Fusion IPM-Rossel : un enjeu démocratique majeur menacé par la politique du fait accompli ?

Si l’Autorité Belge de la Concurrence cède sous la pression ce 3 juillet, 99,99% de la presse écrite francophone se retrouvera concentrée entre les mains d’un seul groupe
 Le Soir, La Libre, L’Avenir, La DH, Moustique,… Si l’Autorité Belge de la Concurrence cède sous la pression ce 3 juillet 2026, 99,99% de la presse écrite francophone[1] se retrouvera concentrée entre les mains d’un seul groupe. Mobilisant une rhétorique du « champion compétitif », ce regroupement pose une question démocratique majeure, une presse écrite ne devant pas être d’abord « compétitive », mais avant tout permettre un « pluralisme des opinions ». Dans ce cadre, les garanties internes ou chartes éditoriales invoquées apparaissent insuffisantes face à ce basculement structurel.

 

Le 3 juillet : une décision importante

L’enjeu dépasse une opération économique classique car il s’agit d’une décision qui engage directement la structure future du pluralisme médiatique en Belgique francophone.
Ce vendredi 3 juillet 2026, l’ensemble de la Belgique francophone doit regarder attentivement les conclusions de l’Autorité Belge de la Concurrence (ABC)[2], car l’avenir de la presse écrite belge francophone s’y jouera via son Collège, composé de 3 membres, dont Axel Desmedt[3], son président. L’enjeu dépasse une opération économique classique car il s’agit d’une décision qui engage directement la structure future du pluralisme médiatique en Belgique francophone.

Depuis plus d’un an, le débat public est marqué par une forme d’anticipation progressive. Alors même que l’autorisation n’a pas été délivrée, le projet de fusion a déjà été largement intégré dans les discours, les organisations et les projections du secteur. Initialement attendue plus tôt, la décision a été reportée, accentuant encore l’incertitude institutionnelle.

Dans le même temps, les syndicats de journalistes et l’Association des journalistes professionnels (AJP) ont dénoncé leur faible intégration au processus de discussion, ce qui renforce le sentiment d’un débat principalement structuré entre acteurs économiques et régulateurs.[4] La décision est socialement validée avant d’être juridiquement prise. Cette politique du fait accompli, avec une rhétorique de la nécessité, occulte l’éléphant dans la pièce. Un seul groupe possèdera plus de 99,99% de part de marché dans le domaine de la presse écrite belge francophone[5].

 

Une monopole sans précédent du champ médiatique francophone

L’argument selon lequel la fusion renforcerait le pluralisme face aux acteurs internationaux repose sur une contradiction structurelle : il prétend simultanément préserver la diversité des titres tout en concentrant leur contrôle économique.

La diversité des marques éditoriales ne garantit pas à elle seule la diversité des lignes
Or, la diversité des marques éditoriales ne garantit pas à elle seule la diversité des lignes, des conditions de production ni des cadres d’indépendance réels. Les démocraties contemporaines ne se fragilisent pas uniquement par la restriction explicite de la liberté de la presse, mais aussi par la concentration progressive des infrastructures de production de l’information, qui conditionnent en amont ce qui peut être publié, débattu et rendu visible[6].

Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a lui-même alerté l’Autorité belge de la Concurrence sur les risques de cette concentration pour le pluralisme et l’indépendance éditoriale, au point que les régulateurs européens se sont saisis du dossier dans le cadre du règlement sur la liberté des médias.[1] 

Nous avions déjà il y a un an un « Blackout sur la diffusion de la presse », comme le titrait sur son blog Frédéric Antoine, professeur émérite de l’UC Louvain[7]. Notons ce qu’il disait déjà à la RTBF le 16 avril 2025 :

«  Les médias sont les chiens de garde de la démocratie ce ne sont pas des entreprises comme les autres et donc, elles ont un devoir de transparence par rapport à l’opinion publique mais aussi par rapport aux pouvoirs publics. Il ne faut en effet pas oublier que les entreprises de presse reçoivent des subsides de l’Etat – l’aide à la presse – et qu’il est donc normal que l’on sache comment ces entreprises de presse se portent, quelle est leur importance […]»[8]

Cependant, la baisse des audiences des médias traditionnels vis-à-vis des réseaux sociaux ne peut légitimer la constitution d’un monopole privé.

 

Le paradoxe du champ médiatique

Comment un espace médiatique peut-il traiter de manière pleinement critique une transformation qui concerne directement la structure de son propre marché, de ses conditions d’emploi et de ses équilibres internes ? Ce paradoxe est celui des médias, qui ne renvoie pas à une incapacité individuelle des journalistes, mais plutôt au fait que les conditions économiques, organisationnelles et professionnelles de production de l’information influencent nécessairement les marges de traitement de certains sujets.

Dans ce contexte, les organisations professionnelles, dont les syndicats et l’AJP, jouent un rôle essentiel de protection du statut journalistique et de défense des conditions de travail, mais elles interviennent dans un cadre où les équilibres économiques du secteur sont eux-mêmes en mutation. L’AJP se retrouve même à devoir publier des démentis [9] :

« Suite à des informations inexactes diffusées par la direction d’IPM et reprises par Forbes.be sans vérification, l’AJP souhaite indiquer qu’elle ne retarde en aucune manière le processus de fusion. Les délais d’approbation de l’opération sont ceux prévus par la législation et appliqués par l’Autorité belge de la Concurrence (ABC). L’auditorat de l’ABC est en dialogue depuis un an avec Rossel et IPM sur les conditions auxquelles cette fusion pourrait être autorisée. Parmi ces conditions figure le mécanisme de contrôle à mettre en place. L’AJP n’est pas partie à ce dialogue et n’a donc pas pu, d’une manière ou d’une autre, retarder les opérations. »

Plutôt que pouvoir se dresser contre un projet de fusion grotesque, l’AJP se retrouve à devoir dire quelle ne ralentit pas le processus de marche forcée. De même, la marge de manœuvre dans la négociation des conditions d’une fusion est réduite à la portion congrue.[10]

 

Que faire jusqu’au 3 juillet ?

Les médias indépendants, les organisations professionnelles et l’ensemble des acteurs de la société civile doivent relayer ce projet de concentration et élever ce débat à la hauteur de ses enjeux démocratiques.

Une vigilance particulière s’impose à l’égard de la décision de l’Autorité belge de la Concurrence, dont l’avis engage directement l’avenir du pluralisme médiatique en Belgique francophone. Au-delà des logiques de marché, c’est la structure même du débat public qui est en jeu : l’emploi journalistique, la diversité des lignes éditoriales et la possibilité d’accéder à des discours réellement différenciés.

Nos journaux ne peuvent être réduits à de simples marques concurrentielles alignées sur des logiques industrielles.
Nos journaux ne peuvent être réduits à de simples marques concurrentielles alignées sur des logiques industrielles. Ils constituent, dans une démocratie, des lieux où se construit la possibilité d’une pluralité effective des voix et des interprétations au sein de la société. L’information ne peut être aux mains d’un seul groupe.

Nous apportons enfin notre plein soutien aux journalistes des rédactions concernées, dont le rôle est essentiel dans la préservation de cette pluralité.

C’est à cette condition seulement que la presse peut continuer à jouer son rôle : celui d’une caisse de résonance vivante de la pluralité des opinions au sein de la Belgique francophone.

 

Loïc Crobeddu & Christian Savestre


Loïc Crobeddu est philosophe, analyste en politiques publiques et président d’Attac Bruxelles

Christian Savestre est ex-cadre dans le monde de l’édition francophone et journaliste au média indépendant Pour.Press

[1] Si on consolide les données disponibles sur le site du Conseil Supérieur de l’audiovisuel, et non les chiffres avancés par les médias des deux groupes.

[1] https://www.csa.be/185977/projet-de-fusion-ipm-rossel-le-csa-a-remis-une-contribution-a-lautorite-belge-de-la-concurrence-et-les-regulateurs-europeens-se-saisissent-du-dossier/ 

[2] Faisant notamment suite à la notification du 13 avril 2026 https://www.abc-bma.be/sites/default/files/content/download/files/25_0009_conc_cc_avis.pdf

[3] https://www.abc-bma.be/fr/telechargements/axel-desmedt.

[4] La seule rhétorique possible de l’AJP et des syndicats est celle de fixer des « balises » à la fusion sans la retarder, pas s’y opposer. Voir notamment https://www.lavenir.net/actu/belgique/politique/2025/06/06/lassociation-des-journalistes-professionnels-reagit-au-probable-mariage-entre-ipm-et-rossel-une-telle-concentration-ce-serait-du-jamais-vu-F65SEHTKSVC7FIUPKYWG7UOM7E/, https://www.ajp.be/fusion-ipm-rossel-lajp-ne-retarde-pas-les-operations/, https://www.ajp.be/regroupement-ipm-rossel-en-presse-quotidienne-les-redactions-sorganisent/.

[5] Groupe qui ne se limite pas à la presse écrite, car possèdera notamment LN24, Fun Radio, Radio Contact…

[6] Pensons au récent ouragan Bolloré chez Grasset : https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/livres/eviction-dolivier-nora-depart-de-plus-de-200-auteurs-5-minutes-pour-comprendre-la-crise-chez-grasset-17-04-2026-KRV5FHNAIVCUHG5ZKOBV7B5MOE.php

[7] https://www.rtbf.be/article/la-presse-ecrite-vend-de-moins-en-moins-mais-elle-n-a-pas-trop-envie-que-cela-se-sache-11533763

[8] Ibid.

[9] https://www.ajp.be/fusion-ipm-rossel-lajp-ne-retarde-pas-les-operations/ actus du 5 juin 2026.

[10] https://www.ajp.be/regroupement-ipm-rossel-en-presse-quotidienne-les-redactions-sorganisent/ actu du 13 juin 2026.