« Un pognon de dingue » – Le soutien public aux entreprises privées lucratives en Belgique

Point de vue

« Un pognon de dingue »*
Le soutien public aux entreprises privées lucratives en Belgique

*Nous devons cette expression à l’actuel président français Emmanuel Macron. Il visait par ses mots les dépenses sociales de l’État français qu’il juge « inefficientes », nous visons quant à nous le soutien aux entreprises privées dont nous questionnons l’efficacité.
Un pognon de dingue  ! Les entreprises accros à l’argent public. (2023). Alternatives Économiques, (431), https://shs.cairn.info/magazine-alternatives-economiques-2023-2?lang=fr.

Résumé

Dans cette note, nous estimons le soutien public global aux entreprises privées lucratives en Belgique. Comme le montre le graphique ci-dessous, il atteint un niveau remarquable avec un total estimé à 51,9 milliards d’euros en 2022, ce qui représente 9,2% du PIB, 17,6% des dépenses publiques, 115,4% des dépenses de santé et 1,5 fois le budget de l’enseignement. C’est aussi plus de 3 fois plus que les économies imposées par la Commission européenne à la Belgique (15,7 milliards en 2029). Ce soutien public aux entreprises privées lucratives est en constante augmentation depuis les années 1990 et illustre une trajectoire de néolibéralisation de l’État. Pour calculer ce soutien public, nous avons mis au point une méthodologie qui permet de différencier le secteur privé non lucratif et le secteur privé lucratif et ainsi répondre à une spécificité belge : la mise en œuvre de certains services d’intérêt général par des organisations privées non marchandes. Dans la mesure du possible, nous avons retranché ces organisations des données puisqu’elles n’ont pas vocation à fonctionner sans le soutien de l’État.

Cette analyse se veut une première estimation sur base des données accessibles publiquement et sur base d’une analyse statique sans prise en compte d’éventuels changements de comportement. Elle gagnerait à être complétée et affinée plus avant. Elle est en cela une pièce pour un débat démocratique, trop souvent éludé et jamais objectivé, que nous résumons en deux questions : quelle est l’efficacité réelle des mesures de soutien public et social au secteur privé lucratif, les fameux effets retours ? Quelle est la frontière entre propriété publique ou socialisée et propriété privée dans nos sociétés contemporaines ?

Le plus souvent, ce transfert de ressources publiques vers le secteur privé lucratif est justifié par des arguments liés à l’emploi et la compétitivité des entreprises. Pourtant, il existe une autre explication à ce soutien public aux entreprises privées lucratives, largement tue par la théorie néoclassique et les politiciens néolibéraux. Par son soutien financier, l’État donne une garantie de profit aux propriétaires des entreprises, presque sans condition puisqu’ils ne sont pas tenus de rembourser lorsqu’ils ne tiennent pas leurs engagements, c’est-à-dire à minima maintenir l’emploi. Le risque de l’investissement capitaliste est alors transféré, par le biais de l’État et de la sécurité sociale, sur le contribuable, les enseignants, les fonctionnaires, les infirmières, etc.

Évolution des différents types de soutien public aux entreprises privées lucratives (millions d’euros courants) [1]

 

Introduction

La Belgique connaît un niveau de dépenses publiques [2] supérieur à la moyenne européenne, ce qui lui est souvent reproché par les partis politiques de droite, par la Commission européenne et l’OCDE [3]. À titre de comparaison, en 2023, les dépenses publiques belges se sont chiffrées à 53,3% du PIB, contre 49,5% en moyenne dans la zone euro [4]. Depuis les années 1980, lorsqu’il s’agit de faire maigrir les dépenses publiques, les regards politiques se tournent presque toujours vers les services publics ou le secteur non marchand. Or, dans une étude datant de 2021, la Banque nationale pointait les dépenses publiques affectées aux affaires économiques et en leur sein, les subventions salariales destinées aux entreprises, comme particulièrement élevées en Belgique en comparaison des pays voisins [5]. Cet article propose de fournir, pour la première fois à notre connaissance, une estimation de l’ensemble du soutien public accordé aux entreprises privées lucratives en Belgique. Nous montrons également la tendance à la hausse de ce soutien ces 25 dernières années.


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