L’Europe ne fait pas bonne impression dans la confrontation géopolitique. En raison d’un manque de vision et d’orientation. Et en raison d’options contradictoires, qui nécessitent un débat de fond. Avec Trump le ton s’est durcie. Le système-monde est en train de basculer. Ce n’est pas seulement la fin du marché mondial néolibéral et du multilatéralisme, du Conseil de Sécurité et le droit international, mais aussi celle de l’hégémonie américaine elle-même. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.
Avec l’entrée des États-Unis (isolationniste!) dans la Première Guerre mondiale, la défaite de l’Allemagne et la fin de la domination du Royaume-Uni, le centre du système-monde a basculé de l’Europe à l’Amérique du Nord. Cependant, cette hégémonie a été immédiatement contrariée par la révolution russe et la construction d’un camp soviétique après la deuxième guerre mondiale. L’émancipation du monde colonial (européen) est ainsi devenue un enjeu de la guerre froide et de différents modèles de développement. La géopolitique y était dominée par une course aux armements et une mentalité destructrice de dissuasion nucléaire.
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Avec la chute du mur et l’implosion du régime soviétique en 1989, la lutte (et pour certains l’histoire) semblait avoir pris fin. L’économie de marché capitaliste allait devenir le fil conducteur de l’ensemble du système mondial. Le libre-échange, la restructuration des marchés du travail et le nivellement selon les lois de l’offre et de la demande allaient unifier un monde en paix. Même les alternatives politiques ont abandonné la perspective d’un autre modèle économique. La quasi-totalité du mouvement ouvrier est devenue social-libéral, y compris là où il était au pouvoir.
Et c’est précisément là que résidait l’impasse du néolibéralisme. Le modèle TINA (There is no alternative) reposait sur la prétendue trinité de démocratie, liberté et marché. Aujourd’hui, il apparaît qu’une économie de marché tire profit d’un certain autoritarisme et d’une certaine restriction de la liberté. L’économie d’État chinoise a été plus performante que le libre-échange américain. Le marché ne garantit donc ni la démocratie ni la liberté. L’idéologie libérale est désormais systématiquement remplacée par un discours nationaliste conservateur aux traits autoritaires. La concurrence sur les marchés est une affaire d’État, une guerre de tarifs, de prélèvements et de taxes.
Et c’est bien là le cœur du problème. « Make America Great Again » est un projet géopolitique visant à défendre l’hégémonie (déclinante) des États-Unis. Celle-ci repose principalement sur sa supériorité militaire. Les États-Unis disposent toujours de l’armée la plus puissante au monde, avec 40 % des dépenses militaires mondiales. Mais la Chine, la Russie et l’Inde se renforcent. Et même l’Europe dispose au total d’une armée plus importante (environ 2 millions contre environ 1,4 million). Ce renforcement militaire doit donc s’accompagner d’une géopolitique intelligente.
Trump a compris que les États-Unis ne peuvent plus contrôler le monde entier. Même avec les alliés atlantiques. L’équilibre des pouvoirs militaires et économiques est en train de basculer. Le centre de gravité géographique se déplace également de l’Atlantique vers l’océan Pacifique et la région arctique. La ligne Trump est donc évidente: dans le contexte tendu avec la Chine, il est d’abord important d’avoir les continents américains comme alliés. D’où les priorités accordées au Canada, à l’Amérique latine et au Groenland. Puis, il s’agit de matières premières et de relations néocoloniales en Afrique, au Moyen-Orient et dans le Pacifique. Les défis planétaires – climat, droit international, ONU – sont ignorés. Et une Europe divisée et affaiblie est un bonus. Pas con du tout. Pour gagner le temps nécessaire à la mise en œuvre de ce plan, il convient de s’entendre avec la Chine et la Russie. Une sorte de coexistence pacifique laissant à chacun sa sphère d’influence. C’est l’accord implicite de Trump avec Poutine et Xi. Trump est peut-être un pervers égocentrique, mais son appareil et son projet politique ont une cohérence et une stratégie. En interne, ils travaillent à la mise en place d’un État fort et répressif, un projet américain à la Orban (ou pire).
Repenser l’Europe
Dans ce jeu géopolitique, c’est surtout l’Europe qui est perdante. Prisonnière de sa propre histoire et dépourvue d’une nouvelle vision d’avenir. Au cours de leur longue histoire, les pays européens ont été les inventeurs de l’État-nation, du colonialisme et de l’impérialisme, ainsi que du système mondial moderne. Après la Seconde Guerre mondiale, très destructrice, l’Europe est restée divisée. L’Europe occidentale a alors lancé ce processus d’unification malheureusement limité par trois contraintes.
L’unification européenne a toujours été considérée comme faisant partie de l’hégémonie américaine, de l’alliance occidentale, de l’OTAN. Pour Washington, l’Europe était (et est toujours) avant tout un continent abritant des dizaines de bases militaires, 90 000 soldats et acheteur de ses armes. Certainement pas un continent doté d’une défense forte et autonome. L’OTAN s’est toujours opposée à une armée européenne et entretient activement une Europe divisée. La dépendance militaire en matière d’équipement et de structures de commandement est écrasante. Deuxièmement, l’unification européenne reposait sur un modèle d’État-providence situé entre l’économie planifiée soviétique et le marché libre américain. Ce modèle a également été détruit par la mondialisation néolibérale, qui a mis fin au dialogue social typiquement européen. Il en résulte une union dans laquelle le marché et la réglementation économique ont été unifiés, mais où tous les éléments de la construction sociale, culturelle et politique sont restés nationaux. Aujourd’hui, l’impasse de la division est évidente. Entre les USA, la Russie et la Chine, l’UE ne pèse rien, bien que en nombre et en chiffres supérieure. Et Trump veut ancrer cette division en soutenant explicitement les partis nationalistes autoritaires d’extrême droite qui seront bientôt au pouvoir dans chaque pays.
Aucune réponse satisfaisante ne sera trouvée dans le cadre de l’Union européenne actuelle. Une union avec des États membres, tous soumis à un gouvernement conservateur de droite, au sein d’un marché néolibéral et sans construction démocratique et culturelle d’une société, est vouée à l’échec. Pour penser un scénario alternatif, il faut partir des bases matérielles de l’unité. Celle-ci repose sur deux dynamiques spatiales. D’une part, il s’agit des dialectiques entre une zone centrale et deux périphéries différentes. L’UE est en fait déterminée par le nord-ouest, par un cœur qui s’étend du sud de l’Angleterre, en passant par les bas pays, la Ruhr et la Bavière, jusqu’au nord de l’Italie. Cette «banane bleue» sur moins d’un cinquième de la surface, concentre les deux tiers de la population et les trois quarts de la production économique ! L’unification de l’Europe ne peut aboutir sans combler le retard des régions périphériques méditerranéennes et est-européennes. Sinon il resteront séduit par la Russie et/ou la Chine. Et puis il y a l’infrastructure réelle du marché unique. Celle-ci ne repose pas sur l’ensemble du territoire des pays unifiés, mais sur les réseaux de zones métropolitaines interconnectées, les réseaux urbains d’échanges et de flux. C’est là le véritable lien qui devrait être transformé en récit politique Européen.
Urbanité contre nationalisme
La grande majorité des Européens vivent aujourd’hui dans quelque 828 zones urbaines. Et ces villes se sont beaucoup métissées ces dernières années, devenant multiculturelles, mixtes et diversifiées. Elles ont dépassé l’image nationale et ont une convivialité super diverse. C’est certainement le cas de la capitale de l’Europe, où 80 % de la population a des racines migratoires, où les deux tiers sont multilingues et vivent dans la mixité, et où le double apartheid institutionnel est en crise profonde. Écrire une narrative européenne devra donc dépasser le cadre de l’État-nation monoculturel, se concentrer sur la riche histoire urbaine qui a donné naissance aux libertés, à la modernité et aux Lumières, et rechercher la connexion et le métissage face aux tendances identitaires autoritaires. Dans la défense des valeurs démocratiques européennes, les villes se rangent souvent du côté de l’Europe contre les nationalistes conservateurs.
Les mesures répressives prises par les brigades fédérales ICE dans les villes américaines illustrent les tensions qui vont également s’intensifier en Europe. Dans les grands pays européens aussi, on assiste à des interventions policières sans précédent contre la solidarité avec la Palestine ou d’autres formes de liberté d’expression. La démocratie est en jeu dans la plupart des pays. Tandis que l’état se durcit, les villes résistent. Et partout, on observe une répression nationale croissante contre les phénomènes urbains. Dans le contexte géopolitique actuel, l’Europe devra choisir son camp : s’allier à Trump au sein de l’Alliance atlantique et opter pour la militarisation et des gouvernements autoritaires de droite (la position de la droite), ou choisir son propre modèle démocratique, fondé sur une urbanité multiculturelle tolérante. La géopolitique actuelle mobilise aussi l’imaginaire, les narratives, la culture. C’est peut-être aussi dans cette perspective d’une Europe pacifique et foncièrement démocratique qu’il faut travailler un accord entre l’Ukraine et la Russie, au-delà des plans géopolitiques trumpiens. Une bonne compétition pour un vrai prix Nobel de la Paix.
Eric Corijn,
Professeur à la VUB
Auteur de « Démocratiser l’Europe » (Ed. Samsa).
