Le populisme, de quoi parle-t-on ?

Parmi les mots abondamment employés du vocable politico-médiatique, le populisme se hisse incontestablement au rang des incontournables. S’il jouit d’une utilisation fréquente, ce concept peine à asseoir une définition claire tant il recouvre de nombreuses significations. Revendiqué ou employé pour caractériser des personnalités allant de Barack Obama à Théo Francken en passant par Hugo Chavez, Viktor Orban ou Raoul Hedebouw, il brouille les repères politiques et conforte généralement l’idée selon laquelle le traditionnel clivage gauche-droite serait dépassé. Mettant de côté sa signification historique et les distinctions régionales[1], je proposerai ici trois conceptions contemporaines, liées au contexte européen, nous permettant, je l’espère, d’y voir un peu plus clair.

 

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  1. Le populisme comme euphémisme politique

Employé depuis les années 1980, ce qui par ailleurs coïncide avec la généralisation du néolibéralisme, le « national-populisme » se caractérise comme une « idéologie par défaut », réactionnaire et davantage basée sur l’opposition aux programmes des adversaires politiques que sur la construction d’une proposition alternative. Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, pointe une série de ses caractéristiques : l’appel au peuple, la critique des élites, mais surtout des intellectuels qui seraient déconnectés du peuple, et l’association approximative et variable entre nationalisme et socialisme.[2]

Le positionnement de Marine Le Pen lors du débat de l’entre-deux-tours correspond tout à fait à cette première définition. En effet, il n’aura fallu que quelques secondes à Marine Le Pen pour s’attaquer au projet d’Emmanuel Macron, « candidat de la mondialisation sauvage, de l’ubérisation, de la précarité, de la brutalité sociale, de la guerre de tous contre tous, du saccage économique (…) [des] grands groupes, du dépeçage de la France par les grands intérêts économiques… » Et c’est à partir de cette description du candidat de La République En Marche, en réaction à celle-ci, que Marine Le Pen se définira ensuite : « Moi, face à cela, je suis la candidate du peuple, je suis la candidate de la France telle que nous l’aimons, de sa culture, de sa civilisation, de son unité. Je suis la candidate de la Nation qui protège, qui protège nos emplois, qui protège la sécurité de nos compatriotes et qui protège nos frontières, qui nous protège face à la concurrence internationale déloyale et face à la montée en puissance du fondamentalisme islamiste… » Tout au long du débat, Marine Le Pen ne cessera ainsi d’utiliser son temps de parole pour critiquer Emmanuel Macron, ne développant que très peu son projet politique et tentant ainsi de se présenter comme l’incarnation du vote contestataire.

Si cette définition comporte le mérite de permettre un certain tri parmi les personnalités citées plus haut et qualifiées de « populistes », on peut aussi considérer, à l’instar d’Annie Collovald[3], que l’emploi de ce terme éclipse la catégorisation « extrême droite » (ou « fasciste ») précédemment admise et employée pour catégoriser un parti comme le Front National. On peut également avancer que le changement dans le choix du concept utilisé renforce l’entreprise de dédiabolisation du FN.

  1. Le populisme comme courant politique

La deuxième catégorie se base sur les travaux de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau. Ces deux auteurs considèrent que nous vivons dans une ère « post-politique » où l’establishment met en place une politique consensuelle. Contrairement au philosophe Jürgen Habermas, ils pensent que la démocratie se fonde sur l’antagonisme et non sur le consensus. L’émergence de populismes construisant une opposition entre le peuple et les élites (ou la caste, l’oligarchie, les dominants…) témoignerait alors d’une « résultante du consensus post-politique ».[4] C’est également en rappelant l’étymologie du mot démocratie et de sa racine grecque demos (peuple) que la notion de populisme est ici légitimitée.[5]

Si Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise en France, ou Podemos en Espagne[6], adhèrent à cette conception du populisme, en Belgique, le PTB préfère les références à Marx et Lénine plutôt qu’à Mouffe et Laclau.

  1. Le populisme comme argument ad personam

A la différence de la définition précédente, le populisme sert ici à discréditer un adversaire politique plutôt qu’à opérer une classification ou à nommer une idéologie. Les deux définitions précédentes sont (volontairement) mêlées pour dénigrer toute trajectoire politique s’éloignant du tracé dominant. Le populisme décrit ainsi toute proposition politique remettant en cause le libéralisme économique et s’opposant fermement à laconstruction européenne dans sa logique actuelle. Cette manière de cliver le champ politique sert généralement les intérêts des partis traditionnels et permet de réactualiser le mythe « des extrêmes qui se rejoignent » en assimilant, par exemple, Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen comme dans le célèbre dessin de Plantu. Par ailleurs, l’adoption du terme « populiste » révèle un certain mépris pour les classes populaires, nécessairement vouées à être antidémocratiques et bernées par des projets politiques « irréalistes ».

On le voit, ce terme englobe des courants politiques différents et parfois très opposés. Sa conceptualisation est hasardeuse et ne fait pas l’unanimité. Son utilisation relève généralement plus du brouillage politique que de la classification scientifique, elle en dit davantage sur celui qui le prononce (et sur sa lecture du paysage politique) que sur celui qu’il est censé définir.

Sébastien Gillard


[1] Pour un retour historique sur l’utilisation de ce terme mais aussi sur la différence de signification qu’il prend de part et d’autre de l’Atlantique, voir : A. Jäger, « L’étrange odyssée du populisme (1891-2017) », Lava, 20 avril 2017. Consultable ici : https://lavamedia.be/fr/letrange-odyssee-du-populisme-1891-2017/
[2] Ce soir ou jamais. Émission du 14 octobre 2010. Consultable ici: http://www.dailymotion.com/video/xf8hki
[3] A. Collovald (2004), Le « populisme » du FN. Un dangereux contresens, Broissieux, Editions du Croquant.
[4] C. Mouffe (2002), La « fin du politique » et le défi du populisme de droite, dans Quelle « autre mondialisation » ?, Editions La Découverte.
[5] G. Mauger (2011), Populisme (2), dans Savoir/Agir n° 15. La double réalité du monde sportif, Editions du Croquant.
[6] A noter qu’il existe un débat à ce sujet entre deux tendances au sein de Podemos: l’une représentée par Pablo Iglesias, l’autre par Íñigo Errejón.