CAN 2025. Argent, politique et collision des mondes

CAN 2025. L’ARGENT ET LA POLITIQUE PÈSENT PLUS QUE LA PASSION DES FANS

Netflix n’aurait pas pu produire une finale de Coupe d’Afrique des nations (CAN) plus spectaculaire que celle qu’on a vécue le 18 janvier à Rabat. Deux équipes. Un but invalidé pour le Sénégal. Un pénalty sifflé à la dernière minute du match pour le Maroc. L’assistance vidéo à l’arbitrage (Video Assistant Referees, VAR) consultée après une altercation avec l’arbitre. Un pénalty concédé. Un walkout du terrain par le Sénégal en protestation de la décision, avant le retour des joueurs à la suite des exhortations de Sadio Mané. Balle sur le point de pénalty. L’Afrique retient son souffle. Une panenka. Ratée. Et un match relancé sous des regards hagards, sidérés d’un côté et renaissants de l’autre côté. Puis le but libérateur, dans les prolongations, à la 94e minute, pour les Lions de la Téranga… On reparlera longtemps de cette victoire du Sénégal devant le Maroc à Rabat, des polémiques et du très grand intérêt porté à cette compétition jadis minorée au sein du football mondial et qui va changer de format dans les années à venir.

Cette CAN 2025 devait être une consécration pour le Maroc, le pays hôte. Consécration au niveau politique, en tant que puissance diplomatique ayant réussi à faire de son occupation du Sahara occidental une réalité de plus en plus acceptée ; en termes de standards, par la qualité des infrastructures et le beau jeu proposé par les équipes ; mais aussi sportive, par une victoire après laquelle il court depuis cinquante ans. Sur les deux premiers aspects, le Maroc a sans doute remporté la mise. Mais pas sur le dernier. Le Sénégal aura gâché cette « fête pour le Maroc » en refusant de subir des erreurs d’arbitrage à un moment décisif, en sortant du terrain avant d’y revenir, ainsi que par cette victoire arrachée aux prolongations.

Les émotions et les rancœurs suscitées par ce match ne peuvent être comprises qu’à l’aune des perceptions projetées par la Confédération africaine de football (CAF) et de l’affaissement du football africain au sein du foot mondial. Le foot, c’est du business. Il y a un grand paradoxe : l’Afrique, par le nombre de ses fédérations, est un acteur courtisé pour les élections au niveau de la Fédération internationale de football Association (Fifa), mais elle demeure marginale dans le grand ordre des choses, dépendant des allocations de cette organisation pour dynamiser ses compétitions, ses fédérations et ses championnats.

Une illustration patente de ce déséquilibre est le report de cette édition de la CAN : prévue en juin-juillet 2025, elle s’est finalement tenu en décembre-janvier 2026, cédant le créneau initial à une autre compétition. La Fifa sous Gianni Infantino vient de créer une Coupe du monde des clubs réunissant des clubs du monde entier (beaucoup plus riches que ceux du continent), qui a été privilégiée par rapport à la CAN. Cette nouvelle compétition est une initiative d’Infantino qui bouleverse l’agenda global et dont la pertinence est loin d’être évidente. Pour le PSG ou le Real Madrid, cette Coupe du monde n’est qu’une compétition de plus ; alors que la CAN est l’événement majeur des sélections africaines.

La participation des Mamelodi Sundowns – club sud-africain présidé par le milliardaire Patrice Motsepe, président de la CAF et beau-frère du président Cyril Ramaphosa – à cette nouvelle compétition a suscité beaucoup de commentaires. Se pose alors une question : l’intérêt du football africain est-il subordonné à celui d’un agenda guidé par les retombées financières et les ambitions d’un président de club comme Motsepe ? Si les passions sont au centre de l’engouement pour le foot, les affaires et la politique y prennent une place de plus en plus éminente.

Certes, ce phénomène n’est pas nouveau. Nombre de gouvernements ont tiré profit de compétitions pour projeter une image flatteuse de leurs réalités politiques. Mais l’ampleur du phénomène atteint un niveau jamais vu, subordonnant l’Afrique et faisant de Donald Trump, décomplexé dans son néo-impérialisme, le récipiendaire le 5 décembre d’un prix Nobel de la paix bidon, le « prix de la paix » de la Fifa créé spécialement pour lui par son ami Gianni Infantino pour le consoler de sa déception de ne pas avoir reçu le « vrai » prix Nobel de la paix.

Au-delà de ces considérations, la CAN est également devenue le lieu d’une collision des mondes, entre l’Afrique et ses diasporas. Beaucoup de joueurs sont désormais nés en Île-de-France. Dans les gradins, des figures comme Omar Sy, Kylian Mbappé ou Akon se sont jointes à la fête alors que Zinedine Zidane soutenait son fils Luca, portier de l’équipe algérienne. Pour la finale, Zohran Mamdani, le nouveau maire de New York, natif de Kampala et grand footeux, a organisé une fanzone dans un édifice municipal. En prévision de possibles débordements, la préfecture de Paris a interdit les rassemblements sur les Champs-Élysées alors que Geert Wilders, figure islamophobe et d’extrême droite des Pays-Bas, célébrait la victoire du Sénégal (ou la défaite du Maroc !) par un « Wollah ! » posté sur X. Comme on le sait, les Pays-Bas comptent une importante diaspora marocaine.

La CAN aura agi sur les imaginaires et suscité encore davantage de questions sur la place de l’Afrique dans un monde de plus en plus décomplexé dans sa brutalité. L’ironie n’est pas absente de la place qu’une figure anticoloniale comme Patrice Lumumba y a prise, via l’hommage que lui a rendu Michel Kuka Mboladinga pendant les matchs de la République démocratique du Congo (RD Congo) et qui a capté les attentions. Lumumba a été victime de la brutalité du monde, et son assassinat en 1961 a sans doute changé la trajectoire politique de son pays. Cet hommage durant la CAN (moqué par un joueur algérien ignorant de l’histoire de son propre continent) sera certainement absent de la prochaine Coupe du monde prévue aux États-Unis si la RD-Congo se qualifie. Donald Trump a suspendu l’octroi de visas aux citoyens africains ou leur impose d’exigeantes conditions financières censées les dissuader de toute tentative de visite. La Fifa, qui aime se dire apolitique et qui a pourtant célébré Trump pour ses « actions de paix », a très peu commenté cette décision. Elle se tait, de même que la CAF. Car l’argent et la politique sont plus importants que la passion des fans. Tel est l’état du foot africain et des défis qu’il devra surmonter.

Ousmane Diallo,
23 janvier 2026.

Ousmane Diallo, diplômé de l’Université Wilfried-Laurier en gouvernance mondiale,  est un chercheur basé à Dakar.
Publication intégrale avec l’aimable autorisation de Afrique XXI.
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A LIRE, en accès libre, sur ENASS Maroc. Lors de la finale de la CAN 2025 entre le Maroc et le Sénégal, l’espace public marocain  a été saturé de réflexions hostiles aux  Sénégalais et, plus généralement, aux migrants subsahariens.
ENASS Maroc revient sur ces aspects par son éditorial et par 2 tribunes libres.
●”La CAN 2025 et la xénophobie : Bilan d’un désastre”, Salaheddine Lemaizi
( éditorialiste), 26 janvier 2026.
●”Darbat Sanigal ou la fabrique d’une continuité coloniale et tensions actuelles”, Hassan Bentaleb (chercheur spécialiste des questions migratoires et d’asile), 3 février 2026.
●”Maroc – Sénégal : on a dépassé les bornes”, Bassirou Ba (journaliste sénégalais, ayant étudié et vécu 16 ans au Maroc, où il a travaillé comme journaliste), 29 janvier 2026.

By Afrique XXI

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