« Chronique d’un tranquille coup d’Etat ».

Dans « Opération Macron », Eric Stemmelen dissèque implacablement « l’opération de propagande massive, sans aucun précédent, orchestrée par les milliardaires possédant les médias ».

A lire, à partager d’urgence. (Préface de Gérard Mordillat, Prologue de François Ruffin).

Ancien directeur de la Recherche et des Etudes de France Télévisions, puis directeur des Programmes et de la Programmation de France 2 (1994 à 2009), il a compétence et légitimité pour écrire que les citoyens français ont été « les témoins d’une fraude monstrueuse », unique dans l’histoire électorale française. En effet, « pendant deux ans, tous les médias ont offert au candidat Macron un espace publicitaire gratuit, qui équivaut à des dizaines et des dizaines de millions d’euros de publicité rédactionnelle, renforcée par la publicité comparative, tout aussi gratuite, que constituent les divers articles et reportages démolissant systématiquement certains de ses concurrents ».Si une telle manne avait du être payée par le candidat Macron, il lui aurait fallu débourser largement plus d’une centaine de millions selon l’évaluation effectuée par Eric Stemmelen qui précise que ces frais là ne sont pas comptabilisés dans les comptes de campagne et sont dix fois supérieurs à ceux « de ses deux adversaires réels ». Pour mémoire, le coût de la campagne officielle de Macron s’est élevé à 16,8 millions d’euros…

Statisticien, ancien Directeur d’Etudes d’un important institut de sondage (Sofres) de 1991 à 1994, il démasque en virtuose « ceux qui confondent étude d’opinion et propagande idéologique ». Il nous apprend que l’institut de sondage Odoxa a été créé le 25 août 2014, la veille de la nomination de Macron comme Ministre de l’Economie  et que l’un de ses deux fondateurs ne craint pas de déclarer « nous assumons une éditorialisation dans l’analyse de nos résultats afin de proposer à nos clients non pas des chiffres, mais une réponse ». C’est à ce tout nouvel institut que France Inter, L’Express et la presse quotidienne régionale achètent, moins de deux mois après sa création, un baromètre politique.

Docteur en Sciences économiques et auteur en 2014 de l’ouvrage « Partage ou Naufrage : Economie politique du XXe Siècle », il agrémente son impitoyable chronique  de données et faits économiques passés sous silence par les medias dominants, y compris les médias publics pas moins enclins que les médias privés à glorifier, dès 2012, un personnage qui  n’aura toujours pas de programme à moins de trois mois de l’échéance présidentielle d’avril 2017. Sa fine connaissance du capitalisme français mais aussi international nous permet d’évoluer dans l’incroyable réseau d’hommes d’affaires et autres puissants qui ont propulsé Macron au pouvoir : Institut Montaigne, Club Bilderberg , Club Le Siècle, Afep (Association Française des entreprises privées) ,Table Ronde des industriels européens,  European Council on foreign relations , Fondation Saint-Simon, Cercle Turgot, Comité de parrainage du Collège des Bernardins, Berggruen  Institute, Aspen Institute, Club des Economistes…autant d’institutions à l’influence déterminante  et pourtant inconnues du grand public.

Du 22 janvier 2012 au 23 avril 2017, date du premier tour des élections présidentielles, Eric Stemmelen scrute, analyse, décortique les articles de presse, les émissions radiodiffusées et  télévisées qui ont fabriqué Macron.  Au total, pas moins de 267 chroniques journalières au cours desquelles l’auteur démonte avec  une efficacité aussi talentueuse que redoutable  la fable selon laquelle l’élection de Macron à la Présidence de la République française résulterait d’un « incroyable concours de circonstances ». A la fin, même les plus sceptiques ne pourront, face à l’accumulation des faits produits, échapper à la conclusion qui s’impose : Macron était LE candidat du pouvoir financier et économique et les médias que ceux-ci possèdent l’ont fait élire.

La fabrication du consentement *  telle que la décrit Eric Stemmelen nous fait revivre des épisodes oubliés : qui se souvient de l’auteur de ces propos prononcés le 7 septembre 2016 « il y a là une tentative de très grands intérêts, financiers et autres, qui ne se contentent plus d’avoir le pouvoir économique, ils veulent avoir le pouvoir politique. Posez-vous une question : pourquoi ces heures et ces heures de télévision ? Pourquoi ces couvertures de magazines, pourquoi ces pages et ces pages de photographies autour d’histoires …assez vides ? Je ne suis pas pour que le pouvoir de l’argent prenne le pas sur la politique. Je me suis toujours opposé au mélange entre la décision politique et le monde des grands intérêts, le monde de l’argent. Et il est absolument clair que c’est une opération de ce genre dont il s’agit. Quels que soient les moyens, notamment médiatiques, dont peuvent disposer ces puissances, on ne doit se laisser abuser par les miroirs aux alouettes » ? François Bayrou, qui, moins de 6 mois plus tard (le 22 février 2017), renoncera à se porter candidat et soutiendra Macron, pour finalement se retrouver ministre quelques semaines avant qu’une affaire d’assistants parlementaires au Parlement européen ne soit opportunément ressortie pour le renvoyer à sa mairie de Pau.

Les mots utilisés par les professionnels de la communication sont épinglés par Eric Stemmelen qui nous rappelle qu’ils sont dans ces cas assassins en citant le philologue Viktor Klemperer : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ».

Rien n’échappe à la vigilance de l’auteur : l’extrême proximité de Macron et de Bernard Mourad , patron de Altice Media Group du milliardaire Patrick Drahi ; le dîner de Macron du 14 avril 2016 à Londres  avec des banquiers et des hommes d’affaires, à l’invitation de Goldman Sachs ; la réception du 22 février 2016 en toute discrétion par le Ministre de l’économie Macron  de Peter Thiel richissime homme d’affaires Etats-Unien, soutien de Donald Trump après avoir déclaré « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. Ce n’est pas possible dans un monde technologiquement évolué » (Thiel est cofondateur de Palantir, une entreprise d’analyse de données, de fichage et d’espionnage qui travaille surtout pour les services de renseignement et de police américains) ; les déclarations successives d’intérêts et de patrimoine  de Macron qui posent des questions restées à ce jour sans réponse ; la vente de l’aéroport de Toulouse par le Ministre de l’Economie Macron à un consortium dans le cadre d’un montage financier qui fait intervenir entre autres deux sociétés intermédiaires établies dans des paradis fiscaux, l’une aux îles Caïmans et l’autre au Luxembourg ; les études politiques effectuées par l’Ifop et par Opinion Way financées par le milliardaire Christian Latouche, propriétaire de Sud Radio et de Lyon Capitale TV mais aussi fondateur du  groupe Fiducial, puissant conseil juridique et financier, spécialiste de l’évasion fiscale (de l’optimisation fiscale en « mot arsenic ») établi au Luxembourg, en Belgique  et dont le groupe international est une association de droit Suisse etc… Le livre pullule d’informations de ce type, le lecteur en sortira à coup sûr, abasourdi et suffisamment averti pour apprécier autrement les différents épisodes de la campagne électorale  et de la période qui l’a précédée à partir de 2012 qui ont mis au tapis Sarkozy, Hollande, Juppé, Valls et Fillon.

Rien n’échappe non plus à ce pouvoir médiatique et économique sans partage que Eric Stemmelen définit ainsi : « l’hégémonie culturelle  a atteint de nos jours une sorte de perfection. Non contente de distiller ses « vérités évidentes » à toute heure et en tout lieu, elle laisse filtrer sur ses propres supports  quelques remontrances, certes très édulcorées. Ces piqûres légères jouent le rôle de vaccins, injectés aux lecteurs à petites doses afin qu’ils croient que la liberté d’expression existe encore. Ainsi ils ne chercheront pas ailleurs et ne seront pas contaminés par une véritable et profonde réprobation du discours dominant ».

Eric Stemmelen rappelle que le programme du Conseil National de la Résistance adopté à l’unanimité le 15 mars 1944 prévoyait « d’assurer la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères ». Il  démontre que liberté, honneur et indépendance sont malheureusement bafoués. C’est ce qui lui a a valu de ne pas trouver d’éditeur en France pendant deux ans, comme le précise François Ruffin dans son prologue.

L’urgence de faire émerger de vrais médias alternatifs est absolue. Quiconque le souhaite lira l’ouvrage d’Eric Stemmelen qui doit faire œuvre de salubrité publique. Toutes les écoles de journalisme devraient l’inscrire à leurs programmes.

 Christian Savestre


Opération Macron, de Eric Stemmelen.
Editions du Cerisier, 235 pages, 16 €.
Achevé d’imprimer en juin 2019
– Les titre et sous-titre entre guillemets de l’article sont ceux qu’Eric Stemmelen utilise dans l’avant- propos de sa chronique et dans la quatrième de couverture de son ouvrage.
– Eric Stemmelen est l’auteur de deux autres ouvrages :
° « Partage ou Naufrage : Economie politique du XXe Siècle », paru le 05/06/2014. Editions Michalon. 432 pages, 24€
° « La Religion des Seigneurs ; Histoire de l’essor du Christianisme entre le Ier et le VIème siècle », paru le 07/10/2010, 318 pages, 22€
* La fabrication du consentement : cf Noam Chomsky et Edward Herman