Les silences … assourdissants

Ils sont nombreux [1]. Depuis plusieurs mois, les grèves chez Ryanair défraient la chronique un peu partout en Europe. Elles témoignent d’un ras-le-bol généralisé du personnel de la compagnie face à un modèle d’entreprise prédateur qui traite ses employés – et ses clients – comme des esclaves pour le plus grand profit de ses propriétaires.

Ryanair fait de la prédation sociale. L’entreprise a fait son shopping parmi les législations sociales européennes pour choisir et réussir à imposer une gestion des ressources humaines basée sur les plus faibles d’entre elles en termes de rémunérations, de droits et de protections octroyés aux travailleurs. Ajoutons-y le jeu pervers qui consiste à dresser les catégories de personnel les unes contre les autres.

Il faut saluer le courage de ces grévistes et l’éclairage cru qu’ils projettent sur cette prédation, mais aussi regretter la tiédeur relative des soutiens politiques et syndicaux qu’ils reçoivent. Leur silence est parfois assourdissant. Proclamer qu’il faut pourrir la vie du gouvernement Michel, c’est bien, peut-être. Mais pourrir la vie d’ O’Leary et de ses semblables serait mieux, infiniment mieux.[wcm_nonmember]

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Le modèle prédateur de Ryanair n’est pas le seul, loin de là. Il est presque devenu la norme. Le nouveau paradigme dans la production de biens et de services semble bien-être de faire ses courses dans les contraintes environnementales et sanitaires, les politiques de santé, les contrôles comptable, financiers, fiscaux … et d’aller là où ils sont les moins contraignants ou donnent le plus d’avantages et de se doter des structures organisationnelles et juridiques les mieux adaptées pour en profiter. Et, en dernière analyse, s’il le faut, eh bien ! fraudons.

Est-il besoin de rappeler les tromperies concernant les émissions de particules fines des moteurs diesel chez les plus grands du secteur automobile  ? L’ubiquité de l’évasion fiscale qui, dans le monde entier, prive les citoyens des ressources collectives auxquelles ils ont droit ? Les coûts exorbitants de certains médicaments pour les systèmes de santé ? L’acharnement des lobbyistes et consultants de tout poil qui, dans les secteurs du tabac, de l’agro-industrie, de la chimie ou des banques, pour ne citer que ces 4 domaines, réussissent à faire passer les législations et réglementations qui leur sont favorables et à tuer les autres ?

Certes, des contre-pouvoirs existent et fonctionnent, l’information circule, des amendes parfois faramineuses sont imposées en cas d’abus de positions dominantes et l’opinion publique n’est pas sans réaction ni influence. Mais est-ce suffisant pour irriguer en profondeur les indispensables changements, faire répudier cette prédation par les décideurs politiques et économiques ? Ici aussi, de tels revirements butent souvent sur un grand silence complice.

De plus, dans ces modèles, le pillage s’ajoute à la prédation. Dans une chronique précédente, j’ai parlé de ces pirates qui, sans vergogne, s’emparent de nos données personnelles et comportementales pour faire de nous des cibles qu’ils vendent cher et vilain aux « spin doctors » du marketing politique et économique en nous offrant en contrepartie quelques cacahouètes de recherches, « d’amis qui nous aiment », de partages de bêtises variées sur l’un ou l’autre réseau … Dans des domaines différents, des Uber, Deliveroo et autres Airbnb, dont tant d’articles énamourés distillent les merveilles, ne sont, en dernière analyse, rien d’autre que des pillards. Sous le couvert et le prétexte de promouvoir chez les souscripteurs de leurs services la liberté de s’enrichir facilement et sans contrainte, ils s’efforcent de leur acheter deux choses très précieuses : leur temps libre et l’usage de leurs biens (résidence, voiture, vélo …). Bien sûr, chacun reste libre de ne pas « vendre », mais la tentation est forte quand la précarité menace, ou qu’un peu plus de confort ne serait pas superflu ou que, tout simplement, l’esprit de lucre domine. Par ailleurs, le contrat signé, l’individu se retrouve seul en concurrence féroce avec ses semblables et face à une organisation puissante, impitoyable. Enfin ces nouveaux business pillent le travail des autres entreprises, de celles et ceux qui font profession d’héberger, de transporter des personnes, de livrer … Ils ont investi pour ce faire, se sont formés, se sont fait reconnaître professionnellement, sont contrôlés, paient leurs taxes … Il ne s’agit pas ici de s’ériger contre l’innovation ou de jouer les luddites [2], mais bien de s’opposer aux détournements, de faire respecter les mêmes règles du jeu à tous les joueurs, bref de traduire dans la réalité qu’entre le fort et le faible, la loi libère et la liberté rend esclave.

Construire ses affaires en piratant le travail des autres est également un trait remarquable dans le chef des GAFA [3]. Fondamentalement, ils veulent avoir toute liberté de diffuser comme ils l’entendent  tous les produits résultants de la création culturelle (films, pièces de théâtre, musique, TV, œuvres littéraires, articles de journaux, de revues …), sans devoir rémunérer les créateurs ou alors un minimum. Leur modèle exige en fait qu’ils diffusent au moindre coût un maximum de contenus, au plus grand nombre d’utilisateurs possible et offrent ainsi un énorme potentiel de publicité à leurs clients. Le 5 juillet dernier, suite au lobbying des GAFA, dont l’intensité a atteint des sommets, ils ont réussi à faire rejeter par le Parlement européen, en séance plénière, le projet de directive sur le droit d’auteur. Le plus triste est qu’un nombre de députés « progressistes » ait voté contre le projet au nom d’un Internet libre, alors qu’il est déjà largement phagocyté par les géants du net qui espèrent d’ailleurs mettre les créateurs à leur botte. Ici aussi, le silence est puissant sur la vraie nature de l’ubérisation et des GAFA.

Encore une fois, il n’est pas question de s’élever contre l’innovation. Reconnaissons également que les entreprises évoquées dans cette chronique sont audacieuses et créatives dans leurs approches technologiques, qu’elles possèdent une stratégie et une vision globales et qu’elles sont très flexibles dans leur mise en œuvre. Mais ce qui n’est pas acceptable et que nous dénonçons, c’est d’abord leur manière de considérer les ressources humaines : des citrons à presser tant qu’il y a du jus puis à jeter. Ensuite, c’est le pillage et le piratage de biens qui ne leur appartiennent pas, qui ne sont pas en déshérence, dont elles s’approprient, l’accaparement du travail d’autrui et la marchandisation de leur butin. Ajoutons-y une volonté, tout au moins implicite, mais néanmoins certaine, de s’ériger au-dessus des lois en en abusant. Enfin, il y a chez ces géants un appétit de domination, une opiniâtreté dans la manipulation qui vise à décider ce qui est bon pour leurs utilisateurs et à les soumettre aux oukases et aux prescrits de leurs clients. Et c’est dans cette immense puissance et capacité de conditionnement, son opacité et le silence assourdissant qui les accompagne que réside, pensons-nous, le danger principal de ces entreprises. S’en prémunir est loin d’être simple ou facile, mais tout long voyage commence par un premier pas : s’informer et prendre conscience.[/wcm_restrict]

Alain Tihon


[1]Leurs causes et leur évolution sont décrites dans  « La main invisible », Alain Tihon, 2016, Tihon Alain.
[2]Membre d’une des bandes d’ouvriers du textile anglais, menés par Ned Ludd, qui, de 1811 à 1813 et en 1816, s’organisèrent pour détruire les machines, accusées de provoquer le chômage (dictionnaire de français Larousse).
[3]Google, Amazon, Facebook, Apple.


By Alain Tihon

Alain Tihon a fait des études classiques, complétées par un diplôme en économie appliquée (ICHEC Bruxelles). Il possède une longue expérience professionnelle dans de nombreux secteurs, en particulier celui des banques, et une expertise de consultant pour les entreprises et organisations non marchandes (voir le site). Depuis longtemps, il s’est intéressé aux problèmes posés par une croissance débridée et à la nécessité de remettre l’économie et la finance au service de la société.