Un gouvernement d’ingénieurs… dans un bac à sable !

Grand Angle

Les finances publiques se détériorent à une vitesse vertigineuse, aussi bien au niveau fédéral que régional, ou à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les gouvernements en place suite aux élections de 2024 nous avaient pourtant promis un redressement et un rééquilibrage des finances publiques (à plus ou moins long terme), tout en promettant des baisses d’impôts et une relance économique qui profiterait à tous. Si peu d’experts y croyaient déjà alors, peu de citoyens en sont toujours convaincus aujourd’hui… Il existe pourtant des alternatives pour rendre notre société plus durable, plus solidaire et plus juste. Mais ces alternatives requièrent une sortie des positions idéologiques clivantes dans lesquelles notre monde politique semble coincé !

Le MR et les Engagés nous l’ont promis : avec eux aux manettes, c’en était fini des gouvernements de poètes qui dépensaient à tout va sans aucune vision et qui causaient la perte de la Wallonie et de la Belgique. Place à des gouvernements soucieux de l’efficacité et de l’argent public ! Place à une ère de gouvernements d’ingénieurs, sérieux gestionnaires, pour venir remettre de l’ordre dans tout ça, remettre les finances publiques à flot et sortir le pays (et la région) du marasme dans lequel tant de coalitions avant celles-ci nous ont laissés croupir ! L’heure du pragmatisme, des décisions pas spécialement populaires, mais qui sont prises dans le souci unique du bien commun, du développement de notre société et dans une vision de long terme qui plus est !

Les promesses étaient belles, elles en ont fait saliver plus d’un… Mais vite, pourtant, les experts déchantent. Les budgets semblent faits à la va-vite, on multiplie les tours de passe-passe et on construit le tout sur des fondations de sable ! Le budget de l’état fédéral, par exemple, table sur des effets retours délirants. Au niveau régional, on ficèle une réforme des droits d’enregistrement pour faire plaisir à un certain électorat (principalement les proprios de grosses villas qui vont pouvoir s’en mettre plein les fouilles), avec un impact budgétaire certain. On remarquera bien vite que les chiffres donnent raison à ceux qui criaient au loup : les prix de l’immobilier ont explosé en Wallonie, engouffrant des centaines de millions de deniers publics qui vont dans la poche de vendeurs de biens immobiliers qui n’en demandaient pas tant ! Pour couronner le tout, le gouvernement régional a voté une grosse réforme des droits de succession (rebaptisés les « droits sur la mort », histoire de faire bien passer le message dans l’espace public) qui devrait entrer en vigueur en 2028, pour encore quelques centaines de millions de plus. N’en jetez plus, la coupe est pleine ???

Oui, mais voilà, à un moment, les questionnements viennent d’ailleurs que de l’opposition et de quelques économistes un peu tatillons. La Banque Nationale de Belgique vient rappeler à l’ordre le gouvernement fédéral (On y est pas niveau budget, pour atteindre les objectifs du gouvernement, il faudra encore trouver 14.7 milliards de plus en 2026 et 2027 !), la Cour des comptes tire les bretelles du gouvernement wallon (là, on parle de ‘seulement’ 2 milliards en 3 ans…) et les agences de notation sonnent le tocsin, les taux d’intérêt pour financer la dette vont s’envoler. Les temps sont durs pour tout le monde, fini les marges budgétaires pour de nouvelles politiques. Et place à une bonne vieille cure d’austérité, on va devoir serrer la ceinture !

 

There is no alternative…

Les finances publiques sont dans le rouge (foncé), la Belgique est le pire élève de la classe européenne (on est même pires que nos voisins français, vous vous rendez compte ?) et la Wallonie n’en parlons pas. Un scénario à la grecque nous pend au nez, selon certains spécialistes de la démagogie politique… Il faut donc revoir les dépenses d’un état devenu obèse, on reprend même le vieux slogan TINA de Margaret Thatcher pour être sûrs que les ânes suivent bien sagement la carotte. Et les réformes pleuvent. Saquer dans la sécurité sociale (chômeurs, malades de longue durée, pensions, …), mettre l’enseignement à la diète, couper les vivres au secteur associatif, … et, surtout, se servir de l’environnement comme d’une variable d’ajustement, on s’en occupera plus tard quand nos finances (et la situation économique quand même) nous le permettront…

Pourtant, des alternatives existent. Il y en a même des multitudes, de quoi passer du TINA au TAMA (there are many alternatives) ! Le Bureau fédéral du Plan, par exemple, vient de sortir ses 260 mesures pour le budget fédéral. Et, contrairement aux solutions préconisées par le gouvernement Arizona, toutes ne concernent pas que des mesures d’efficacité au niveau des dépenses, loin de là ! On y trouve, par exemple :

  • Si le gouvernement choisissait de partir vers une globalisation des revenus (pour rappel, les revenus du capital sont très faiblement taxés, tandis que ceux du travail le sont très fortement), cela permettrait de faire rentrer 6.4 milliards dans les caisses. Et ça permet de corriger cette injustice qui fait que 1€ issu du capital n’est pas traité de la même manière qu’1€ issu du travail (ce qui, par ailleurs, renforce sensiblement les inégalités, les capitaux résidant principalement dans les mains des plus nantis).
  • Si le gouvernement décidait d’instaurer un impôt sur le patrimoine (la taxe Zucman dont on parle beaucoup), cela pourrait ramener jusqu’à 11 milliards, tout en œuvrant grandement pour une plus grande justice fiscale.
  • Si le gouvernement choisissait de se lancer dans une vraie réforme de la fiscalité qui viserait à la simplifier en limitant le nombre de niches fiscales (qui, encore, ne bénéficient qu’aux plus nantis qui peuvent se permettre le service d’experts fiscaux), 4.5 milliards seraient rapatriés dans les poches de l’état. Ça permettrait également de corriger quelques non-sens permis par le système actuel, tel que les fameuses voitures de société…
  • Si le gouvernement faisait le ménage dans les 25 milliards de subventions aux entreprises, on pourrait également économiser un paquet. Parce que ces subventions, loin d’être toutes efficaces, représentent de nombreux effets d’aubaine pour les entreprises (multinationales notamment) qui se servent allégrement. Et ça, ce n’est pas un conglomérat de gauchos anticapitalistes qui l’annonce, c’est le patron de la BNB lui-même !

 

500€ en plus pour les travailleurs !

Alors, quelle mesure aura la faveur de l’Arizona ? Je veux bien prendre les paris, le mien va sur la case « aucune de ces quatre solutions » ! Pour la simple et bonne raison que notre cher gouvernement (certaines de ses composantes en tous cas) n’est convaincu que d’une chose : dans un état obèse où la fiscalité est omniprésente, ce n’est pas de nouvelles taxes dont on a besoin, mais de plus d’efficacité et d’une réduction des dépenses ! Encore une fois, ce raisonnement tient plus de l’idéologie que de l’analyse économique : selon Paul de Grauwe (Prof à la London School of Economics, quand même, et ancien député OpenVLD…), la Belgique souffre d’une érosion trop importante de ses recettes, principalement sur les hauts revenus : là où le Belge « moyen » est imposé à 43% de ses revenus, ce montant diminue à 37% pour les 5% des Belges les plus riches, voire 23% pour le dernier centile de la distribution (dont le revenu est supérieur à 60.000€ par mois). La cause ? La faible taxation des revenus du capital et du patrimoine (on y revient), ou encore les astuces qui permettent aux plus nantis « d’optimiser » leurs revenus (société de gestion plutôt que revenus directs). De quoi faire naître un sentiment d’injustice et de rejet légitime de l’impôt chez l’électeur moyen, vous en conviendrez.

Le terreau est donc fertile pour un discours simple et facile qui promet moult baisses de la fiscalité. Le réveil sera rude pour ceux qui ont suivi ces belles promesses bâties bien davantage sur la démagogie et sur du vent que sur une analyse claire des possibilités que nous offre le budget de l’état. Parce que oui, vendre une belle réforme fiscale sans nouveaux impôts, c’est plutôt chaud, quand l’état n’a pas de sous (remember le tax cut de la Suédoise qui n’était pas financé et qui a fortement plombé nos finances publiques…). Pour de nombreux économistes (notamment Bruno Colmant et Etienne de Callataÿ, plutôt reconnus pour leur expertise dans le milieu économique…) remettre les comptes publics à flot ne sera pas possible sans toucher à la fiscalité. Et les solutions préconisées restent sensiblement les mêmes : globalisation des revenus, simplification de la fiscalité (notamment par la suppression d’une multitude de niches fiscales), refonte des aides aux entreprises, … Avec un gros avantage, au-delà des finances publiques : faire avancer notre modèle vers plus de justice fiscale ! On peut toujours rêver, mais c’est un pas vers une plus grande acceptation sociale de la chose fiscale, qui doit d’ailleurs être davantage vue comme une contribution au bien public que comme une imposition de nos revenus.

 

« Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt… »

En fait, tout le débat derrière l’acceptation de contributions plus justes repose sur la vision que l’on se fait de notre vie en société. Que voulons-nous réellement construire ensemble, à travers la fiscalité ? Une société du vivre-ensemble, qui prend soin de ses prochains, qui accompagne les plus faibles (le concept est très large et englobe tout autant les pensionnés, les personnes sans emploi ou précarisées, les jeunes, les étrangers, … ainsi que les générations futures, qui n’ont pas la possibilité de faire entendre leurs voix !) et qui privilégie un développement harmonieux de long terme ? Ou une société de l’immédiateté, du résultat (comptable, généralement…) et de l’efficacité, repliée sur elle-même et qui ne jure que par la méritocratie ? Le discours actuel penche malheureusement plutôt pour la deuxième solution, bien loin du « monde d’après » qui était à la mode lors de la période covid … La justice fiscale n’est donc, malheureusement, plus spécialement à la mode dans les discours politiques dominants l’espace médiatique actuel, ainsi que dans les décisions et les réformes qui émanent de nos différents gouvernements.

La justice intergénérationnelle et le soin de notre planète ne sont pas spécialement dans une situation plus enviable. Le discours individualiste ambiant les condamne, au même titre que les plus faibles, à récolter les miettes de l’attention de nos gouvernements. La priorité actuelle, c’est le développement, vu principalement dans une vision très XXe siècle, à savoir dans sa dimension économique en grande majorité. La course à la croissance reste, encore et toujours, l’objectif n°1, renforcée au niveau individuel par l’augmentation de ce bon vieux pouvoir d’achat. Soutenir notre économie à tout prix, pour ne pas se faire distancier (davantage) par la Chine et les États-Unis, qui misent sur leur compétitivité pour éteindre la concurrence économique.

Cette comparaison avec la Chine et les États-Unis revient tout le temps dans le débat. Mais, encore une fois, tout dépend de l’objectif recherché : vouloir rester compétitifs avec ces deux pays, est-ce bien compatible avec nos modèles européens qui misent bien plus sur la solidarité, l’inclusion et la justice sociale ? Nous avons construit en Europe, et en Belgique en particulier, un modèle de sécurité sociale qui prend soin des autres, au-delà d’une vision individualiste de la société. Sommes-nous prêts à remettre cette vision en cause, histoire de pouvoir embarquer dans une course à la croissance qui ne fait généralement qu’une poignée d’heureux ?

La science économique a pourtant longuement étudié ces questions dernièrement. Là où la croissance était le mantra absolu jusqu’à la fin du XXe siècle, de nouvelles perspectives se sont depuis largement développées : indicateurs de développement alternatifs au PIB (cfr rapport Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009), indicateurs de développement durable de l’ONUthéorie du donut de Kate Raworth, ou encore, tout récemment, l’appel de nombreux économistes de premier plan à sortir de cette course à la croissance délétère pour le climat ou le vivre ensemble. Les alternatives sont donc nombreuses et un véritable consensus existe au sein de la communauté scientifique sur la nécessité de les embrasser. On ne peut donc que se désoler de voir que nos gouvernements, coincés dans leurs logiciels du siècle dernier, n’ont pas encore pris la pleine mesure des choix qu’ils opèrent.

Les nouvelles coalitions au pouvoir nous annonçaient un renouveau politique, une approche sérieuse des finances publiques et un redressement économique global. Force est de constater que ces promesses sont loin d’être rencontrées. Si la faute est souvent remise sur le dos des gouvernements précédents ou de la conjoncture internationale, peut-être que le logiciel même qui sous-tend l’action de nos gouvernements doit-il être actualisé à l’état des avancées économiques ?

 

Martin Nève,
conseiller Canopea, 25 juin 2026.

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