Crimes économiques – L’épouse et la putain

Rappelons-nous : dans le film Queimada de Gillo Pontecorvo (1969), l’agent du gouvernement britannique William Walker (interprété par Marlon Brando) expose à un parterre de bourgeois portugais l’avantage du travail salarié par rapport à l’esclavage qui, dans cette « île brûlée » (imaginaire), est alors le principal mode de production, pratiqué par de grands propriétaires fonciers. Nous sommes au XVIIIe siècle. La démonstration de Walker-Brando est quelque peu choquante : montrant à ses interlocuteurs des prostituées à l’œuvre dans la rue située en contrebas du salon qui les réunit, il compare ces dernières à leurs épouses. Contrairement aux premières, ces dernières doivent être encore nourries et logées bien après qu’elles ne « servent » plus. CQFD : il est bien plus avisé d’exploiter des travailleurs salariés/prostituées (jeunes et jolies) que des esclaves/épouses (vieillissantes)…

En lisant le (remarquable) numéro de L’Histoire consacré aux Mondes du Goulag, je lis sous la plume de Nicolas Werth[1] que, dans les années 1951-1952, l’administration pénitentiaire soviétique était « en plein désarroi » face à la chute rapide de rentabilité du Goulag où, suite à des inspections, « il [apparaissait] que le coût d’entretien et de garde d’un détenu [s’avérait] plus élevé que le salaire modique versé par l’Etat aux travailleurs libres qui pein[ai]ent sur les mêmes chantiers que les détenus et réalis[ai]ent une production bien plus élevée »…

Pas question, ici, de pécher par anachronisme. Ce dont il est question, ici, c’est des impératifs du « développement » économique tels qu’ils ont été formulés à la veille de la Révolution industrielle. Et de rappeler que « l’Économie » n’est pas, comme voudraient le faire croire les néolibéraux, un phénomène naturel, mais bien une construction humaine servant des intérêts établis. Et dotée de moyens de défense déclarés.

« Une gigantesque machine à déraciner les campagnards »

L’immense historien britannique Eric John Hobsbawm constate que « le XIXe siècle [ouest-européen] fut une gigantesque machine à déraciner les campagnards »[2]. Et nous rappelle les trois fonctions qu’attendait de l’agriculture le système capitaliste émergent : fournir un surplus de main d’œuvre ; accroître la production de façon à nourrir une population non rurale croissante ; fournir des mécanismes d’accumulation de capitaux pouvant être investis dans l’industrie. La première nécessité de la Révolution industrielle, poursuit Hobsbawm, fut en effet de mobiliser et de redistribuer la main d’œuvre, ce qui exigeait une réduction drastique de la population agricole. La seconde était d’augmenter l’approvisionnement des villes, d’où la nécessité d’un bouleversement de l’agriculture qu’il s’agissait de « rationaliser ». Les nouvelles idées rationalistes et « bourgeoises » en matière économique (mercantilisme, utilitarisme…) considéraient en effet les systèmes agraires traditionnels et les relations sociales rurales (communautés paysannes) comme un frein au dieu Progrès. Partant, la « modernité » exigeait des campagnes trois sortes de mutations : la terre devait devenir une marchandise possédée par des propriétaires privés qui aient le souci, guidés par le sens du profit, de développer ses ressources et sa production pour les commercialiser. La grande masse de la population rurale[3] devait donc être reconvertie, du moins partiellement, en travailleurs salariés.

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Paul Delmotte


[1] N°451-452, juillet-août 2019, p. 21.
[2] L’ère des révolutions, p. 270. E.J. Hobsbawn est l’auteur d’une incontournable trilogie consacrée au XIXe siècle : L’Ere du capital, Fayard, 1978,  L’ère des révolutions, Complexe, 1988  et L’Ère des empires : 1875-1914, Fayard, 1989.
[3] Ainsi, l’on estimait, au début des années 1830-40, que « l’ensemble de la main d’œuvre excédentaire disponible représentait 1/6 de la population totale de l’Angleterre […] 1/20 en France et en Allemagne »… (Hobsbawm, L’ère des révolutions, p. 196).
[4] Allocution à l’occasion des funérailles de M. Lewin, 27 août 2010.
[5] La formation du système soviétique, Gallimard, 1985, p. 77.
[6] 68% de ces nouveaux travailleurs – salariés – industriels venaient directement des campagnes (Gabor Tamas Rittersporn, Le Monde diplomatique, août 1981).
[7] Selon Alexandre Latsa sur le site AgoraVox, 30 août 2010.
[8] Mise à part l’ouverture de camp de l’archipel des Solovki, en mer Blanche, en 1923.
[9] Le Livre noir du capitalisme[9] (Éditions Le temps des cerises, 1998) traite des victimes de la traite atlantique et du colonialisme, des grands faits de répression de mouvements sociaux comme La Commune de Paris, des crimes des fascismes, et s’attarde sur les effets délétères de l’actuelle mondialisation capitaliste. Mais il nous dit peu en fin de compte sur ces morts économiques des débuts de la Révolution industrielle.
[10] En 1995, l’Irlande restait le seul pays d’Europe moins peuplé qu’au début du… XIXe siècle.
[11] La trique, le pétrole et l’opium. Sur la laïcité, la religion, le capital, Libertalia, 2019. Lire mon article « En juin, commémorons ! ,» POUR, 29 juin 2019.


Paul Delmotte

Par Paul Delmotte

Professeur de Politique internationale, d'Histoire contemporaine et titulaire d'un cours sur le Monde arabe à l'IHECS, animé un séminaire sur le conflit israélo-palestinien à l'ULB. Retraité en 2014.