Pas de court-circuit pour les circuits courts !

Les 28 et 29 juillet 2018 se tenait à Semel, dans le Luxembourg belge, « La petite foire ». Cet événement, créé à l’initiative du MAP, le mouvement d’action paysanne, se veut une alternative à la Foire agricole de Libramont qui à quelques kilomètres de là, le même week-end, est la vitrine annuelle de l’agriculture industrielle. Lors de la 8ème édition de ces deux journées, le « syndicat » qui se bat pour une agriculture éthique et paysanne organisait divers débats dont un fort intéressant sur les circuits courts, que nous rapporte ici un auditeur attentif, Jean-Michel Leix[1].

A l’initiative des organisateurs de la « Petite foire agricole », la question posée ce dimanche fait « salle comble ». Façon de parler, les couleurs du lieu sont respectées : un chapiteau, des balles de paille en guise de sièges, un animateur parfaitement au courant et impliqué au cœur du propos.

Trois intervenants acteurs et témoins, complémentaires

Madame Thérèse Mahy, députée provinciale en charge de l’agriculture en province de Luxembourg, rappelle les actions concrètes mises en place par sa province dont une des plus significatives est sans doute la formation des personnels de cuisine à l’alimentation durable (bio, régionale, de saison, équitable…). Le soutien aux projets innovants qui renforcent les capacités de valorisation et de transformation est également évoqué.

Ariane Charrière, paysanne militante du MAP et productrice en circuits courts, évoque la réalité vécue par les agriculteurs qui, comme elle, doivent faire vivre des exploitations dont on attend beaucoup : certes nourrir sa famille d’abord, son entourage ensuite et, de proche en proche, cette responsabilité portée collectivement par les paysans de nourrir correctement l’humanité tout en étant confrontés à un modèle agro-industriel terriblement puissant et destructeur de l’environnement, de l’emploi, des savoirs et de la qualité.

Olivier De Schutter rappelle que le système agro-industriel laisse 1 milliard d’humains de côté et sert d’abord de fournisseur de matières premières aux multinationales. Et s’il est convaincu de l’importance d’assurer le développement d’un modèle fondé sur une paysannerie nombreuse et un nombre croissant de citoyen.ne.s conscient.e.s des enjeux, il met le doigt sur les menaces de récupération  – déjà perceptibles – des circuits courts.

Dès lors, si le modèle qui se dessine derrière les circuits courts est clairement une alternative qui fait barrage au pillage de la planète et s’attaque aux souffrances humaines conséquences d’un modèle qui nous expédie droit dans le mur, comment, nous demande Ariane Charrière, le développer sans le tuer, le soutenir sans le pervertir ? Et la question s’adresse au monde politique, aux agriculteurs et aux citoyens.

Des questions de société éminemment politiques

Les questions et réflexions du public couvrent un large spectre de préoccupations et de sujets à creuser. En voici quelques-uns parmi les plus pertinents.

Comment le politique en province de Luxembourg peut-il à la fois soutenir un autre modèle d’agriculture et laisser se développer l’envahissement des terres agricoles par les sapins de Noël ?

Et que penser d’un monde politique, qui d’une main soutient des projets de relocalisation de l’agriculture et, de l’autre, signe des conventions internationales qui renforcent la puissance des multinationales tout en affaiblissant les normes sociales et environnementales ?

L’accès à la terre, l’accompagnement et la formation des acteurs de changement sont également évoqués comme un enjeu majeur, d’autant qu’avec la disparition très rapide des agriculteurs, ce sont des pans entiers de savoirs et de savoir-faire incarnés dans chaque territoire qui se perdent.

A ces questions font écho l’importance et l’urgence formulées par les intervenants de s’engager en politique ou d’engagements politiques, à faire remonter les attentes citoyennes vers les parlements, à profiter des échéances électorales pour faire entendre une voix différente, à renforcer les mouvements qui se font jour et dont la base populaire élargie sera une clé de réussite.

Il est une dimension que je laisse par la fin de ce trop rapide compte-rendu d’un échange passionnant, celle de l’éducation. Car au fond, la compréhension des enjeux et des défis auxquels l’humanité et la planète sont confrontés passera immanquablement par la mobilisation des acteurs de l’éducation. Dans une société profondément marquée par les dégâts d’une culture de la consommation, comment contrecarrer la mainmise de l’industrie de la publicité sur les esprits, dès le plus jeune âge ? Le renforcement des alternatives alimentaires suppose un surcroît de conscience des enjeux sociaux, environnementaux et vitaux chez un nombre croissant de citoyens ? Il ne sert en effet à rien de changer le contenu des assiettes sans changer ce qu’il y a dans les têtes.

Nos lieux d’éducation, d’urgence, doivent devenir des lieux d’une offre alimentaire cohérente avec la vision développée par les intervenants de cette après-midi. Chemin faisant, ils renforceront les producteurs, amplifieront le besoin de nouvelles structures d’approvisionnement des restaurants de collectivités et rencontreront les actions entreprises par les mouvements de consommateurs-mangeurs.

Les circuits courts… oui, mais en courcircuitant le modèle alimentaire insoutenable dans lequel massivement nos populations restent coincées.

Jean-Michel Lex


[1] Jean-Michel Leix est depuis de longues années « coordinateur environnement et développement durable » à l’Institut Robert Schuman à Eupen. Il y a notamment développé des projets d’alimentation durable (repris par la Réseau Idée). Il est porteurs de projets en éducation au développement durable .