pour influencer les institutions européennes, les ONG environnementales se sont alliées à l’industrie des technologies alternatives aux gaz fluorés, adoptant un discours économique et technique qui affaiblit la protection de l’environnement qu’elles défendent.
Cet article s’appuie sur la thèse doctorale Protéger l’environnement, mais à quel prix ? L’impasse des ONG environnementales auprès de l’Union européenne [1]. Nous examinerons, d’abord, le contexte de cette révision réglementaire et la stratégie d’alliance déployée par les ONG environnementales. Nous analyserons, ensuite, les failles de leur argumentation économique et technique, avant de confronter cette stratégie au cadre théorique de la modernisation écologique et à ses critiques. Enfin, nous explorerons les impasses concrètes de cette approche et proposerons des pistes alternatives, notamment à travers le concept de redirection écologique.
David contre Goliath
En tant que réfrigérants, les gaz fluorés sont omniprésents dans notre quotidien : pompes à chaleur, climatiseurs, réfrigérateurs commerciaux, etc. Quasi inoffensifs localement, ils deviennent redoutables pour le climat une fois libérés dans l’atmosphère : leur potentiel de réchauffement global peut atteindre plusieurs milliers de fois celui du CO₂ [2].
La croissance des émissions des HFC, les gaz fluorés les plus communs, est particulièrement notable : la présence atmosphérique du HFC-134a, par exemple, a augmenté de 10 % par an entre 2006 et 2010 [3]. La croissance globale des HFC (8-9 % par an) dépassait alors celle du CO₂ (4 %) ou du méthane (0,5 %) [4]. Avec de tels rythmes, les émissions de HFC atteindraient entre 3,5 et 8,8 gigatonnes en équivalence CO₂ en 2050 [5].
Face à cette menace climatique croissante, les ONG environnementales se retrouvaient dans une position de faiblesse manifeste : l’industrie dite « conservatrice », qui défendait l’usage des gaz fluorés, avec des entreprises multinationales comme Daikin, DuPont, Honeywell, disposait d’un budget de lobbying dans l’arène européenne de 24 millions d’euros, tandis que les ONG ne pouvaient mobiliser que 2,2 millions d’euros [6].
Dans cette configuration, l’Agence d’investigation environnementale (AIE), association britannique créée en 1984, a joué un rôle moteur au sein de la coalition d’ONG qui s’est formée dès 2010. Elle s’est associée au Bureau européen de l’environnement (BEE), créé en 1974 et qui est la plus grande fédération d’ONG environnementales en Europe avec plus de 150 membres répartis dans plus de 30 pays. La coalition comprenait alors des associations nationales stratégiquement positionnées dans différents États membres de l’Union européenne : le Conseil écologique danois pour l’Europe du Nord ; Deutsche Umwelthilfe et Natuur & Milieu en Allemagne et aux Pays-Bas ; Levegő Munkacsoport en Hongrie pour l’Europe centrale ; Ecodes en Espagne, Quercus au Portugal, Legambiente en Italie et Elliniki Etairia en Grèce pour l’Europe du Sud.
Malgré tout, confrontées à ce déséquilibre de moyens, les ONG environnementales ont trouvé une solution qui allait transformer profondément leur positionnement : s’allier avec une frange plus « verte » de l’industrie. Ces entreprises proposant des technologies alternatives, comme l’ammoniac, l’air, le dioxyde de carbone, les hydrocarbures, moins impactantes pour le climat. Elles disposaient elles-mêmes de moyens limités avec 900 000 euros de budget de lobbying [7]. La coordination entre ONG et industrie « verte » semblait donc stratégiquement nécessaire pour faire face à la puissance de l’industrie conservatrice.
Une coordination en deux temps
Cette alliance s’est déployée selon deux modalités distinctes qui révèlent une division stratégique du travail de lobbying.
Dans un premier temps, en tant que mode d’activité séparé, les ONG approchaient les composantes pro-environnement des institutions européennes (la Direction générale Action pour le climat au sein de la Commission européenne ou les députés écologistes dans le Parlement européen comme Bas Eickhout), tandis que les entreprises de l’industrie « verte » ciblaient les composantes pro-industrie.
Dans un second temps, la coordination est devenue le mode d’activité conjoint dans les États membres de l’Union européenne, et notamment en Europe du Sud : les ONG ont poursuivi, main dans la main, leur démarche avec l’industrie « verte » pour convaincre des composantes a priori en faveur de l’industrie conservatrice. L’objectif affiché était de démontrer la viabilité technique et économique des technologies alternatives aux HFC. Mais cette proximité croissante allait avoir des conséquences inattendues sur le discours même des ONG.
Un argumentaire économique et technique
Cette coordination a eu un coût déterminant : l’adoption d’une argumentation purement économique et technologique. Les ONG ont abandonné leurs arguments éthiques traditionnels de protection environnementale pour vanter la création d’emplois, la compétitivité de l’industrie européenne et, plus généralement, les opportunités de marché associées aux technologies alternatives aux gaz fluorés.
Un employé d’ONG témoigne : « « Dans ce dossier des gaz fluorés, je me suis retrouvé dans le bureau d’un membre du Parti Populaire européen à lui dire : “Je ne vais pas parler d’environnement. Je vais vous dire pourquoi ce texte peut être bon pour l’économie, pour l’économie de votre pays.” […] Je pouvais alors voir la puissance d’une argumentation économique [8]. »
Un fonctionnaire d’un pays d’Europe du Nord observait : « Normalement, vous attendez de l’industrie qu’elle se focalise sur l’économie. Et, des ONG, qu’elles utilisent des arguments basés sur des valeurs, une éthique. Mais dans ce dossier, les ONG utilisaient des arguments très techniques et très économiques. Que ça ait été une entreprise ou une ONG qui s’adressait à vous, vous aviez le même type d’argumentation [9]. »
Les failles de cet argumentaire
Plus exactement, l’argumentation commune des ONG et de l’industrie « verte » reposait sur trois piliers tous problématiques dès lors qu’on les examine attentivement.
La faisabilité technique constituait le premier pilier : ONG et entreprises affirmaient que les technologies alternatives seraient disponibles partout d’ici 2020. Mais cette disponibilité fut contestée, notamment pour les risques d’inflammabilité des hydrocarbures dans certaines applications [10]. Cette contestation révélait que les ONG présentaient comme certitude technique ce qui relevait encore de l’expérimentation.
Au-delà de la simple disponibilité technique, l’efficacité énergétique formait le deuxième pilier de l’argumentation. Les ONG insistaient sur la supériorité des technologies alternatives. Mais, lors d’un entretien avec un expert du secteur [11], ce dernier nous a précisé que le choix du réfrigérant ne constituait qu’une différence de second ordre, l’essentiel des économies d’énergie provenant des améliorations du design de l’équipement. Les ONG surinvestissaient donc un argument technique secondaire.
Enfin, la rentabilité constituait le troisième pilier, mais les ONG sont allées bien au-delà de simples calculs de coûts-bénéfice. Elles ont défendu ouvertement la croissance du secteur, évoquant la croissance du marché mondial de la réfrigération et de la climatisation, présentant la transition comme une opportunité pour stimuler la croissance et l’emploi [12]. Ce faisant, les ONG ne se contentaient plus de montrer que la protection environnementale était compatible avec l’économie : elles faisaient désormais de la croissance économique l’objectif premier, l’environnement devenant un co-bénéfice.
L’impasse de la modernisation écologique
Cette stratégie s’inscrit dans le paradigme de la « modernisation écologique », né en Allemagne dans les années 1980. Ce courant théorique et politique postule la possibilité de réconcilier économie et écologie. Selon cette approche, la croissance économique et le progrès technologique ne sont pas les ennemis de l’environnement, mais les moyens de sa préservation [13].
La genèse de ce paradigme remonte aux travaux du sociologue allemand Joseph Huber [14] et du politologue Martin Jänicke [15] qui, dans les années 1980, ont développé l’idée que la protection environnementale pouvait devenir un moteur de modernisation industrielle. Ils s’appuyaient sur l’observation que certaines entreprises allemandes avaient réussi à transformer les contraintes environnementales en avantages compétitifs. En 1995, Maarten Hajer [16] aux Pays-Bas a analysé comment le discours de la modernisation écologique était devenu hégémonique dans les politiques environnementales européennes.
Le paradigme s’articule autour de plusieurs propositions centrales. D’abord, l’innovation technologique peut résoudre les problèmes environnementaux tout en maintenant la croissance économique. Ensuite, les mécanismes de marché et les instruments économiques sont plus efficaces que la régulation contraignante. Enfin, la coopération entre acteurs économiques, politiques et environnementaux permet de dépasser les conflits traditionnels. Arthur Mol et Gert Spaargaren ont systématisé ces idées dans leur théorie de la modernisation écologique [17], distinguant plusieurs phases : d’abord, la réparation des dégâts environnementaux, puis leur prévention, enfin l’intégration des considérations écologiques dans la conception même des produits et des processus.
Ce courant a profondément influencé les politiques environnementales européennes depuis les années 1990, inspirant des concepts comme l’éco-efficience, l’économie circulaire ou la croissance verte.
Cependant, cette approche se distingue radicalement des arguments traditionnels des mouvements écologistes. Historiquement, la critique écologique s’est construite contre le productivisme et la croissance illimitée. En adoptant l’argumentaire de la modernisation écologique, les ONG renoncèrent à cette radicalité et s’enfermèrent dans un cadre théorique qui mérite d’être confronté à une analyse critique plus approfondie.
Les limites de la croissance « verte »
La critique la plus fondamentale de la modernisation écologique provient de l’application des lois de la thermodynamique à l’économie. Nicholas Georgescu-Roegen a démontré que toute production économique obéit à la deuxième loi de la thermodynamique, celle de l’entropie [18]. Selon cette loi physique incontournable, toute transformation de matière et d’énergie entraîne une dégradation irréversible : les ressources naturelles ordonnées et utilisables se transforment progressivement en déchets dispersés et inutilisables [19]. Cette réalité physique impose des limites absolues à toute activité productive.
Pour Georgescu-Roegen, la production de biens repose nécessairement sur l’extraction de ressources naturelles disponibles en quantité finie – minerais, énergies fossiles, biomasse – et génère inévitablement des déchets qui s’accumulent dans l’environnement [20]. Le fantasme du « déchet zéro » ou du recyclage parfait se heurte à cette impossibilité physique : chaque cycle de transformation dégrade une partie de la matière et de l’énergie utilisées [21].
Cette analyse thermodynamique trouve un écho politique chez Cornelius Castoriadis, qui insiste sur le prix civilisationnel de la croissance [22]. Pour ce philosophe, l’accumulation matérielle incessante provoque des dommages massifs et potentiellement irréversibles à la biosphère terrestre [23]. Ces dégradations résultent de l’interaction destructrice entre industrialisation et environnement naturel [24]. Mais au-delà du constat physique, Castoriadis voit dans l’écologie une dimension véritablement subversive, qui remet en question l’imaginaire capitaliste dominant, fondé sur l’impératif d’augmentation perpétuelle de la production et de la consommation [25]. La critique écologique devient ainsi une remise en cause radicale des fondements symboliques et culturels de nos sociétés [26].
André Gorz pousse cette logique plus loin en dévoilant un paradoxe central du système économique : celui-ci tente de résoudre par une production accrue les pénuries engendrées par cette même production accrue [27]. Cette fuite en avant ne fait qu’aggraver les raretés qu’elle prétend combattre. Chaque solution technique et productive génère de nouveaux problèmes qui appellent de nouvelles productions, dans une spirale sans fin [28]. Ainsi, l’illusion de la modernisation écologique réside précisément dans cette croyance qu’on peut sortir de l’impasse écologique par davantage de production, fût-elle « verte ».
Les données empiriques confirment ces analyses théoriques : le « découplage absolu » entre croissance économique et impact environnemental, promis par les partisans de la modernisation écologique, n’a jamais été observé à l’échelle globale. Par exemple, une comptabilisation complète du cycle de vie des émissions, incluant les importations, montre que les émissions réelles de l’Union européenne sont restées presque identiques au niveau de 1990 [29]. L’Europe a simplement délocalisé ses pollutions vers d’autres continents. Ainsi, la croissance « verte » européenne repose largement sur l’externalisation de sa charge environnementale.
Les limites de la technique
Au-delà des limites physiques, la critique du progrès technique elle-même s’avère nécessaire pour comprendre l’impasse dans laquelle s’enferment les ONG. Dans cette optique, Jacques Ellul a développé une analyse particulièrement éclairante de la technique moderne. Pour lui, celle-ci est devenue autonome, échappant au contrôle humain et suivant sa propre logique d’expansion [30].
Selon Ellul, les problèmes n’apparaissent pas malgré les solutions techniques, mais précisément parce que ces solutions les créent [31]. Chaque innovation technique génère des effets secondaires imprévus, des dysfonctionnements, des déséquilibres qui nécessitent à leur tour de nouvelles interventions techniques. Cette dynamique crée une escalade perpétuelle où la technique ne cesse de se complexifier pour résoudre les problèmes qu’elle a elle-même produits [32].
Les conséquences de cette analyse pour la protection environnementale sont radicales. S’intéresser à la défense de l’environnement sans remettre en question le progrès technique lui-même constitue non seulement une démarche inutile, mais fondamentalement nocive. Cette approche n’aboutira finalement à rien de substantiel, tout en donnant l’impression trompeuse d’avoir agi. Elle masque l’inaction réelle sous une activité frénétique d’innovations technologiques qui ne font que déplacer et amplifier les problèmes.
Cette critique ellulienne éclaire la stratégie adoptée par les ONG dans le dossier des gaz fluorés. En se concentrant exclusivement sur le remplacement d’une technologie par une autre, sans interroger la nécessité des équipements eux-mêmes ni le modèle de développement qui les produit, les ONG s’inscrivent dans cette logique technique autonome. Elles deviennent les auxiliaires involontaires d’un système qui perpétue les problèmes qu’il prétend résoudre.
L’impasse concrète des technologies alternatives
Plus spécifiquement, en mobilisant ces analyses théoriques, nous pouvons identifier quatre problèmes majeurs dans l’argumentation de la coalition d’ONG anti-gaz fluorés, qui révèlent l’impasse concrète de leur stratégie.
Premièrement, ces technologies alternatives reposent sur l’extraction de ressources limitées. Par exemple, les hydrocarbures proviennent d’énergies fossiles en voie d’épuisement. Le dioxyde de carbone « recyclé » nécessite, également, des processus de purification énergivores [33] qui génèrent de nouveaux déchets. Ainsi, les solutions présentées comme « naturelles » et « écologiques » perpétuent la dépendance aux combustibles fossiles et la logique extractiviste.
Deuxièmement, l’utilisation de ces technologies alternatives dépend de nouveaux progrès techniques qui s’inscrivent dans la spirale décrite par Ellul. Les systèmes en cascade ammoniac/dioxyde de carbone – soit des systèmes de réfrigération à deux étages qui utilisent l’ammoniac pour le cycle haute température et le CO₂ pour le cycle basse température – promus en Europe du Sud reposent sur des simulations informatiques et des évaluations expérimentales en laboratoire [34]. Les ONG n’enregistrent que le progrès technique comme solution, sans questionner cette fuite en avant technologique. Chaque génération de réfrigérants « verts » appelle des innovations pour résoudre les problèmes qu’elle génère.
Troisièmement, la production des équipements eux-mêmes perpétue l’extraction massive de ressources. Un réfrigérateur nécessite du plastique issu du pétrole, de l’acier produit à partir de minerai de fer. La Chine, principal producteur de minerais de fer (60 % en 2010) [35] et de charbon (50,5 % en 2013) [36], illustre dramatiquement les conséquences de cette production de masse : sa province du Hebei abrite 7 des 10 villes dont l’air est le plus pollué au monde [37]. En novembre 2015, la pollution atmosphérique a contraint les autorités chinoises à limiter la production de 2.100 entreprises industrielles [38].
Enfin, l’usage de ces équipements consomme de l’énergie de manière continue. Un congélateur peut constituer jusqu’à 30% de la consommation électrique d’un foyer [39]. Même avec les fluides les plus écologiques, cette consommation énergétique permanente maintient la pression sur les systèmes de production électrique et les ressources qu’ils mobilisent. La question du fluide réfrigérant devient secondaire face à l’impact énergétique global de l’équipement sur toute sa durée de vie.
L’obstacle du monopole radical
Au-delà des fluides utilisés et de l’efficacité énergétique des équipements, une question fondamentale n’est jamais posée par les ONG : celle de la nécessité même de ces technologies et surtout des équipements qui les utilisent. Ivan Illich avait théorisé le concept de « monopole radical » pour désigner ces objets industriels qui éliminent les alternatives non technologiques. Un monopole radical ne se contente pas de dominer un marché : il exerce un contrôle exclusif sur la satisfaction d’un besoin en excluant tout recours à des activités non industrielles [40].
Le climatiseur et le réfrigérateur illustrent parfaitement ce phénomène : leur généralisation dans les pays industrialisés a fait disparaître tout un ensemble de savoirs et de pratiques alternatives de conservation des aliments et de régulation thermique des habitations. Pourtant, cette domination technologique est très récente à l’échelle historique.
Pendant des millénaires, les sociétés humaines ont élaboré des solutions ingénieuses pour conserver les aliments : les « frigos du désert », par exemple, fonctionnent par évaporation d’eau dans des poteries poreuses [41]. Plus récemment, le système de réfrigération « Wakati » marche avec un panneau solaire de 3 watts et un litre d’eau par semaine [42].
Pour la climatisation, les civilisations anciennes avaient développé des techniques remarquables d’adaptation au climat. Les Romains utilisaient le puits qualifié, de nos jours, de canadien : la température du sol se maintenant entre 10 et 13°C à deux mètres sous terre, un tuyau enterré permet de faire circuler de l’air qui, naturellement refroidi, est ensuite diffusé dans l’habitation. Cette technique passive ne consomme aucune énergie et fonctionne sans maintenance pendant des décennies.
Ces solutions « low tech » – techniques utiles, durables et appropriables [43] – présentent des avantages considérables : fabrication locale avec des matériaux disponibles, réparation aisée, absence de dépendance aux réseaux énergétiques, impact environnemental minimal. Pourtant, elles ne sont en aucun cas promues par la coalition d’ONG dans le dossier européen.
Un accord final en demi-teinte
Après plusieurs mois de négociations difficiles, l’accord final sur la révision du règlement portant sur l’usage des gaz fluorés est adopté le 12 mars 2014 par le Parlement européen avec 644 voix pour [44]. Cependant, ce résultat représente un compromis en demi-teinte qui illustre les limites de la stratégie adoptée par les ONG. La réduction progressive est fixée à 79% d’ici 2030, en deçà des 84% initialement proposés [45]. L’allocation de quotas resta gratuite, contrairement aux ambitions d’un système d’enchères qui aurait généré des revenus pour la transition. Les interdictions sectorielles furent retardées, repoussant de plusieurs années l’élimination des HFC dans certaines applications. L’interdiction des équipements préchargés importés, mesure essentielle pour éviter le contournement du Règlement, a été abandonnée. Enfin, l’hexafluorure de soufre (SF6), pourtant le gaz fluoré le plus puissant en termes d’impact climatique, n’a pas été directement affecté par la réglementation.
L’Agence d’Investigation environnementale a malgré tout salué le résultat, y voyant le début de la fin pour les HFC en Europe [46]. Mais elle a reconnu explicitement que la coalition aurait préféré plus d’interdictions avec moins de failles [47]. Ces regrets révèlent que la stratégie d’alliance avec l’industrie « verte » et l’adoption de son argumentaire économique n’ont pas permis d’obtenir le règlement ambitieux espéré. Le compromis final reflète davantage les rapports de force économiques que l’urgence climatique.
Vers une autre approche : la redirection écologique
Face à ces impasses multiples – théoriques, pratiques et politiques – une alternative émerge dans le champ de la pensée écologique : la « redirection écologique », développée par Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin [48]. Cette approche opère un changement fondamental de perspective par rapport à la modernisation écologique.
Là où la modernisation écologique cherche à optimiser les moyens de production – technologies plus propres, processus plus efficaces, énergies renouvelables –, la redirection écologique interroge radicalement les finalités elles-mêmes. Les questions deviennent : produire quoi, pour qui, selon quels besoins réels, à quel niveau compatible avec les limites planétaires ? Cette approche implique d’accepter la fermeture progressive de certaines activités et la redirection des ressources vers des productions véritablement soutenables.
Appliquée au dossier des gaz fluorés, la redirection écologique aurait conduit à poser des questions radicalement différentes de celles qui ont structuré le débat européen. Comment réduire drastiquement notre dépendance collective aux climatiseurs et réfrigérateurs électriques ? Comment promouvoir massivement les solutions low-tech éprouvées par des millénaires de pratiques humaines ? Comment repenser nos modes d’habitation pour qu’ils s’adaptent naturellement aux variations climatiques ? Comment réorganiser nos circuits alimentaires pour minimiser les besoins de réfrigération ? Ces questions ne cherchent pas à améliorer les technologies existantes, mais à réduire le besoin même de ces technologies.
Cette approche implique également de réfléchir aux conditions d’un héritage responsable. Quelles infrastructures, quelles pratiques, quels savoirs léguer aux générations futures ? La redirection écologique assume que certaines activités actuelles doivent être fermées, non pas par effondrement, mais par choix politique anticipé et organisé. Elle propose d’accompagner cette fermeture par la construction d’alternatives viables, socialement justes et écologiquement soutenables. Il serait, d’ailleurs, tout à fait fructueux d’envisager un dialogue entre redirection écologique et écosocialisme.
Dans ce prolongement, les ONG environnementales ont intérêt à retrouver leur radicalité originelle, celle qui a fondé les mouvements écologistes dans les années 1960 et 1970. Comme l’écrivait Castoriadis, l’écologie devient véritablement subversive lorsqu’elle remet en question l’imaginaire capitaliste qui domine la planète [49]. Elle récuse alors le motif central selon lequel notre destin serait d’augmenter sans cesse la production et la consommation. Cette radicalité implique d’accepter le conflit plutôt que de rechercher systématiquement le consensus avec les acteurs économiques.
Limites
Il faut toutefois reconnaître que, dès lors qu’elles cherchent à influencer les institutions européennes, les ONG disposent de marges de manœuvre limitées : pour être audibles et efficaces, elles doivent nécessairement composer avec le paradigme dominant de la modernisation écologique. En effet, l’Union européenne s’est structurée autour d’un cadre néolibéral : primauté du marché, discipline budgétaire et concurrence libre. Inspirée par l’ordolibéralisme, elle limite l’intervention politique directe. Même ses initiatives récentes, comme le Green Deal, prolongent cette logique plutôt qu’elles ne la remettent en cause. Ainsi, les alignements des ONG environnementales sur le paradigme de la modernisation écologique ne relèvent pas uniquement d’une proximité stratégique avec l’industrie « verte », mais aussi des contraintes structurelles propres au champ institutionnel européen — un point qui mériterait d’être exploré dans de futures recherches.
Par ailleurs, il convient de noter que le Règlement (UE) n° 517/2014, malgré ses limites et les compromis qu’il incarne, a joué un rôle précurseur à l’échelle internationale. En démontrant qu’une réduction progressive ambitieuse des HFC était possible sur le continent européen, l’expérience européenne a directement inspiré l’Amendement de Kigali au Protocole de Montréal, adopté en octobre 2016. Cet amendement, qui prévoit une réduction mondiale de 80-85% de la production et consommation des HFC, les gaz fluorés les plus communs, d’ici 2047, témoigne de l’influence du cadre réglementaire européen au-delà de ses frontières.
chercheur au GRESEA
Pour citer cet article : Adrien Jahier, “Quand les ONG environnementales fragilisent l’Europe écologique”, Gresea, novembre 2025.
Photo : EmDee, CC BY-SA 4.0 httpscreativecommons.orglicensesby-sa4.0, via Wikimedia Commons
