Il était une fois l'”Asie-Pacifique” (2ème partie)

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Vers la Chine

L’un des exploits les plus honteux de l’impérialisme britannique, la « Guerre de l’opium » (la première, de 1839 à 1842), fut l’imposition manu militari de l’ouverture de la Chine aux produits anglais. Le Premier ministre William T. Gladstone, devenu libéral, devait plus tard juger ce conflit « des plus infâmes et des plus atroces »…

Au XVIIIe siècle, le commerce de la Grande-Bretagne avec la Chine s’était déjà fortement développé, mais sur des bases très inégales, au détriment des négociants britanniques: si le thé, importé de Chine, était devenu progressivement la boisson nationale anglaise, “les Chinois n’achetaient pratiquement rien en retour[1]. Unique producteur et unique vendeur mondial de thé, l’Empire du Milieu en empêchait toute transplantation à l’étranger[2]. L’opium – ainsi que le coton – des Indes britanniques étaient devenus pour les négociants anglais un moyen de payer leurs achats toujours croissants de thé et de soie à la Chine[3]. Conséquence de ce commerce et de la volonté britannique d’en équilibrer les relations, la fumerie d’opium[4] produit aux Indes britanniques se développa rapidement en Chine. Cependant, l’importation toujours croissante d’opium indien avait fini par alarmer les autorités de Nankin[5], tant pour ses conséquences sur la balance des paiements que pour ses effets sur la santé de leurs sujets. Dès 1729, un édit impérial en avait proscrit la vente et la consommation dans l’Empire. Suite au renforcement des mesures de rétorsion chinoises qui rendaient difficile la contrebande, les marchands anglais se replièrent un temps sur Macao, que les Chinois bloquèrent par la suite[6]. Mais, en 1839, la bureaucratie impériale décida de renforcer drastiquement les interdictions antérieures : un commissaire impérial, Lin Zexu, fut dépêché à Canton où, après s’être attaqué aux trafiquants et consommateurs chinois, il fit également arrêter des marchands anglais, dont le Surintendant au Commerce qui représentait la Couronne britannique dans l’Empire. Enfin, il ordonna la fermeture des entrepôts et la saisie des magasins et fit saisir 20.000 caisses d’opium qui furent jetées à la mer. Une Opium Party en quelque sorte… « offrant aux défenseurs de la libéralisation des marchés un casus belli »[7] qui apparut comme entièrement justifié en ces temps où le libre-échange faisait déjà figure d’idéologie dominante[8].

Après un bombardement de Canton par la flotte britannique, en juin 1840, la chute de Shanghai en 1842 puis les menaces sur la capitale mèneront à la capitulation chinoise. Le Traité de Nankin du 29 août 1842 offrira des conditions plus favorables aux marchands anglais, bientôt étendues à ceux des autres nations occidentales. Plus : une indemnité de 21 millions de dollars sera versée aux Britanniques ! En toute logique libre-échangiste, ceux-ci arracheront aussi à la Chine l’abolition du monopole de Cohong (qui faisait de Canton le seul port autorisé à commercer avec les étrangers) et l’ouverture au commerce étranger de quatre ports supplémentaires[9] dans lesquels un consul britannique put s’installer. Les Chinois concédèrent l’égalité de statut entre fonctionnaires diplomatiques du même rang et un tarif douanier uniforme et modéré pour toutes les importations et exportations. Et, last but not least, l’île de Hongkong, verrou stratégique parce que située à l’embouchure de la Rivière des Perles et donc débouché maritime de Canton, fut cédée à l’Angleterre.

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Paul Delmotte,
professeur de politique internationale et d’Histoire contemporaine, retraité de l’IHECS


[1] Carl Déry, « Quand l’Angleterre inondait la Chine d’opium », in Alternatives internationales, n°48, septembre 2010
[2] Le documentaire de Diane Perelsztejn, Le voleur de thé, diffusé sur ARTE (L’Aventure du thé) en 2002, nous a rappelé l’histoire du botaniste, aventurier, grand voyageur et espion industriel – au nom prédestiné – Robert Fortune (1812-1880) qui déroba en 1851 aux Chinois leurs techniques de culture et leurs semences avant d’implanter la culture du thé aux Indes… britanniques.
[3] Auparavant en effet, le peu d’intérêt chinois pour les produits anglais forçait à acheter en argent, au détriment des réserves monétaires britannique. « L’Angleterre tira avantage du pavot récolté […] en Inde pour devenir un acteur de premier plan dans le commerce de l’opium, ce qui lui permit d’accroître considérablement ses achats de thé […] Les ventes d’opium en Chine eurent même pour effet un revirement spectaculaire de la balance commerciale dans les années 1820 » (C. Déry, art. cit.).
[4] Auparavant, l’opium était connu en Chine pour ses vertus médicinales. Le professeur Bin Wong remarque (in Les Collections de l’Histoire, n° 57, octobre-décembre 2012) que « ce ne sont pas les Anglais qui ont créé la demande chinoise d’opium au début du XIXe siècle. Les Chinois y ont pris goût depuis plusieurs générations, surtout ceux des régions côtières. Mais les Anglais se sont organisés pour accroître sans cesse les exportations d’opium indien vers la Chine ».
[5] Nankin sera la capitale de l’Empire jusqu’en 1912.
[6] Marie-Claire Bergère (Les Collections de l’Histoire, n° 57, octobre-décembre 2012).
[7] Bin Wong, art. cit.
[8] Marie Fourcade évoque « la foi doctrinaire dans la rationalité du marché » professée par les Britanniques (in Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme. XVIe-XXIe siècle : de l’extermination à la repentance, Laffont, 2003). Mike Davis observe à propos des grandes famines en Inde du Sud (1876-79) dont les victimes purent atteindre les 20 à 30 millions de morts, que « le dogme libre-échangiste et le froid calcul égoïste de l’Empire britannique justifiaient l’exportation d’énormes quantités de céréales vers l’Angleterre au beau milieu de […] l’hécatombe » (in Le Monde Diplomatique, « Les famines coloniales, génocide oublié », avril 2003).
[9] Amoy, Fuzhou, Ningbo et Shanghaï.
[10] Nom que les Européens donnaient au détroit de Humen, sur la rivière des Perles, près de Canton. Trois batailles sino-anglaises y eurent lieu: en 1841, pendant la Première Guerre de l’Opium, en 1856, lors de la seconde et, en 1847, une « expédition punitive ».
[11] Traité « de paix, d’amitié et de commerce », signé le 3 juillet 1844 et ratifié l’année suivante par le président Tyler. Le traité de Whampoa fut signé le 23 octobre 1844.
[12] Nous écrirons « Taïping ». Le nom complet de ce mouvement insurrectionnel était « Royaume céleste de la grande paix » (T’aï P’ing Tianguo).
[13] Le Traité de Burlingame fut à l’origine de la diapora chinoise californienne. Suite aux explosions de xénophobie antichinoise aux États-Unis. Le Chinese Exclusion Act (1882) abolit le Traité de Burlingame et limita cette émigration.
[14] Les origines de la révolution chinoise, Gallimard, 1967, p. 30.
[15] Avec en plus ce paradoxe : Pékin avait, pour combattre es Anglais, favorisé la distribution d’armes dans la population… (Cf. R. Bin Wong in L’Histoire, La Chine, 2000 ans d’empire, n° (spécial) 300, juillet-août 2005).
[16] Enzo Traverso, Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée, La Découverte, 2016.
[17] Empire du Mal contre Grand Satan. Treize siècles de cultures de guerre entre l’islam et l’Occident, Armand Colin, 2005,1994, 42
[18] L’Ère du capital, 1978, 181-186.
[19] Sous commandement anglais et composée de Chinois formés à l’occidentale et très bien armés.
[20] La “deuxième Guerre de l’opium” a aussi été appelée – plus exactement – “deuxième guerre anglo-chinoise”, “Guerre de l’Arrow”, ou “Expédition franco-anglaise en Chine”.
[21] L’Arrow, déjà saisi par les Chinois pour piraterie, avait été revendu puis immatriculé comme britannique. Fin octobre 1855, les Chinois l’accusèrent de piraterie, et arrêtèrent plusieurs de ses marins chinois.
[22] Sac dont l’écrivain, journaliste et acteur français Lucien Bodard, Prix Goncourt 1977, nous fait une description hallucinante dans La vallée des roses (1977).
[23] Notons aussi que la Russie reçut à cette occasion la Mandchourie extérieure.
[24] La clause de la nation la plus favorisée et de nouveaux tarifs, nettement réduits, sur leurs importations.
[25] De la péninsule de Kowloon et de la Stonecutters Island.
[26] En bénéficièrent l’Allemagne, l’Italie, le Danemark, les Pays-Bas, l’Espagne, la Belgique et l’Autriche-Hongrie
[27] In L’ère des révolutions, Complexe, 1988, p.137.
[28] Histoire des États-Unis contemporains, André Versaille éditeur, 2008.
[29] Ibid., p.31.
[30] Ibid., p.30.
[31] Bernard Vincent, Histoire des Etats-Unis, Flammarion, coll. Champs, 1997, p.93.
[32] Avant d’être à nouveau brandie en 1895 lors d’un conflit frontalier entre le Venezuela et la Guyane britannique, sur fond de découvertes aurifères. C’est le Venezuela qui avait invoqué la Doctrine Monroe pour obtenir l’appui étasunien. Le ton avait fortement monté entre Washington et Londres, mais la Grande-Bretagne, empêtrée dans la Guerre des Boers, avait dû accepter un arbitrage (B. Vincent, op. cit., p.156)
[33] Vincent, pp.94, 152 et 155-56
[34] Vincent, p. 152
[35] En Argentine contre Buenos-Aires (1852-1853), au Nicaragua (1853 et 1854), en Uruguay (1855) et… en Angola (1860)

Illustration: Bataille de la rébellion de Panthay 


Paul Delmotte

Par Paul Delmotte

Professeur de Politique internationale, d'Histoire contemporaine et titulaire d'un cours sur le Monde arabe à l'IHECS, animé un séminaire sur le conflit israélo-palestinien à l'ULB. Retraité en 2014.

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