Luttes sociales dans une société en transition

La transition créera des millions d’emplois qualitatifs nouveaux, mais génèrera aussi une perte massifs d’emplois dans les secteurs des énergies fossiles et autres secteurs polluants ou nocifs. La transition doit donc être pensée et préparée par les politiques et par tous les acteurs de l’économie.

Entre l’optimisme des études nous promettant de nombreuses créations d’emplois et l’inquiétude des travailleurs de nombreux secteurs pouvant disparaître, la nuance fait souvent défaut. L’absence de croissance du PIB que notre société devrait connaître nous fait entrer en terrain inconnu et augmente l’incertitude.
Pour avoir une vision globale de l’enjeu que représente l’emploi, trois points principaux doivent être abordés : les créations et disparitions d’emplois prévues par les études, le rôle de la croissance du PIB dans le niveau d’emploi et le type d’emplois créés par la transition.
Toutes les études réalisées sur les créations et disparitions d’emplois dans le cadre de la transition énergétique, que ce soit au niveau mondial, national ou local, prédisent un gain net d’emplois important.

Entre optimisme et inquiétude

Greenpeace prévoit par exemple un gain net au niveau mondial de 18 millions d’emplois dans le secteur énergétique d’ici 2050. Mais de nombreux emplois vont disparaître : dans le secteur des énergies fossiles, directement touché par la transition vers d’autres sources d’énergie ; les emplois des secteurs touchés indirectement, tels que le secteur du transport. Si la transition entre emplois créés et emplois détruits est mal gérée, de nombreux drames sociaux apparaîtront même en cas de gain net.
Avec la transition, la croissance du PIB fera partie du passé. Or, selon les théories économiques standards, la croissance est le principal déterminant de l’emploi. L’optimisme des études se heurte donc à cette question : est-il possible de créer des emplois dans une économie sans croissance ?
Selon l’économiste français Jean Gadrey (1), oui, les théories économiques standards considèrent qu’il y aura toujours des gains de productivité, ce qui signifie que l’on peut produire plus avec le même volume de travail. Par conséquent, quand il y a gain de productivité, une croissance de la production équivalente est nécessaire pour garder le même volume de travail. Et pour augmenter le volume de travail, la croissance de la production doit être supérieure à celle de la productivité. L’absence de croissance (voire décroissance) qu’implique la transition entraînerait donc une diminution du volume de travail si le postulat qu’il y aura toujours des gains de productivité est correct. Dans cette situation, seule une réduction du temps de travail équivalente aux gains de productivité permettra de maintenir le niveau d’emploi malgré la baisse du volume de travail.

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Une réduction collective du temps de travail

Si une réduction collective de temps de travail est indispensable, le postulat sur les gains de productivité est faux dans le cadre de la transition. En effet, cette dernière entraînerait une forte baisse de la  productivité du travail dans de nombreux secteursAlors que la décroissance du PIB et la baisse de la productivité ont une connotation négative et renvoient à une image de régression, cette situation neuve, créée par l’urgence climatique, est au contraire synonyme de progrès. Un exemple éloquent est celui de l’agriculture. L’agriculture est aujourd’hui principalement basée sur un modèle productiviste.
Aujourd’hui, des machines alimentées par des énergies fossiles se substituent au travail humain et la production se fait à grande échelle, ce qui implique de nombreux transports entre les lieux de production et les lieux de consommation. Afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre, l’usage des énergies fossiles doit considérablement diminuer dans le secteur de l’agriculture. Cela suppose donc passer à une agriculture où le travail humain reprend plus d’importance afin de réduire l’utilisation des machines, et à une agriculture de plus petite échelle et de proximité afin de réduire les transports des aliments. Tous ces changements feront baisser globalement la productivité car il faudra plus de travail humain pour produire les mêmes quantités. C’est le contraire d’une régression.
Le niveau d’emploi augmentera dans ce secteur sans croissance de la production. Cet exemple est transposable à bien d’autres secteurs de l’économie – tels le commerce ou les services à la personne – mais suppose un changement de paradigme de notre système économique, actuellement basé sur le  productivisme. La transition mène donc à une hausse du niveau d’emploi si elle est bien gérée, et cela même dans une économie sans croissance (2).

Les syndicats devront s’adapter

Quels types d’emplois seront créés dans le cadre de la transition ? Les emplois créés dans le cadre d’une transition « verte » sont souvent considérés comme étant de facto de qualité. L’Organisation  Internationale du Travail définit d’ailleurs les emplois « verts » comme étant des emplois décents. Mais cela n’est pas automatiquement le cas. Une inquiétude concernant les types d’emplois créés par la transition est celle du futur des syndicats. Le rôle des syndicats est en effet primordial quand on évoque l’emploi. Or, certains emplois créés par la transition seront moins favorables à la syndicalisation que les emplois détruits. C’est le cas des emplois dans les énergies renouvelables comparativement à ceux dans les énergies fossiles. Il est plus facile d’organiser 10 000 mineurs d’une même mine que des petites équipes qui installent des panneaux voltaïques sur les toits des particuliers. Des syndicats moins forts pourraient engendrer un pouvoir de négociation plus faible des travailleurs et, à terme, de moins bonnes conditions de travail. Mais une évolution positive du pouvoir de négociation des groupes de travailleurs est possible. Selon l’économiste français Gaël Giraud (3), le succès des luttes sociales dépend, en partie, de la localisation de la production énergétique. Ainsi les groupes de travailleurs européens avaient un pouvoir de négociation fort quand l’Europe produisait une grande partie de son énergie avec ses mines de charbon. En effet, ils pouvaient peser sur la production d’énergie, nécessaire au fonctionnement de l’économie. Avec le remplacement du charbon par le pétrole importé, ce pouvoir de négociation s’est estompé. Or, la transition énergétique, et la substitution des énergies fossiles par les énergies renouvelables qu’elle implique, relocaliseront la production énergétique. Par conséquent, la transition pourrait redonner aux groupes de travailleurs un pouvoir de négociation important. En permettant aux travailleurs d’agir directement sur la production d’énergie, la transition pourrait donc favoriser la  création d’emplois de qualité.
Une transition de cette ampleur doit être préparée pour éviter d’innombrables drames sociaux dans les secteurs qui ont vocation à se réduire, voire à disparaître. Enfin, si l’augmentation du niveau d’emploi dans une économie sans croissance est possible, cela implique un changement de paradigme de notre système économique qui n’est pas à prendre à la légère.

[/wcm_restrict] Damien Viroux


1- Gadrey J., Adieu à la croissance : bien vivre dans un monde solidaire, Les Petits Matins, 2015.
2- Laurent E et Pochet P (2015), Pour une transition socialeécologique: Quelle solidarité face aux défis environnementaux ?, Les Petits Matins
3- Giraud G (2014b), Le nihilisme de l’après-pétrole, Esprit 2014/3, Éditions Esprit


By Damien Viroux

Damien Viroux Économiste, récemment diplômé de l'Université Catholique de Louvain et de l'Université de Namur. Coopérateur fondateur et membre du comité de rédaction de POUR. Passionné des problématiques écologiques et sociales. Mes chroniques s'articuleront autour du thème des inégalités.