Instantané de Tunisie

La Tunisie, je la fréquente depuis une quinzaine d’années. Non comme une touriste qui arpente le chemin entre sa chambre d’hôtel et la plage, mais comme quelqu’un qui va à la rencontre des familles, des Tunisiens et des Tunisiennes. Car si la femme est l’avenir de l’homme, en Tunisie, elle a toujours été celui d’un pays.

La Tunisie, je la perçois bien, ne fut-ce que parce que l’humour belge et le tunisien sont cousins, et j’assiste à ses efforts pour devenir, depuis 2011, année de la révolution, une démocratie. Des tentatives sont menées, beaucoup sont coulées par une politique qui ne renouvelle pas ses méthodes.

Depuis quatre ou cinq ans émergent partout dans le pays, et surtout dans ses zones défavorisées, des associations de jeunes. À l’échelle locale, elles développent des initiatives pour aider d’autres jeunes à se sortir du marasme économique qui sévit particulièrement depuis deux ans et l’attentat de Sousse. S’ajoutant à celui du musée du Bardo trois mois plus tôt, il avait conduit les tour opérateurs européens à retirer la Tunisie de leurs destinations de voyage et fait s’écrouler le tourisme, clé de voûte d’une économie fragile.

Ces associations de jeunes, diplômés ou non, la plupart sans travail, se démènent pour occuper les jeunes de leur coin, leur trouver des occupations, les sortir entre autres de la drogue et leur ôter de la tête le mirage de la migration en Europe. Ces petits groupes font en quelque sorte de la micro association sur l’idée du micro crédit, dont on connaît l’utilité et l’efficacité. Ils font pareil à l’échelle de la société tunisienne. Ainsi, Achraf gère avec six autres une équipe mixte de trente danseurs de Sidi Bouzid. Ils font des spectacles de danse de rue et de danse contemporaine dans leur région. Mais quand ils sont invités à l’étranger, ils ne reçoivent pas les visas les autorisant à voyager.

Ahmed est diplômé de sciences physiques et est originaire de Bizerte. Aux dernières élections, il ne lui a manqué que 800 voix pour devenir député. Quand on sait le nombre de partis en Tunisie, son score est déjà une performance. Mether est un géophysicien polyglotte ultra doué, originaire du Testour. Motta a écrit un livre à paraître, «Société et religion», donnant le point de vue d’un athée. Ces jeunes universitaires militants ont aussi développé l’idée du ciné-ferme, avec l’appui des habitants, l’un prêtant la serre, l’autre les bottes de paille pour s’asseoir… on se doute que les séances sont complètes. De leur côté, les «Troubadours» de Adnen défendent à tout crin la langue française.

Les membres de l’UJDT et leurs sympathisants à la marina de Sousse.

Touts ces énergies et ces bonnes volontés se sont regroupées à l’instigation de l’artiste Sadika Keskes, marraine et cheville ouvrière, dans le mouvement UJDT, pour Union des Jeunes Démocrates Tunisiens, qui se situe entre la culture et la politique. Leur étendard est la culture. Connu ici et là, le mouvement qui tient ses réunions dans les cafés locaux, avait le projet de mieux se faire connaître en organisant ces 1er et 2 juillet, un week-end d’information, communication, exposition à Sousse. Wafa, une jeune ingénieure de Kairouan, s’y est consacrée totalement et bénévolement pendant deux mois. La salle était réservée dans l’hôtel, les intervenants impatients de se faire connaître, la presse, dont des journalistes étrangers, conviée et présente, le public annoncé nombreux.

Au moment où la journée devait commencer, coup de tonnerre! Le gouverneur de Sousse interdit la manifestation. Sans autre explication. On peut imaginer la déception des organisateurs. «On veut nous écarter en tant que jeunes», tempête Motta, leur porte-parole improvisé. «J’en ai marre. Les jeunes quittent le pays et on empêche d’agir nos organisations qui leur viennent en aide. Mais on va continuer, même si la police nous arrête.»

Ce sabotage de dernière minute, ainsi que les pressions par téléphone sur certains intervenants pour ne pas se rendre à la journée de Sousse, est inacceptable et scandaleux. Comme si on ne pouvait pas donner une autre image que celle de la pauvreté et de la violence à des régions défavorisées. À qui cette décision injuste, effaçant les mois de préparation et tentant d’occulter les résultats positifs déjà obtenus depuis des années, profite-t-elle? Le slogan de l’UJDT n’en est que plus évident: «Où on va?».

Lucie Cauwe


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