Dans sa quête de dédiabolisation, le Front national (devenu le Rassemblement national, RN, en 2018) tente depuis longtemps de créer des ponts avec le continent africain, en particulier les anciennes colonies françaises. Nous racontions dans notre dossier « Peste brune et continent noir » les tentatives souvent avortées des Le Pen (Jean-Marie puis Marine) d’organiser une « tournée africaine ». Nous décortiquions quelques-unes des relations du parti d’extrême droite avec des personnalités du continent – dont l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, ou encore l’autocrate équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Nous mettions en avant les contradictions (certes habituelles) dans les discours : les paroles dénoncent les vieilles pratiques de la Françafrique, mais celles et ceux qui les prononcent cherchent à se rapprocher de figures qui l’incarnent, comme l’ancien président du Tchad Idriss Déby Itno, et à faire oublier que le parti lui-même a été créé avec des barbouzes liés à ces réseaux.
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Nous nous interrogions aussi sur les proximités idéologiques entre le parti d’extrême droite et certaines élites africaines. Des thèses défendues par les néopanafricanistes (ou néosouverainistes) sont tout à fait compatibles avec celles du RN. C’est le cas par exemple de l’« ethno-différentialisme », défendu par le Béninois Kemi Seba (déchu de sa nationalité française en 2024). Le dirigeant de l’ONG Urgences panafricanistes, qui a envisagé de se présenter à la prochaine présidentielle du Bénin (prévue en avril 2026), a depuis longtemps opéré un rapprochement avec l’extrême droite française. Avec elle, il partage aussi une proximité avec la Russie de Vladimir Poutine, au point d’avoir été tous les deux financés par Moscou, directement pour Seba, et indirectement pour le RN (via le prêt d’une banque russe).
D’autres sujets, comme la préférence nationale et la souveraineté monétaire (retrait de l’euro d’un côté et abolition du franc CFA de l’autre), rapprochent le RN de personnalités africaines. L’homophobie en est un autre : malgré les efforts déployés par le parti pour faire croire qu’il n’a rien d’homophobe, sa proximité avec des groupes anti-LGBTQIA+ le rappelle, comme récemment au Parlement européen.
Les 2 et 3 février, au sein du Parlement européen, le 7e Transatlantic Summit a réuni de nombreux profils controversés ayant des connexions jusqu’en Afrique. Ce sommet, dont la thématique tournait autour de la liberté d’expression, a été organisé par Political Network for Values, « une plateforme ultraconservatrice qui relie des politiciens et des militants d’extrême droite d’Europe, d’Amérique latine, des États-Unis et d’Afrique », explique un article paru dans Open Democracy en 2023. Parmi les coorganisateurs, le groupe d’extrême droite Patriots for Europe, présidé par Jordan Bardella, le président du RN, et le groupe European Conservatives and Reformists, dont Marion Maréchal (la nièce de Marine Le Pen) est membre.
Parmi les sponsors de l’évènement, on trouve The Heritage Foundation : ce lobby extrêmement puissant est à l’origine du « 2025 Project », 1 000 pages dont Trump s’est inspiré pour sa politique. La présence de cet organisme au sein de l’Union européenne n’est pas un hasard mais bien le fruit d’une stratégie puisque, selon un article du Financial Times publié le 6 février, « le gouvernement américain va financer des think tanks et des organisations caritatives proches de Maga [Make America Great Again, le mouvement pro-Trump] en Europe ».
Alignée sur l’idéologie de The Heritage Foundation, l’organisation Family Watch International était aussi de la partie, avec la présence de sa responsable, Sharon Slater, bien connue des milieux chrétiens conservateurs et des cercles homophobes, notamment en Afrique, et particulièrement en Ouganda, où elle est soupçonnée d’avoir joué un rôle discret dans l’écriture de la dernière loi criminalisant l’homosexualité. Kristof Titeca l’a raconté dans les colonnes d’Afrique XXI.
Slater est intervenue dans la salle 1A02 du Parlement européen le 3 février. Elle y a défendu le projet d’un fond global de préservation de la famille (« Global Family Preservation Fund ») afin, notamment, de préserver « la souveraineté sur la famille africaine et les valeurs religieuses et culturelles » menacées, selon elle, par « les conditionnalités étrangères ». Plus tôt dans la journée, une bonne connaissance de Sharon Slater a pris la parole : Lucie Akello, présidente du groupe parlementaire ougandais Pro-Life et l’une des plus virulentes partisanes de la loi anti-homosexualité en Ouganda.
Dans son discours, celle-ci s’est défendue de vouloir « tuer tous les homosexuels ». Elle entend « protéger [les] enfants [ougandais] forcés de s’adonner à des activités homosexuelles ». Pour elle, son « point de vue » est une « vérité » qu’il faut défendre contre la « désinformation ». Elle accuse même l’Union européenne de financer « un programme pour fournir des moyens de contraception à des fillettes âgées de 10 à 13 ans », reprenant là une thèse complotiste répandue sur le continent selon laquelle l’Occident veut stériliser les Africain·es…
La présence de ces personnalités montre que l’Afrique est soluble dans une alliance mondiale des extrêmes droites. Sur le continent, des leaders d’opinion soutiennent des organisations politiques ouvertement racistes et impérialistes, ce qui semble a priori antinomique – et ce qui devrait l’être. Ils le font pour faire avancer leur propre agenda (contre l’homosexualité, l’IVG, etc.) et pour gratter quelques financements au passage. Le sort de leurs compatriotes, traqué·es par les milices ICE aux États-Unis et par les polices européennes gangrenées par l’extrême droite, leur importe peu.
Rédaction d’Afrique xxi,
13 février 2026.
Afrique xxi, publication intégrale avec l’aimable autorisation d’Afrique xxi.
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A LIRE, en accès libre, sur Axelle Mag, janvier-mars 2026, la tribune d’Aurelie Leroy, chargée d’études au CETRI, coordinatrice des ouvrages “Violences de genre et résistance”, “De l’usage du genre” et
“Migrations en tout genre”, ou la volonté de JD Vance d’étendre la croisade anti-genre et dans les pays du Sud de remplacer les politiques de santé publique par des politiques anti-genre.
●”De Washington aux pays du Sud : l’offensive anti-genre et anti-avortement”.
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A LIRE en accès libre,
sur Open Democracy, sur le sommet tenu le 3 février 2026 au Parlement Européen à Bruxelles, en présence des présidences des groupes Conservateurs et réformistes européens (dont est membre la NVA, parti du premier ministre, en Belgique) et du groupe Patriotes pour l’Europe (dont sont membres le Vlaams Belang en Belgique et le Rassemblement National en France), du 7eme sommet transatlantique annuel du Réseau politique pour les valeurs, présidé depuis 2 ans par José Antonio Kast (nouveau président pinochetiste du Chili depuis le 11 mars 2026), quand les activistes d’extrême-droite ont également un projet pour l’Europe.
●”Au cœur du sommet réunissant les activistes d’extrême-droite les plus influents du monde”, Sian Norris, 11 février 2026.
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Illustration : José Antonio KastJosé Antonio Kast Rist, né le 18 janvier 1966 à Santiago, est un homme d'État chilien d'extrême droite, député de la province de Santiago de 2002 à 2018 et élu président de la République le 14 décembre 2025. Il est le fils de Michael Kast (es), membre du parti nazi, et officier de la Wehrmacht ayant émigré au Chili. Miguel Kast, frère aîné de José Antonio Kast, a été ministre sous la dictature d'Augusto Pinochet. Il est un populiste de droite, libéral-conservateur et se réclame de l'héritage de la dictature militaire d'Augusto Pinochet, dont il est un nostalgique et au sujet duquel il tient des propos révisionnistes. en la VI Cumbre Transatlántica – Political Network for Values (32). Janitoalevic, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons.