L’écologie politique met pied à terre

La débandade écologiste, avec ralliements à LFI ou au PS, démontre qu’une culture d’écologie politique n’existe pas encore dans ce pays. Après l’utopie des années 1970, l’écologie de parti se résume aujourd’hui à des luttes bourgeoises pour la conquête de strapontins dans l’architecture peu démocratique de la politique professionnelle et du pouvoir. Or l’écologie politique se joue sur le terrain.

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Campagne des municipales (1977) à Royan © Les Amis de la terre

Lorsque René Dumont, iconoclaste premier candidat écologiste, lance sa campagne pour la présidentielle de 1974, elle s’appuie sur une nébuleuse de militants issus de l’environnementalisme naissant et de mouvements de luttes politiques et sociétales. L’échec de l’utopie révolutionnaire de 1968 a provoqué un éclatement des luttes, d’une résurgence ouvrière (grève autogestionnaire de Lip) à des causes émergentes, mais rarement convergentes, comme l’antimilitarisme, le tiers-mondisme, le féminisme, l’homosexualité, la lutte contre le nucléaire, etc. Le mouvement écologiste va puiser ses forces dans ces différents courants et les agréger dans des luttes comme celle victorieuse contre la militarisation du Larzac (1973) ou la contestation contre le nucléaire civil à Fessenheim ou Bugey (1971). « L’écologie politique émerge à un moment d’essoufflement du mouvement de 1968 et d’essoufflement de l’utopie communiste. L’utopie écologiste prend le relais pour beaucoup de militants : c’est désormais là qu’il faut être pour transformer la société », relate l’historien Alexis Vrignon.1

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Lorsqu’il a eu des velléités de normalisation lui permettant de jouer dans le cirque de la politique professionnelle, le mouvement écologiste, qui est loin d’être un bloc idéologique, a tenté l’unité mais est tombé rapidement dans les travers communs à tous les partis dont les appareils hiérarchisés entretiennent les enjeux de pouvoir.

L’obtention de maroquins dans différents gouvernement de droite comme de gauche, lui ont plusieurs fois fait espérer en un destin de parti de gouvernement, en vain. De Brice Lalonde (1988-1992) à Dominique Voynet (1997-2001) en passant par Yves Cochet (2001-2002), Corinne Lepage (1995-1997) ou Nicolas Hulot, éphémère ministre d’État (2017-2018), là où l’écologie aurait dû être transversale dans la politique gouvernementale, son périmètre d’action a été rangé au rang accessoire ou d’alibi politique, à des époques où le vote écologiste avait pourtant encore un poids, sans pour autant faire basculer une élection. Malgré son statut de ministre d’État, Hulot est ressorti par la petite porte, marginalisé sous la coupe d’un Édouard Philippe au mieux de sa forme conservatrice.

Malgré les grandes villes gagnées lors des municipales de 2020, les écologistes sont aujourd’hui au plus mal, plombés par la scission au sein de la gauche et son Front populaire fracturé. Quant à Marine Tondelier croisant la flûte de champagne avec la crème des droites et l’élite du CAC40 pour les 200 ans du Figaro, il n’est pas sûr qu’elle ait fait avancer l’écologie sociale. Entre les impératifs de lutte, les objectifs visés et les ambitions individuelles, l’écologie politicienne a suivi un chemin parallèle mais non convergent avec les luttes de terrain. L’appui des élus écologistes s’est toujours fait avec une certaine distance, sans doute par crainte d’une contamination radicaliste, menaçant leur légitimité.

 

Deux conceptions de l’écologie politique

Aujourd’hui, existent deux conceptions de l’écologie politique.

La première est donc celle de parti. Les Écologistes, issu des Verts (1982-2010), démontre son acclimatation à la politique professionnelle, lui empruntant sa structure pyramidale et sa sujétion aux luttes de pouvoir. Certes, malgré ses inévitables courants, 2 ce parti a réussi à introduire une dose d’écologie dans les débats et les programmes préélectoraux. Mais il n’a jamais atteint la maturité d’un projet global de rupture pour le pays, dans lequel l’écologie est le sujet prioritaire et transversal, s’appuyant sur une démocratie véritable, radicale, permettant de mettre en avant une autre priorité, celle de dessiner un avenir désirable pour tous.

Les ministres ou sous-ministres chargés de l’environnement, sont restés limités à des joutes d’influence, perdues d’avance, avec les autres ministères pour soutirer quelques aménagements à des politiques qui restaient inéluctablement libérales et/ou conservatrices. Dix ans avant qu’il devienne ministre d’État, Hulot avait bien tenté une approche hors parti et transversale avec son Pacte écologique, signé par plusieurs candidats à la présidentielle de 2007, dont ceux du second tour, Sarkozy et Royal. Là encore, ce n’était qu’une proposition d’introduction d’une culture écologique dans des programmes politiques, libéraux ou sociaux-démocrates, avec la même allégeance aux structures du capitalisme et d’une Ve République très présidentielle. L’échec sera acté par son promoteur lorsque le Grenelle de l’environnement débouchera sur le néant politique du gouvernement Sarkozy/Fillon, pas vraiment préoccupé d’écologie.

À quelques encâblures d’élections municipales cruciales pour son avenir, le parti Les Écologistes abîme ce qu’il lui reste de forces dans d’éternelles dissensions de chapelles héritées de ses fondations militantes plurielles. Il est resté enfermé dans une écologie bien trop urbaine, aux racines intra-muros, alors qu’elles ont naturellement besoin d’une oxygénation à puiser dans les ceintures vertes des villes, désormais occupées par lotissements et zones commerciales et industrielles, et dans les zones rurales les plus reculées, auprès de populations à l’abandon et devant faire face à une colonisation industrielle (agrivoltaïsme, élevage concentrationnaire, champs éoliens, usines de méthanisation, etc.).

L’embrigadement de la nomenklatura écologiste par des partis, de gauche ou centro-socialistes, plus riches et plus influents est inévitable dans l’ascension vers un pouvoir qui continuera de se dérober aux impératifs écologiques, sous de faux prétextes de contraintes économiques et budgétaires mais de vrais prétextes idéologiques. Seule LFI a intégré une importante composante écologique et sociale à son programme, mais dans un contexte de polarisations politiques exacerbées qui n’augurent pas d’une adhésion populaire transpartisane étendue et avec une gestion verticale de la représentation du parti dans le paysage politique.

 

L’héritage des penseurs de l’écologie politique

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© L’échappée

Nous avons hérité de différents penseurs qui ont défriché l’écologie politique au siècle dernier. Patrick Chastenet, professeur émérite en science politique à l’université de Bordeaux, est même revenu sur les racines libertaires de cette écologie politique.3 Élisée Reclus, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Ivan Illich ou encore Murray Bookchin, nous guident vers une écologie globale, de celle qui doit imprégner toutes nos décisions politiques, une écologie sociale (ou écosocialisme), ou encore une écologie profonde telle que décrite par le philosophe norvégien, Arne Næss.4

Elles sont inspirantes pour les militants écologistes de terrain, celles et ceux qui sont en prise directe avec les luttes locales et qui proposent une conception actualisée de l’écologie politique, concrète, dont peut s’emparer tout citoyen·ne dans son quotidien et son environnement social. Cette écologie politique ne vise pas à prendre un pouvoir mais à changer de paradigme, au sens de John Holloway, philosophe marxiste (tendance non-autoritaire) irlandais proche du mouvement zapatiste, auteur de « Changer le monde sans prendre le pouvoir ».5 Ce sont les citoyens et les communautés enracinés dans leur territoire, qui s’organisent pour défendre leur cadre de vie, qui n’est pas seulement un paysage, mais aussi une réserve de vies.

Ce sont ces notions qui ont imprégné les fondements des Soulèvements de la terre. Quoi de plus significativement politique qu’un mouvement social et écologique, organisé pour protéger les terres nourricières, naturelles et forestières, mais aussi la trop rare eau douce et tous les biotopes nécessaires à leur et à notre bonne santé. Dès le début, « on [a] imagin[é] des mobilisations où se mêleraient génération Z et retraités, mondes urbains et ruraux, métiers en tout genre et parcours de désertion », écrivent les pionniers du collectif.6

L’objectif n’est pas de conquérir un pouvoir politique quelconque, mais de délester les politiciens professionnels et les capitalistes du droit de préemption sur nos vies. Avec l’atout du nombre et d’une organisation horizontale, décentralisée, démocratique. « Il n’y a pas à choisir entre actions locales et organisation nationale ou internationale. […] Seule une combinaison structurée de ces différentes échelles peut amener une déviation réelle : construire un maillage dense de luttes locales associé à un plan stratégique de montée en puissance qui force à un changement de logique. » 7

Cette organisation non pyramidale et donc non autoritaire ‒ le volontariat est une loi d’airain ‒ permet aussi d’inclure toutes les sensibilités militantes. « La multiplicité des raisons de venir défendre une portion de territoire pousse à se défaire des identités militantes. » 8 L’organisation des Soulèvements de la terre et de ses luttes écologiques s’apparentent au concept de « rhizome » développé par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Gattari 9 : une structure, ici sociale, évoluant en permanence, dans toutes les directions horizontales, et dénuée de niveaux d’importance ou de subordination.

Les actions sont indépendantes et décentralisées, mais influent sur tous les nœuds des réseaux constitués et en permanente évolution, jusqu’à mobiliser des masses populaires sur une lutte nécessitant un rassemblement de forces. Seule une base de principes démocratiques et de valeurs humanistes, écologiques et sociales sert de ciment, ou plutôt de terreau, à cette écologie très politique, au sens du mot grec politikos, « qui concerne [tous] les citoyens » et non seulement les élites.

 

Une écologie politique ancrée dans les territoires

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© Le Seuil

Cette écologie politique et volontariste est donc ancrée dans les territoires. Les victoires de luttes locales y sont nombreuses et réconfortantes mais apparaissent parfois dérisoires par rapport aux forces de destruction à l’œuvre, à leur accélération et aux dégâts infligés. Il aura fallu près de quarante ans de lutte, d’affrontements, pour sauver les 1650 hectares de Notre-Dame-des-Landes, tandis que « les terres arables continuent de reculer au profit du béton, à la vitesse de 26m2 par seconde, soit un terrain de foot toutes les cinq minutes, soit un département français moyen tous les dix ans ».10 Mais ces victoires, en se multipliant, ont vocation à faire florès à travers les rhizomes évoqués plus haut.

Des réseaux se sont ainsi constitués notamment contre l’artificialisation des terres agricoles ou naturelles par l’industrie agrivoltaïque ou contre la propagation des méthaniseurs industriels déterritorialisés, sortis du cercle vertueux en lien avec l’environnement et les besoins agricoles. Autant d’espaces de coordination thématique où circulent l’information, les conseils juridiques, l’entraide du nombre, les concertations, enrichissant le mouvement dans son ensemble. Comme les luttes d’ampleur (A69, mégabassines, LGV, Lyon-Turin…), ces archipels de luttes et d’invention d’une écologie politique vivante, ont trouvé appui sur une organisation globale, fédéraliste.

L’écologie politique, c’est enfin une reconquête de dignité. Dans les Soulèvements de la terre, chaque élément peut mesurer son égale importance à tout autre élément du mouvement, avec sa personnalité, son désir et son bagage. Les inévitables conflits sont gérés collectivement et par consensus. Le Mouvement est également dans un rôle d’agrégateur, de facilitateur en coordination avec d’autres mouvements associatifs, sociaux, syndicaux, qui trouvent dans cette écologie politique et sociale un langage commun.

Face à la thrombose qui paralyse l’élite écologiste de parti dans son chemin vers le pouvoir, l’écologie politique des Soulèvements de la terre s’infiltre dans les territoires comme le vent dans les arbres.

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© Les Amis de la terre

Yves Guillerault,
3 février 2026.

Publication intégrale de l’article avec la cordiale autorisation de l’auteur.

1. Alexis Vrignon, La naissance de l’écologie politique en France, éd. des Presses universitaire de Rennes (2017).

2. Mitterrand avait su jouer de la division dans les rangs écologistes, entre Les Verts et Génération écologie, pour mieux contrôler un vote fluctuant. À noter que Brice Lalonde, d’abord militant associatif, refusait la création d’un parti, voulant éviter d’être assujetti à l’appareil politique. Il est tout de même rentré dans le rang en fondant Génération écologie.

3. Patrick Chastenet, Les racines libertaires de l’écologie politique, éd. L’échappée (2023).

4. Arne Næss, Une écosophie pour la vie, éd. du Seuil (2017).

5. John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, le sens de la révolution aujourd’hui, éd. Syllepse (2008).

6. Les Soulèvements de la terre (collectif), Premières secousses, éd. La Fabrique (2024), p. 234.

7. Ibid. p. 239.

8. Ibid. p. 238.

9. Gilles Deleuze et Félix Gattari, Rhizome, Introduction, éd. de Minuit (1976).

10. L’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines, Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire, éd. du Seuil (2023).

 

A LIRE également en. accès libre sur le blog d’Yves Guillerault.
●Sur le premier de cordée, métaphore macroniste.
“Le mythe du premier de cordée”, 24 janvier 2026.
●Sur une convergence toxique des luttes paysannes qui ne dit pas son nom et qui crée le marche-pied au Rassemblement National.
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●Sur le retour des grandes razzias.
“Le temps des grandes razzias est revenu”, 4 janvier 2026.

By Yves Guillerault

Paysan et journaliste, tous les deux en retraite active. Une longue balade de vie sur la planète Terre à poursuivre mes rêves d’enfant autiste… et à les rattraper. Un kaléidoscope de rencontres exceptionnelles. Un patchwork de métiers exercés. Un rapport viscéral à la nature. Un refus obstiné de toute domination. Tout ça pour forger mes convictions d’anarco-écolo-humaniste.