On ignore les millions de déplacés climatiques et exilés

Déplacés climatiques et migrants dits « économiques » sont le plus souvent les mêmes personnes. Il n’y a pas de « bons » et de « mauvais » migrants.

POUR : Vous dites que nous avons tendance à considérer les territoires insulaires, qui seront les premiers touchés par les conséquences du réchauffement climatique, comme des laboratoires. Que voulez-vous dire par là ?

François Gemenne : Dans l’histoire des sciences sociales, et dans une certaine mesure dans la culture populaire, on a toujours tendance à considérer les espaces insulaires comme des laboratoires sociaux. C’est-à-dire comme des espaces un peu à part, isolés de certaines pollutions du monde moderne où on pourrait examiner à petite échelle des choses qui se passent et qui affecteront plus tard des sociétés plus grandes ou plus complexes. C’est pour ça que l’anthropologie s’est beaucoup intéressée aux territoires insulaires. On a un regard très paternaliste et je dirais même colonialiste sur les petites îles et le paradoxe dans le cadre du changement climatique, c’est qu’on va considérer ces petites îles comme des sortes de laboratoires du changement climatique, comme si on allait expérimenter là-bas les impacts qui allaient nous arriver plus tard. Nous les considérons en quelque sorte comme si on pouvait faire ce qu’on voulait avec ces îles et comme si leurs habitants étaient des sortes de souris de laboratoire que l’on pouvait utiliser pour des tests. Il y a quelque chose de très pervers à les considérer de cette façon parce que cela veut dire qu’on ne s’intéresse pas à ces îles et à ces territoires pour eux-mêmes mais pour ce qu’ils nous disent sur nous. Je trouve qu’il y a un paradoxe très cruel à l’idée que nous nous intéressions à des territoires comme Tuvalu ou Kiribati, Nauru ou les Îles Marshall, dont la plupart des gens ignoraient l’existence jusqu’il y a peu. On ne s’intéresse à ces territoires que parce que nous savons qu’ils sont amenés à disparaître. Il y a quelque chose de très cruellement ironique là-dedans.

Lorsqu’on en parle c’est aussi pour évoquer la question des réfugiés climatiques qui viendraient de ces territoires…

Oui. Ils sont un peu considérés comme les signes avant-coureurs de phénomènes qui nous toucheraient demain. Je crois que c’est dangereux parce que cela impliquerait que finalement l’identité de réfugié deviendrait consubstantielle de l’identité des îliens, ce qui n’est pas forcément le cas. Beaucoup souhaitent s’adapter sur place avant tout et puis cela occulte complètement le fait que ces mouvements migratoires liés au climat sont toujours des mouvements à grande échelle qui existent déjà. Ce n’est pas quelque chose de futur, distant, lointain, on parle d’une réalité qui est présente aujourd’hui.

Justement, pouvez-vous nous expliquer davantage en quoi cette problématique est déjà d’actualité ?

Aujourd’hui, même si on n’a pas de chiffres précis, il est certain que le changement climatique est un facteur majeur de déplacements et de migrations de population à travers le monde.  Le problème, c’est qu’on a très souvent tendance à vouloir ranger les gens dans des catégories comme si d’un côté il y avait des gens déplacés par le climat, d’un autre les déplacés pour des motifs économiques et enfin les déplacés pour des motifs politiques. On a aussi tendance à poser un jugement de valeur sur ces catégories, on va beaucoup distinguer dans les débats politiques actuels, les réfugiés politiques et les migrants économiques comme si d’une part il y avait des bons et des mauvais, comme si la présence des uns était plus légitime que celle des autres et surtout comme s’il était possible de les séparer distinctement dans des catégories. Or, quand on considère l’immigration en provenance d’Afrique, quand on sait que la moitié de la population en Afrique dépend de l’agriculture pour sa subsistance, cela veut dire que tout changement de la température ou de la pluviométrie, tout changement environnemental, a une conséquence directe sur les sources de revenus des gens. Donc, pour au moins la moitié de la population africaine, l’environnement et l’économie, c’est la même chose. On est aujourd’hui dans un système où les motifs de migration se superposent les uns aux autres, se croisent, s’influencent et où on n’a plus de catégories distinctes entre facteurs économiques, politiques et climatiques mais au contraire où ceux-ci vont de plus en plus être inséparables.

Comment cette multicausalité de l’immigration va-t-elle s’organiser concrètement ?

On observe aujourd’hui en Afrique un exode rural très important à cause de la dégradation des sols, des sécheresses et de la désertification. Un nombre croissant de familles n’arrive plus à tirer des revenus suffisamment importants de l’agriculture. Ils vont donc envoyer à la ville  généralement le fils aîné de la famille, dans l’espoir qu’il trouve là un boulot qui génèrera des revenus additionnels qu’il pourra envoyer à sa famille. Sauf qu’aujourd’hui nous sommes dans une situation où les villes africaines n’ont plus les moyens d’absorber ce flux de migrants ruraux. Une grande partie d’entre eux se retrouve dans des bidonvilles à la périphérie des villes et d’autres vont poursuivre leur migration plus loin, jusqu’aux pays voisins et parfois tomber dans des réseaux de passeurs qui vont les emmener au Niger, au Mali et puis finalement en Lybie. On a donc des facteurs environnementaux, économiques et politiques qui se superposent à différentes étapes de leur parcours migratoire qui va s’étaler sur plusieurs mois ou plusieurs années. Souvent nous ne voyons de ces migrations que leur dernière étape, la traversée souvent tragique de la Méditerranée. On oublie le parcours qui les a menés jusque là et l’importance des facteurs climatiques. C’est quelque chose qu’on oublie dans nos pays industrialisés parce que l’argent que nous gagnons, vous et moi, ne dépend pas du tout du climat. Une variation d’un demi degré à la hausse ou à la baisse ou quelques millimètres de pluie en plus ou en moins, ça change à la rigueur la manière dont on va s’habiller ou le choix de notre mode de transport, mais cela ne va pas du tout influer sur le salaire qu’on reçoit à la fin du mois. En Afrique, en Asie, cela a un impact immédiat.

Dans ce sens, l’accent est plus souvent mis sur l’immigration Sud-Nord que lorsqu’il s’agit de déplacements entre les pays du Sud…

Le problème c’est qu’on voit toujours l’immigration par rapport à soi-même. Ce qui nous intéresse au fond, ce ne sont pas les migrations en elles-mêmes, ce sont les gens qui arrivent chez nous. C’est le fait d’accueillir quelqu’un qu’on va définir comme « autre », comme situé au-delà de nos frontières, qui va arriver chez nous, à l’intérieur de nos frontières. Il faut reconnaître que, malheureusement, tout ce qui se passe avant on s’en fiche un peu. C’est le drame du débat public aujourd’hui, on n’essaye pas du tout de comprendre le phénomène migratoire dans sa globalité, ni dans sa complexité. Si on essayait d’avoir une vue un peu plus globale reprenant les complexités du système, on se rendrait compte que les trois quarts des migrations aujourd’hui sont des migrations internes, à l’intérieur des frontières nationales. Même dans les flux internationaux, la plupart des migrations concernent l’immigration régionale. En Afrique de l’ouest, par exemple, on est autour de 55 % de migrations internationales qui sont avant tout des migrations régionales. Mais ça, on ne le voit pas, il y a quelque chose de très raciste là-dedans. La migration va nous intéresser dès le moment où ce sont des migrations intercontinentales, c’est-à-dire des gens d’une autre couleur de peau qui vont arriver en Europe et qui vont devenir visibles dans l’espace public. Excusez la crudité des mots, mais on a l’impression que tant que les Africains restent en Afrique et qu’ils se déplacent dans tout le continent, cela ne nous intéresse pas. De la même manière, la libre-circulation des Européens ne nous intéresse pas, tout ce qui nous intéresse c’est quand quelqu’un va passer d’un continent à un autre.

Alors que l’on parle régulièrement du concept d’« anthropocène », vous lui préférez l’idée d’« oligo-anthropocène ». Pouvez-vous nous définir ces termes et nous expliquer pourquoi ?

L’idée de l’anthropocène c’est que nous sommes dans l’âge des humains en tant que période géologique, mais c’est un terme qui est en réalité bien davantage politique que géologique. Bien sûr, il vient de la géologie mais il exprime aussi un changement politique profond dans les relations que nous entretenons avec la Terre. Nous allons influencer l’histoire de la Terre, de la planète physique. C’est un changement profond parce qu’on a toujours considéré qu’il y avait la Terre et nous, ou la nature et nous, comme si c’était deux entités séparées. Comme si la Terre était différente du monde, comme si la Terre était organisée par les lois de la physique, de la biologie, de la chimie, tandis que le monde serait en quelque sorte l’organisation politique et sociale de la Terre. L’anthropocène, l’âge des humains, marque un changement profond dans notre rapport avec la Terre dans la manière dont nous devons intégrer les questions d’environnement dans la politique. Nous ne pouvons plus considérer que la Terre est un objet politique mais plutôt qu’elle est un sujet politique. Le problème de l’anthropocène, c’est que le terme place tous les humains sur un pied d’égalité, en sous-entendant qu’on a tous une responsabilité égale dans les dégradations de l’environnement, dans les transformations brutales que nous imposons à la planète. Je crois qu’il faut toujours se souvenir qu’en réalité une majorité d’êtres humains sur cette planète subissent les changements, sont victimes et pas acteurs de changement. Ils subissent les changements qui sont imposés par une petite minorité, et c’est pour ça qu’il est important de parler d’ « oligo-anthropocène », c’est-à-dire l’âge de quelques humains et surtout de quelques hommes.

Propos recueillis
par Sébastien Gillard


François Gemenne enseigne à l’ULg, où il est chercheur qualifié du FNRS. C’est un spécialiste des questions de migration et d’environnement. Il était conseiller du candidat socialiste à la présidentielle française Benoît Hamon, sous l’onglet « Écologie et Migrations ». Il s’est fait connaître en 2013 quand il a contré à coups de chiffres les arguments du FN français sur la question des migrants. Il se dit partisan de la science engagée, socialement et politiquement.