Voilà un ouvrage qui a une histoire particulière. Dick van Galen Last fut pendant plus de trente ans bibliothécaire au NIOD (Nederlands Instituut voor Oorlogsdocumentatie, ou Institut néerlandais de documentation de Guerre, qui a fusionné avec le Centre pour les études sur l’Holocauste et le Génocide). En 2010, il soutint à Amsterdam une thèse monumentale intitulée « La honte noire : le débat sur l’engagement de soldats noirs en Europe (1914-1922) ». Mais, quelques jours après la soutenance, il mourut d’un infarctus, à l’âge de 57 ans. C’est donc à l’un de ses amis, l’historien Ralf Futselaar, que l’on doit la transformation de la recherche d’une vie en un livre dense (180 pages de texte, accompagnées d’un appareil de notes, d’une vaste bibliographie et d’illustrations), servi par la traduction irréprochable de Paul-Louis van Berg.
La question centrale de l’ouvrage, divisé en neuf chapitres vifs, est celle-ci : « pourquoi la France fut-elle la seule nation à faire venir en Europe des soldats noirs qui combattirent pour la métropole lorsque la guerre éclata en 1914 et à les y maintenir lorsque la lutte armée prit fin en 1918 ? ». Et l’auteur ajoute : « quelles furent les conséquences, pour la fierté occidentale, du recours aux peuples colonisés que le discours darwiniste blanc de la fin du 19e siècle décrivait comme plus faibles ? ». Ces questions se posent avec d’autant plus d’acuité que l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Belgique ou l’Italie, dès le 19e siècle, avaient utilisé les Noirs pour soumettre les autres peuples de couleur ou pour maintenir l’ordre dans les colonies. D’emblée, D. van Galen Last souligne que la présence en Europe de Noirs armés suscita des réactions très vives dans un certain nombre de pays, parce que ses enjeux dépassaient le simple cadre militaire. En effet, cette présence interroge plus globalement les relations entre les Blancs et Noirs ; elle provoque une racialisation nouvelle des sociétés européennes et redéfinit les liens entre race, sexualité et politique.
Dans le premier chapitre, l’auteur rappelle comment les puissances coloniales se sont résolues, selon des modalités variables, à intégrer dans leurs troupes des Noirs comme « auxiliaires » des conquêtes coloniales tout en refusant, par racisme, d’en faire usage sur les théâtres de guerre européens, à l’exception de la France. Au total, plus de deux millions d’Africains prirent part à la Grande Guerre en Afrique. En revanche, en Europe, la situation fut plus complexe. Du côté français, beaucoup a déjà été écrit sur l’appel à l’Afrique noire et sur la façon dont les Noirs africains, antillais ou américains furent accueillis par les Français. Incontournables sont ainsi les travaux classiques de Marc Michel auxquels s’ajoute le livre plus récent de Richard Fogarty, Race and War in France [9]. La première originalité de ce livre est de décentrer le regard et de proposer une approche globale de la question. L’auteur rappelle ainsi l’importance des préjugés raciaux en Grande-Bretagne, qui expliquent notamment pourquoi les British West Indian Regiments (BWIR, Noirs des Caraïbes) furent envoyés en Égypte et non sur le front européen ; pourquoi, également, les Noirs canadiens, d’abord sous régime britannique puis sous régime français, servirent comme bataillons de travail, loin du front. Il souligne ensuite que l’appel aux soldats noirs suscite une très forte opposition en l’Allemagne où se réveille le vieux conflit entre Kultur et Civilisation : en recourant aux soldats noirs, la Grande-Bretagne et la France se mettent hors de la civilisation européenne. Pour les Allemands, les Noirs sont des animaux sauvages prédateurs ; pour les Français, le contact avec la civilisation française en a fait des humains, même s’ils sont immatures. Tout cela est en partie bien connu. Mais D. van Galen Last insiste sur le fait que la propagande de guerre se leste très rapidement de connotations sexuelles, point qui est repris dans les derniers chapitres.
Le troisième chapitre, consacré surtout à la mobilisation massive de l’année 1918 et aux réticences que suscitèrent dans certains milieux français les recrutements en AOF, n’apporte pas grand-chose de neuf : l’opposition de Van Vollenhoven et le rôle de Blaise Diagne sont désormais bien connus. Une fois de plus, l’intérêt de l’ouvrage réside dans la mise en perspective internationale. L’historien évoque ainsi les réticences qui se manifestent aux États-Unis vis-à-vis de la formation de soldats noirs (pour les Noirs du Sud, s’engager c’était possiblement se soustraire au contrôle quotidien des Blancs) ; il souligne également que sur environ 367 000 soldats noirs de l’armée américaine, 200 000 furent envoyés en Europe, en majorité comme manutentionnaires. En Grande-Bretagne, on observe les mêmes réticences à l’égard des Noirs, malgré le manque de soldats blancs et alors que sont recrutés en masse des Sikhs et les Gurkhas.
Dans le quatrième chapitre, il est question des rencontres entre soldats noirs et blancs, et entre soldats noirs et civils blancs. Là encore, le cas français est bien connu, d’autant que les sources sont rares. L’auteur rappelle que les soldats noirs furent mieux traités par les Français – en quelque sorte tenus par les valeurs de la République – que par les Britanniques ou les Américains. On sait toutefois moins que, du côté américain, les soldats noirs furent victimes de brimades, surtout de la part d’officiers blancs généralement issus des États du Sud. L’enquête de W.E.B. Du Bois, entreprise en février 1919, révéla ainsi l’ampleur des discriminations au sein de l’armée américaine, discriminations qui contrastaient avec l’accueil plutôt positif que leur réserva la population française. D. van Galen Last ne manque pas non plus d’évoquer les nombreux cas de mauvais traitements infligés aux soldats noirs français par la police américaine dans les villes portuaires françaises. Quant aux autorités britanniques, elles firent tout pour maintenir la ségrégation raciale, y compris en France : les Noirs furent engagés pour l’essentiel comme travailleurs et non comme combattants, ce qui ne manqua pas de susciter des protestations, voire des révoltes parmi les Sud-Africains noirs et les BWIR. À notre sens, les pages les plus intéressantes sont ici celles consacrées à l’attention toute particulière des autorités françaises et américaines pour les relations amoureuses et sexuelles entre les Noirs et les Françaises. Les Américains allèrent jusqu’à interdire à leurs Noirs la fréquentation des bordels – au grand étonnement des Français, au demeurant.
Le chapitre suivant évoque la démobilisation et ses conséquences souvent dramatiques. En Grande-Bretagne, notamment à Liverpool et à Cardiff, le retour des Noirs provoque à l’été 1919 des émeutes raciales. Les relations sexuelles entre Noirs et Anglaises, qui s’accompagnent de la large diffusion par la presse britannique d’une « image terrifiante du noir hypersexué », suscitent une profonde remise en cause de la virilité britannique et une hantise du métissage. Rien d’étonnant, par conséquent, à la multiplication, à partir de 1919, des dispositions visant à expulser ou à interdire aux individus de couleur non britanniques l’entrée sur le territoire britannique. Les États-Unis n’échappent pas aux violences de l’été 1919 qui font 250 morts dans une vingtaine de villes. On craint d’ailleurs une « guerre raciale » présentée comme la conséquence de la libre circulation des Noirs en France pendant la guerre (et leur fréquentation des Françaises). En France, enfin, le gouvernement fait tout pour dissuader le maintien des Noirs en métropole, à l’exception de ceux qui ont épousé une Française. Toutes ces mobilités ont accéléré la cristallisation de mouvements noirs transnationaux qui inquiètent Britanniques et Français, qu’il s’agisse du United Negro Improvement Association de Marcus Garvey ou du Black Atlantic, qui désigne un réseau noir informel couvrant l’Amérique du Nord, l’Afrique et l’Europe. Émerge après la guerre un mouvement d’avant-garde noir international et radical, tandis qu’artistes et intellectuels européens s’enthousiasment pour les « arts nègres ».
Les trois derniers chapitres, les plus intéressants à nos yeux, portent sur la « honte noire », autrement dit sur les effets de la participation de soldats noirs à l’occupation de la Rhénanie. Pour les Allemands, le transfert de « 50 000 » (en fait, 10 fois moins…) soldats noirs au cœur de l’Europe blanche fut un outrage, « un crime contre l’Europe entière ». Eux qui avaient perdu leurs colonies devaient subir ce que l’auteur nomme une « situation coloniale inversée », autrement dit une occupation par des soldats africains. Les Allemands se mobilisent donc massivement contre la « honte noire ». Une véritable campagne de haine raciale se développe en Allemagne, appuyée par les organisations féminines, opposées à la traite des femmes et en particulier aux bordels de campagne, et par une grande partie des organisations ouvrières. Bientôt, elle devient internationale, trouvant par exemple des relais en Angleterre grâce notamment à l’activisme du journaliste E. D. Morel (The Black Men’s Burden, 1920). Cette campagne fut une manière de déconsidérer la France auprès de ses alliés, de cristalliser le sentiment de revanche contre le Diktat en racialisant le sentiment de déclin qui traversait la société allemande. Elle marque la montée en puissance de la sexualité, de la race et de l’identité nationale qui sont désormais étroitement articulées. La femme allemande symbolise le martyr de la nation allemande. Peu à peu, la peur du métissage s’élargit aux Juifs, à leur tour dénoncés comme des agresseurs sexuels, tout comme les bolcheviques – la « barbarie rouge » et la « barbarie noire » étant interchangeables. Cette campagne, qui bientôt nourrit « l’eugénisme négatif des hygiénistes raciaux », n’a pas été dénoncée par les intellectuels allemands, à quelques exceptions près (Klaus Mann). De nombreuses publications insistent sur les ressemblances entre les Juifs et les Noirs, sur les risques sanitaires que la présence des Noirs fait courir aux zones occupées. Comme l’écrit l’auteur, « la crainte des maladies vénériennes exprimait finalement l’angoisse des hommes allemands à l’idée de perdre le contrôle sur leurs femmes ». Il souligne également la place de cette campagne dans l’émergence puis la diffusion de l’idéologie raciste nazie.
Au total, il s’agit donc d’un ouvrage dense et riche (l’auteur semblait avoir tout lu !), qui relève presque de la gageure, mais qui s’apparente davantage à une brillante synthèse qu’à une recherche originale. On pourra regretter que certaines pistes ne soient pas davantage approfondies. Ainsi, D. van Galen Last précise au début que les Nord-Africains, mais encore les Indochinois, les Chinois et même les Turcs étaient perçus comme des hommes de couleur, voire des Noirs. Mais ce point n’est plus abordé par la suite, ou très rapidement. L’ouvrage se propose par ailleurs d’analyser « l’invention du blanc et du noir », mais cela reste à l’état de promesse. On renverra alors ici à l’ouvrage coordonné par Sylvie Laurent et Thierry Leclère, De quelle couleur sont les Blancs ? [10]. En revanche, la dimension comparatiste – le sous-titre « une histoire mondiale » n’est peut-être pas tout à fait justifié – éclaire d’un jour nouveau la question de la race dans l’histoire européenne. Elle permet notamment de mettre en perspective les représentations et les attitudes dont les Noirs furent l’objet. Le racialisme et les formes de ségrégation en France sont moins marqués qu’en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, ce qui semble valider l’hypothèse de Gary Wilder sur l’« humanisme colonial » [11]. À notre avis, l’apport majeur de ce livre réside dans l’analyse – en partie inspirée par la pensée de Frantz Fanon – de l’articulation entre sexualité, race et politique. Les analyses de l’aversion radicale pour le métissage, dont Pierre-André Taguieff a montré qu’elle est au cœur du racisme, ouvrent ainsi des perspectives pour comprendre notre présent.
« L’obsession sur l’homme noir violent et hypersexué qui menaçait la femme blanche, écrit D. van Galen Last, traduisait le désir de possession de l’homme blanc, sa jalousie sexuelle, son angoisse face à son insécurité sexuelle et sa crainte de perdre la main au plan politique. Les hommes noirs qui possédaient des femmes blanches cesseraient de croire à la supériorité des Blancs et, dans la foulée, d’accepter leur domination. »
Laurent Dornel – Université de Pau et des pays de l’Adour, ITEM
Galen Last (Dick van) – Des soldats noirs dans une guerre de blancs (1914-1922). Une histoire mondiale . Édité par Ralf Futselaar. Avant-propos de Pieter Lagrou et Marc Michel. – Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2015 (Histoire, conflits, mondialisation). 280 p.
