Licenciements à BX1, défaut de subsides, manque de financement pour Médor et Imagine : les médias belges semblent fragilisés de toutes parts. Que se passe-t-il pour les médias belges ? Quelles menaces pour les médias de proximité*, les médias de fond et les médias indépendants ?
BX1 : huit licenciements et une rédaction en colère
Le personnel du média de proximité bruxellois BX1 dénonce une « gestion brutale, opaque et indigne d’un service public » après l’annonce, sans concertation, d’une restructuration entraînant le licenciement de huit équivalents temps plein : huit journalistes sont licéncié·es avec effet immédiat.
Les travailleur·ses reprochent à l’organe d’administration (OA) d’exiger une hausse de la production alors même que les conditions de travail se détériorent. En effet, dans le même temps, l’OA annonce vouloir « repositionner la chaîne » en augmentant la productivité et le nombre de programmes.
La rédaction dit avoir appris « avec stupéfaction » l’existence de ce plan, présenté comme jusqu’ici comme étant « en construction », sans informations claires sur les postes supprimés, le futur organigramme ou la stratégie globale. Cette restructuration intervient deux semaines seulement après la nomination d’Annebel Joseph à la direction, en remplacement de Marc De Haan. L’indemnité de départ de ce dernier, 550.000 euros, finalement réduite de moitié, avait déjà suscité de la colère au sein du personnel.
Réforme des médias de proximité : de 12 à 8, un risque pour le pluralisme ?
En juillet 2025, la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) a validé la réforme des Médias de proximité, portée par la ministre des Médias Jacqueline Galant (MR). Officiellement, cette réforme doit «renforcer la stabilité financière et administrative » du secteur et améliorer sa gouvernance, mais cette restructuration inquiète.
Le nombre de médias de proximité reconnus passerait de douze à huit. Chacun d’eux devrait couvrir un territoire élargi, avec une organisation laissée à leur libre appréciation. À ce stade, aucun engagement clair n’a été donné quant au financement futur du secteur, un flou qui alimente les craintes.
Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a rendu un avis critique. Dans un contexte budgétaire sous tension, il alerte sur un risque de désertification informationnelle dans certaines zones, une perte de contact avec le terrain et une centralisation excessive des rédactions.
Réduction du nombre de médias, élargissement des zones couvertes et possible baisse de financement : la combinaison de ces trois facteurs est décrite par plusieurs acteurs comme une « régression organisée » de l’information locale, alors que la presse écrite se concentre, que la RTBF réduit certaines missions et que la désinformation progresse.
Le projet de réforme implique également une nouvelle composition des conseils d’administration (CA) des médias de proximité. Il prévoit de supprimer la représentation minimale du secteur associatif et culturel au sein des CA de ces médias, tout en ouvrant les CA aux bourgmestres et échevins, et en limitant le nombre d’administrateurs. Le secteur dénonce ces mesures comme une menace pour la liberté d’association et l’indépendance fonctionnelle des médias. Comment écrire de manière libre et critique sur la politique d’un bourgmestre ou échevin qui siègerait au CA ? En effet, au sein du CA les administrateur·rices peuvent prendre des décisions qui affectent directement le personnel du média, ce qui peut imposer une certaine censure de protection aux journalistes.
Rationalisation mais aussi concentration médiatique
Un autre mouvement structure le paysage médiatique belge: la concentration. En juin 2025, les deux plus grands groupes de presse belge : Rossel et IPM ont annoncé le projet de fusion de leurs activités. Le goupe IPM, holding de la famille Le Hodey, propriétaire notamment de La Libre Belgique, L’Avenir et de La DH, entrera au capital du groupe Rossel. Les défenseurs de cette fusion parlent d’un rapprochement « indispensable » pour garantir la pérennité d’un journalisme professionnel et indépendant en Belgique francophone.
Si le groupe Rossel possède de nombreux médias et rachète souvent des médias de types différents, l’enjeu est toutefois inédit : avec cette fusion, le groupe Rossel possèdera quasi-totalité de la presse quotidienne sur toute l’étendue de la Belgique francophone.
Quand un acteur devient dominant, les « économies d’échelle » deviennent tentantes. Rationaliser, mutualiser, centraliser : autant de pratiques présentées comme des nécessités économiques, mais qui ont souvent un impact direct sur les équipes, la qualité de l’information publiée et la diversité éditoriale.
« Il faut s’intéresser à l’impact que ça a sur l’emploi, sur la stabilité de l’emploi et finalement, sur le contenu journalistique proposé aux audiences » – Olivier Standaert, professeur et directeur l’Ecole de journalisme de l’UCLouvain
Dès lors, comment faire en sorte que la diversité médiatique soit maintenue? Certains médias proposent de maintenir des lignes éditoriales, des équipes et des logiciels de publication séparés, avec des éditions régionales qui auraient leurs propres rédactions et chef·fe d’édition par région et par titre. Cependant, si cette immense entreprise gérée par Rossel est vue comme un business où il faut avant tout faire du clic et être profitable, comment garantir une information de qualité, diversifiée, et accessible à tous·tes ?
S’il est normal pour un média de vouloir être un minimum rentable, de couvrir ses frais et de rémunérer les journalsites, la poursuite du profit, pour verser des dividendes aux actionnaires est néanmoins une menace pour nos médias et leur contenu.
Medor et Imagine: slow médias en difficulté
Les difficultés financières des médias indépendants se multiplient. En décembre 2023, Médor lançait un « Appel pour un journalisme robuste », alertant sur leurs difficultés financières. Quelques mois plus tard, c’est Imagine, Demain le monde qui tire la sonnette d’alarme. Deux magazines belges d’investigations qui misent sur l’enquête, le temps long et la transparence.
Le 4 avril 2025, le numéro d’Imagine adopte un ton inédit : consacré aux médias indépendants « en résistance », il accompagne une vaste campagne de soutien pour assurer la survie du magazine. Il décrit avec précision les enjeux de cette crise pour les médias indépendants. Toute la presse écrite traverse une phase difficile, prise entre les nouveaux usages numériques, la gratuité de l’information et la domination des réseaux sociaux. Près de 40 % des francophones pratiquent désormais « l’évitement actif » de la presse payante. Dans ce contexte, les GAFAM captent l’essentiel des recettes publicitaires, tandis que les groupes de presse traditionnels sont concentrés, sous l’effet de fusions et de rachats, ce qui réduit encore le pluralisme. Cette situation renforce la précarisation du métier de journaliste et fragilise les modèles coopératifs, particulièrement exposés dans un marché francophone belge déjà très étroit.
Les médias qui travaillent sur du temps long peinent à survivre. Produire des dossiers fouillés, des enquêtes ou des analyses de fond coûte cher et prend du temps, dans un paysage dominé par l’audience et la rapidité. Les chaînes privées et les chaînes d’information en continu privilégient les contenus rapides, spectaculaires et bon marché comme les faits divers, le buzz, la polémique, car ils garantissent une audience immédiate : plus de clic, plus de profit, mais aux dépens de la qualité de l’information. Cette dynamique fait le jeu des stratégies d’extrême droite, qui exploitent parfaitement la logique médiatique contemporaine.
« leur succès [aux stratégies d’extrême droite], c’est d’avoir su tirer parti des avantages que leur offre l’écosystème médiatique moderne ». – Samuel Bouron, sociologue
Fake news, racisme, provocations calculées : dans un système capitaliste où il faut produire plus, plus vite et moins cher, ces contenus circulent plus facilement que les enquêtes approfondies. Dans cet environnement, le slow média, plus lent et coûteux, se retrouve structurellement désavantagé.
Les médias à l’ère du capitalisme
Qu’il s’agisse des licenciements brutaux à BX1, de la réforme des médias de proximité qui risque d’appauvrir le pluralisme, ou de la fusion Rossel–IPM qui consacre une quasi-hégémonie sur la presse quotidienne francophone, chacun de ces cas est le fait d’une même dérive : les exigences de rentabilité, voire profitabilité, prennent progressivement le pas sur la mission d’informer. Les médias sont pris en étau entre rationalisation économique et concentration des pouvoirs. Dans ce contexte, les médias d’enquête indépendant comme Medor et Imagine sont particulièrement fragilisés par une logique marchande qui favorise le buzz et la production rapide au détriment d’enquête de fond, un déséquilibre dont l’extrême droite tire parti.
S’ajoutent à cela les pressions politiques sur différents journalistes et médias : des personnalités politiques n’ont pas hésité à faire entendre leur mécontentement après l’une ou l’autre publication médiatique. Cet été 2025 a notamment été marqué par la diffusion d’une conversation entre Georges-Louis Bouchez (MR) et une journaliste de la RTBF, où le président de parti menace physiquement l’auteur d’une article qui lui a déplu.
À l’heure où le capitalisme pousse à la concentration, à la vitesse et à l’uniformisation, maintenir un véritable pluralisme, une indépendance médiatique et garantir un droit à l’information devient une urgence pour la survie du débat et des idées démocratiques.
Légende :
*Média de proximité : Un média de proximité est un éditeur de services de médias audiovisuels pour une zone géographique délimitée (pour une ville comme Bruxelles ou pour un ensemble de communes). Les médias de proximité sont autorisés par le Gouvernement et ont pour mission de service public, dans la zone de couverture les concernant (un ensemble de communes), la production et la réalisation de programmes d’actualités, d’animation, de développement culturel et d’éducation permanente. Le gouvernement autorise les médias de proximité pour une durée de 9 ans (renouvelable). https://www.csa.be/faq_csa/quest-ce-quun-media-de-proximite/
Sources :
Bx1, décembre 2025. Une gestion brutale et opaque : le personnel de BX1 dénonce le plan de restructuration qui lui est imposé https://bx1.be/categories/news/une-gestion-brutale-et-opaque-le-personnel-de-bx1-denonce-le-plan-de-restructuration-qui-lui-est-impose/
CSA, novembre 2025. Projet de réforme des médias de proximité : le secteur remet son avis https://www.csa.be/172945/projet-de-reforme-des-medias-de-proximite-le-secteur-remet-son-avis/
Médor, décembre 2025. Groupe Rossel : Médiavore belge https://medor.coop/magazines/medor-n41-hiver-2025-2026/groupe-rossel-mediavore-belge-presse-ipm-monopole-pluralisme-democratie/
Imagine, avril 2025. Médias libres en danger d’extinction https://kiosque.imagine-magazine.com/digital/medias-libres-en-danger-dextinction/
RTBF, juillet 2025. 8 médias répartis sur 6 pôles géographiques, le gouvernement MR-Engagés s’accorde sur la réforme des médias de proximité https://www.rtbf.be/article/reforme-des-medias-de-proximite-le-gouvernement-mr-engages-s-accorde-sur-une-note-quelque-peu-remaniee-11577844
RTBF, août 2025. Menaces proférées par Georges-Louis Bouchez contre un journaliste de la RTBF : les coulisses de l’incident https://www.rtbf.be/article/menaces-proferees-par-georges-louis-bouchez-contre-une-journaliste-de-la-rtbf-les-coulisses-de-l-incident-11586553
Samuel Bouron, 2025, Politiser la haine, La dispute.
Bruxelles Dévie, publication intégrale autorisée.
