Quand l’économie oublie que derrière les chiffres il y a des vies

La valse des concepts et équations « nomades » en économie-gestion
Une déconstruction épistémologique des abus d’usages de méthodologies quantitatives

« La seule fonction de la prévision économique, c’est de rendre l’astrologie respectable », J.K. Galbraith
« L’économie qui est la science sociale mathématiquement la plus avancée, est socialement la science la plus arriérée », E. Morin
« Toutes ces choses nous dépassent… mais faisons semblant d’en être les organisateurs ! », J. Cocteau

Dans mes précédentes chroniques, je me suis attelé à déconstruire plusieurs – sinon l’essentiel des pseudos concepts-vérités premières qui encombrent le champ théorique de l’économie-gestion : côté destructeur du profit, imposture de notions telles que marché, rareté… de pseudos mesures comme l’amortissement, la croissance, l’inflation, le taux de chômage… J’ai également tenté de montrer en quoi bien des prétentions à la mesure « exacte-scientifique » en les dites « sciences économiques » (et accessoirement et par voie de conséquences, également en les dites « sciences de la gestion ») ne sont qu’abus illicites et injustifiée de ce que la mathématique et les « méthodes quantitatives » pourraient permettre. Pour la présente chronique je propose d’inaugurer une autre série de déconstructions des prétentions à la mesure « exacte-scientifique » en économie et management[2], mais cette fois sous un angle d’attaque résolument plus épistémologique. C’est-à-dire encore plus centré sur la valeur scientifique, la légitimité et la validité heuristique même, des prétentions de constructions de connaissances prétendues « scientifiques » en « économie-gestion ».[3] Et ce plus particulièrement lorsqu’il s’agit de connaissances « mathématisées », soi-disant basées sur de « rigoureuses » quantifications et mesures.

Pour débuter et contextualiser mon propos :
deux circonstances vécues et fort révélatrices

Cela s’est passé, pour la première circonstance, autour des années du milieu de la décennie 1980, une époque où les méthodes quantitatives envahissaient plus que jamais les champs de connaissance en sciences sociales, tout particulièrement en économie-gestion. C’était, dans les publications de l’époque, une véritable course euphorique à l’application – les progrès des moyens informatiques aidant – de myriades de méthodes quantitatives, mathématiques, statistiques… se voulant plus que jamais, comme l’y exhortait le gourou Peter Drucker, aptes et acharnées à tout mesurer. Jusques et y compris les « prévisions » de comportements humains, tels que ceux du consommateur, de l’employé moyen, de celui motivé ou non, syndiqué ou non… Et même, nous le verrons un peu plus bas, d’une prétendue « tendance vers le seuil de démocratisation » de pays entiers, une des dernières lubies du moment, venant de certains « calculateurs au sommet » de la Banque Mondiale ! Ce fut précisément avec un groupe d’économistes de cette officine que se déroula la première circonstance. Je fus invité par l’intermédiaire d’un collègue, à venir exposer devant ce groupe mes critiques et réserves quant à la mesure en économie. Critiques et réserves connues essentiellement à travers des communications et conférences que je donnais alors en congrès internationaux. Après avoir pris une bonne demi-journée à exposer mes réserves basées sur les aussi inacceptables que nombreux « hypothèse-postulats » brandis comme préalables à toute discussion économique[4], sur les « délires newtoniens » du père de l’économie néoclassique Léon Walras, sur l’illégitimité de « l’importation » en raisonnement économique de maints concepts, équations et modes de calculs venant de la physique, de la biochimie, de la mathématique « pure »[5]…, sciences dites « dures » ou « exactes » mais dont les objets n’ont rien à voir ontologiquement avec ceux de l’économie-gestion : l’humain, le social, le « vivant-conscient ». Tout ce que j’obtins après tant d’efforts, en guise de débat, de la part de ce qui était tout de même une sorte d’élite des représentants des plus « hauts calculateurs » de choses qui touchent aux destins de nations entières, c’était un pitoyable et laconique aveu d’impuissance, sinon de pur cynisme ! Aveu exprimé comme suit: “Well, what do you want Dr Aktouf, that we use that kind of calculations and figures or nothing?”. Cela consistait à m’objecter littéralement : “Que voulez-vous Dr Aktouf, que nous utilisions ce genre de calculs et de chiffres ou rien du tout ?”. J’en étais aussi abasourdi, furieux, frustré que déçu : c’était là le seul argument, pratiquement « argument de non-sens » sinon de dépit, qu’avaient à m’opposer de hauts « experts » en calculs économiques – de surcroît d’échelle mondiale – au vu d’une déconstruction en règle de leurs méthodes et de leur pseudo science ! Je nageais en plein océan de l’absurde ![6]

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Omar Aktouf[1]


[1] Commentaires bienvenus : omar.aktouf@hec.ca
[2] Il est évidemment impossible de toutes les passer en revue, j’en exposerai ici quelques-unes des plus importantes ou abordables, pour, en d’autres futures chroniques en exposer une « panoplie » suffisante pour démontrer la gravité de l’ineptie qui consiste à prétendre « tout mesurer » en économie-gestion.
[3] Je pense avoir déjà donné la raison pour laquelle je crée ce quasi néologisme « économie-gestion », mais au risque de me répéter et pour le bon suivi de mes analyses, je précise que ce terme composé renvoie au fait que ce que l’on dénomme mangement, gestion, sciences de la gestion, sciences administratives… ne sont à tout prendre que le « bras armé » , « le moyen d’action sur le terrain concret de la production et des échanges », différemment désignés, de la pensée économique dominante. La pensée économique étant pour ainsi dire le « cadre conceptuel englobant » qui fait le type de gestion que l’on applique. Il n’est qu’à voir à quel point le vocabulaire de la gestion est infesté de vocables venant de l’économie : marché, risque, croissance, rareté, rentabilité, comptes, planification, prévisions…
[4] Une bonne demi-douzaine en macro et micro-économie, et autant sinon plus en économétrie…
[5] Voir mes précédentes chroniques, ou mes livres La stratégie de l’autruche ou encore Le management entre tradition et renouvellement.
[6] À ce sujet, j’attends toujours, depuis la fin des années 1990, la moindre réfutation écrite, argumentée, de mes analyses critiques de l’économie conduites à partir des lois de la thermodynamique, des théories du chaos, de la biologie, de l’anthropologie… (Essentiellement dans La stratégie de l’autruche) de nombre de collègues économistes d’un peu partout, ayant prétendu – et prétendant toujours – que mon travail n’est  que « jérémiades de crypto communiste »…
[7] Il faut savoir que les logiciels de simulations en économie-gestion pullulent et encombrent les programmes des écoles de gestion et de business-economics. Les conséquences néfastes en sont, hélas, loin d’être négligeables. Nous y reviendrons.
[8] Nous préciserons plus loin l’essentiel de ce dont il s’agit.
[9] Nous verrons dans une prochaine chronique comment et pourquoi il a été opéré en économie-gestion tout particulièrement, un inacceptable « tour de passe-passe » par lequel on transforme la complexité de tous ces phénomènes sociaux-humains en relative « simplicité » de mécanismes- comportements de  « processus ».
[10] Il serait trop fastidieux d’exposer ici les détails de ce que j’avance. Le lecteur intéressé à aller plus avant est invité à consulter, entre autres : J. Parain-Vial, Les difficultés de la quantification et de la mesure, Paris, Maloine 1981 ; C. Nahoum, La nature du fait humain dans les sciences humaines, Paris, PUF, 1971, ou encore O. Aktouf, Méthodologie des sciences sociales et approche qualitative des organisations, Québec, PUL, 1987.


Omar Aktouf

Par Omar Aktouf

Omar Aktouf   M.S. Psy.; M.S. Adm/Dév. Économique M.B.A et Ph.D. Management Professeur titulaire à HEC Montréal Membre fondateur du Groupe Humanisme et Gestion Membre permanent du Comité Scientifique de l'International Standing Conference on Organizational Symbolism, ainsi que de nombreuses revues internationales. Professeur invité permanent en Europe, Afrique, Amérique latine... Conférencier et Consultant senior international en plusieurs langues.