Récit d’une victime d’inceste, professionnelle de l’accompagnement et engagée contre les violences faites aux enfants

Information et trigger warning
Cet article représente l’opinion personnelle de l’autrice, il ne s’agit pas d’un travail empirique ou journalistique mais bien d’un témoignage personnel basé sur des échanges informels avec une méthodologie de recherche personnelle. La peinture en couverture d’article est de ma réalisation (Mathilde Goubet).
Cet article s’inscrit dans une série à venir récoltant des témoignages ainsi qu’une recherche empirique sur le sujet.
Trigger warning : inceste et violences sexuelles.

Le sujet de l’inceste émerge avec force dans l’espace public depuis quelques années et davantage depuis quelques semaines avec la sortie du livre de Gisèle Pélicot, les apparitions médiatiques de sa fille, l’affaire Epstein ou encore l’ouvrage «Corps à Cœur». La parole se libère autour de sujets comme la domination faite aux enfants et, plus largement, aux personnes vulnérables. Des concepts comme «l’adultisme» sont largement étayés et diffusés.

Cela fait maintenant de longues années que de nombreux auteurs et autrices ont pris l’initiative d’en parler, à l’image de Christine Angot, Dorothée Dussy, Juliet Drouar, Iris Brey et tant d’autres. Pourtant, ce sujet n’est pas parvenu à trouver un véritable écho jusqu’à ce que l’affaire Pélicot soit médiatisée. Aujourd’hui, je ne parlerai pas de cette affaire ni de la manière dont Gisèle Pélicot serait une «victime parfaite», ni des raisons pour lesquelles on peut se questionner sur la mise en lumière de son histoire en particulier. D’autres l’ont fait, avec beaucoup de pertinence. Je voudrais, aujourd’hui, parler en tant que victime d’inceste. Non pas dans le seul but de libérer la parole, mais aussi avec l’intention de mettre en lumière d’autres aspects oubliés de ce sujet.

Des faits d’une horreur sans nom sont relatés dans la presse depuis quelques mois. Les affaires liées au viol et à l’inceste apparaissent jour après jour dans les médias. Un certain nombre de victimes parlent, racontent leur histoire. Je pense que nous ne devons porter aucun jugement moral sur ce fait, les victimes parlent par nécessité et il n’est pas de notre responsabilité de dire si c’est bien ou non, si c’est mal fait ou pas.
Toutefois, il est essentiel de noter que les profils mis en avant dans la presse, sur internet et à la télévision sont toujours les mêmes. Comme depuis toujours, il semblerait qu’il existe aussi de grands oubliés de l’inceste. Nous sommes nombreuses et nombreux à avoir vécu de tels sévices dans l’enfance et l’adolescence.
Quand je regarde mon expérience personnelle, j’ai du mal à dénombrer le nombre exact de personnes m’ayant confié avoir subi l’inceste. Mon métier dans la relation d’aide m’a aussi confrontée à une quantité astronomique de récits de vies brisées par l’inceste. Pourtant, on ne nous entend pas.
La plupart d’entre nous, si nous avons osé parler, pouvons témoigner des retours d’autant plus violents que nous avons subis. Pour ma part, j’ai osé dire ce qu’il m’était arrivé quand j’étais enfant, le résultat a été un procès menant à un classement sans suite, une famille qui ne m’adresse plus la parole et une sorte de honte qui m’entourait partout où je mettais les pieds dans mon cercle familial.

On ne nous écoute pas et je crois que peu de personnes le souhaitent réellement. Rien n’est concrètement mis en place pour accompagner les victimes de manière pérenne et adaptée.

En tant que société, nous avons collectivement décidé de mettre sur le devant de la scène un type de victime, de récit, une manière de se reconstruire. Pourtant, ces personnes ne me semblent pas représenter majoritairement qui sont réellement les victimes et ce qu’elles traversent véritablement.
La plupart des victimes d’inceste sont murées dans le silence, tapies dans l’ombre, gardant leur «secret» profondément enfoui en elles. La plupart des victimes d’inceste n’ont jamais raconté à leurs proches ce qu’elles avaient vécu, encore moins à la justice et ne parlons pas de la place publique. Elles n’osent pas, le sujet est encore trop tabou, les réactions oscillent entre dégout, gêne et totale indifférence. Les réactions pleines d’empathie et de compassion que nous voyons dans les médias, sur les réseaux sociaux notamment, sont loin d’être représentatives du quotidien des personnes concernées.

L’indifférence comme réponse

La plupart d’entre nous, si nous avons osé parler, pouvons témoigner des retours d’autant plus violents que nous avons subis. Pour ma part, j’ai osé dire ce qu’il m’était arrivé quand j’étais enfant, le résultat a été un procès menant à un classement sans suite, une famille qui ne m’adresse plus la parole et une sorte de honte qui m’entourait partout où je mettais les pieds dans mon cercle familial.
Puis, à l’adolescence, cela a recommencé alors je l’ai dit à la mère de l’agresseur, ma tante et à ma mère aussi. Il a nié, mis cela sur le compte de l’alcool, l’affaire a été oubliée. Au début de l’âge adulte, c’est mon premier petit copain qui me violait. Le peu de personnes à qui j’en ai parlé m’a soit dit que je mentais, que j’étais trop sensible, que je devais faire un effort ou simplement de le quitter. Enfin, en 2025 j’ai publié sur mon Instagram le récit de ces violences que j’avais traversées. Certaines personnes, toujours les mêmes, se sont montrées très présentes et m’ont énormément aidée. Elles ont tenté de diffuser mon message, sans grand succès. Car la plupart des personnes ayant lu mes textes n’ont tout simplement pas réagi. Il est dit, partout, que la responsabilité collective est, au moins, de partager le message. Pourtant, beaucoup ont choisi l’indifférence.
Ce sont les hommes qui façonnent notre vie quotidienne, ceux que l’on ne soupçonnerait pas. Je vis chaque jour avec le poids que mon incesteur est aujourd’hui père de deux petites filles. Avec ce poids que si j’amène l’affaire en justice, ce sera parole contre parole. Et qu’au jeu de la société, j’ai déjà perdu.

Est-ce que la justice aurait pu être de mon côté ? Jamais. Mes agresseurs sont protégés par cette société qui les valorise pour ce qu’ils représentent. Ce sont des hommes stables financièrement, professionnellement et soi-disant émotionnellement. Aujourd’hui, ils sont soit mariés avec enfants, soit mènent leur petite vie professionnelle et quotidienne comme ils l’entendent. Jamais ils n’ont eu à faire face aux conséquences de leurs actes. Pour tout dire, l’un d’entre eux travaille dans la justice. Un autre, qui a toujours été derrière lui et m’a longtemps violentée, est, lui, psychologue assez réputé dans son domaine.