Cinq points pour un accord gouvernemental à Bruxelles

Point de vue

L’opacité dans les négociations à Bruxelles est frustrante. On nous parle d’égos et de sectarismes, mais on nous dit jamais de quoi il s’agit et comment on pourrait en sortir. Parce que, admettons, faire un vrai compromis dans le paysage politique actuel est presque impossible. Aussi je vous suggère un mémorandum en cinq points. Discutons.

 

Un plan socio-économique

Jusque dans les années 80 Bruxelles avait encore un secteur industriel assez fourni (170.000 emplois). Maintenant il n’y a presque plus de manufactures, l’emploi est pour 90% dans le tertiaire et les soins et il y a 90.000 chômeurs dont la moitié est maintenant renvoyé par l’Arizona aux CPAS. Si la transition post industrielle est assez réussi à Bruxelles (820.000 jobs), elle bénéficie surtout au 400.000 navetteurs de la périphérie. Un gouvernement doit donc réparer le déséquilibre dans le système économique bruxellois. On manque des activités productives, des manufactures, de l’artisanat. D’ailleurs, la ville en a besoin. Parce que à l’opposé de la pensée dominante qui prétend à une concurrence mondiale, la moitié ou plus d’une économie urbaine dépend du maintien et de la reproduction du quotidien local. Cette économie essentielle du maintien du tissus, de la vie quotidienne et du patrimoine local est donc un réservoir d’activité à développer. Le plan économique et l’activation au travail doit donc être décliné en zones et quartiers, en répondant aux besoins d’une transition durable et d’une amélioration du cadre de vie de chacun. Beaucoup de croissances sont à gagner dans cette économie essentielle. Un cadastre des besoins, un plan pour le maintien de l’essentiel, et une activation au travail combiné avec une convivialité locale pourra rééquilibrer la structure économique.

 

Une politique d’aménagement du territoire

Nous avons à Bruxelles une vision intégrée du développement territoriale et cela s’appelle le PRDD. Il décrit une ville polycentrique, avec un centre métropolitain élargie au-delà du pentagone vers le vieux Molenbeek et un plan Canal, avec des pôles thématiques (Mediaparc, Heysel, Quartier universitaire, Campus de santé etc) et puis un programme pour les 118 quartiers habités et les centres interquartiers (les NILs). Ce plan est décliné en une multitude de cartes dont la plupart reste inchangé ces dernières 30 années. Pourquoi tout le monde – région, communautés, communes, société civile-  se fout éperdument de ce plan? Parce que chacun veut faire à son gré et contribuer au bordel. Faites un peu de l’ordre, appliquez les projets et les savoirs existants, commencez un peu à rationaliser et coordonner les cinq grandes administrations d’aménagement qui ont chacune leur politique. Cela sera bien pour le budget et augmentera l’efficacité.

 

Rationaliser l’institutionnel

Et voilà, on y est… l’éléphant dans la chambre : l’inadaptation institutionnelle. Bruxelles est la ville la plus diverse d’Europe. 80% de la population viennent du monde et la minorité belgo-belge offre deux systèmes monolingues communautaires sépares. Deux tiers de nos ménages sont multilingues et mélangés. Donc l’hybride est la caractéristique, les Zinneke Bruxellois ! Mais le modèle de socialisation reste monoculturel, fragmenté et segmenté. En plus dans un territoire découpé par 19 communes, allant de 22.000 habitants à 185.000,  de 1 km carré à 33 km carré, et avec des frontières communales chaotiques. Un désordre donc. Un tiers de nos quartiers sont trans-communales! L’institutionnel ne représente que lui-même, pas la sociologie ni le territoire de la ville. Alors, admettons que il n’y aura pas de réforme des institutions (trop difficile et trop de blocages) mais inscrivons au moins l’obligation (!)  de concertation systématique là où les projets sont transversales: que la COCOF et la VGC se réunissent, qu’on impose une collaboration intercommunale dans certains pôles, etc. Encore un poste contre le gaspillage. Rationalisez votre appareil svp !

 

Les chiffres !

Et oui, il n’a pas assez d’argent. Le budget de 9 milliards n’a pas assez de recettes et trop de dépenses. La dette nous pèse. La droite veut surtout couper dans les dépenses et donc dans les services et activités fournis. La société civile résiste, soutenu par les partis progressistes.  Voilà le blocage : il n’existe simplement pas de majorité pour aucune des pistes ainsi formulées. Les politiques sont incapables de sortir de l’impasse.  Il faut donc poser le débat autrement. Bien sûr,  il y les «quick wins» : retarder les grands travaux d’infrastructure, mettre à contribution les 400.000 navetteurs, rationaliser sur la fragmentation et la segmentation… Mais ce qui manque est une négociation de fond avec la société civile et l’associatif sur comment mieux répondre aux besoins sociétales et sociales immenses dans cette ville en dépensant moins. Si on commencerait à faire un inventaire des multiples activités, de les regrouper dans une première ligne par quartier et de les intégrer dans une vision transversale où soins, socialisation, culture et citoyenneté collaborent on n’épargnerait pas seulement beaucoup d’argent mais on augmenterait qualitativement les services à la société. Un grand chantier de mise en ordre et de dynamisation de l’associatif !

 

La particratie

Au lieu donc d’aborder les grand défis dans un esprit de « business as usual » les 600 jours ont au moins prouvés qu’il faudra faire autrement. Il faudra regagner le soutien de la partie active de la population, maintenant démoralisée et angoissée. Mais pour cela le champ politique et donc le débat sociétale est trop opaque, par la division des partis politiques par langues mais aussi par programmes. Impossible de s’y retrouver comme citoyen, comme électeur qui lui n‘est pas genré comme les institutions. Il faudra donc impérativement une recomposition du champ politique. Imposons au familles idéologiques de surmonter leurs divisions linguistiques et de nous proposer des lignes claires dans le débat. Confrontons alors ces idéologies à leur limites : comment combiner l’écologie au social, comment combiner le développement économique aux besoins non solvables, comment gérer les rapports entre échelles de gouvernance différentes, comment changer la géographie sociale de la ville, quel contrat social entre la société civile et les différentes institutions et leur politiques… ?

Si les partis politiques veulent vraiment prendre leur responsabilité dans cette crise, ils devront installer un autre rapport avec la population : nous ne sommes pas que des électeurs, nous sommes des citoyens. Pour cela ils devront sortir de leurs simples jeux politiciennes et d’ouvrir un débat sociétal. Sinon la société civile doit se mobiliser, prendre ses responsabilités citoyennes et installer une constituante, un processus d’états généraux qui force le politique à confronter les racines de l’impasse. Le temps du statuquo est clairement révolu.

 

Eric Corijn,
Professeur en Etudes Urbaines à la VUB
Auteur de « Démocratiser l’Europe » (Samsa)
24 janvier 2026.


Tribune d’opinion  publiée en version raccourcie sur le site de la Libre Belgique le 23 janvier 2026.
Autorisation de publication intégrale  de la version longue proposée par l’auteur donnée par l’auteur le 24 janvier 2026.

By Eric Corijn

Eric Corijn est philosophe de la culture et sociologie. Il a fait des études aux Universités de Gand, Bruxelles, Amsterdam, Utrecht et Tilburg. Il a été chercheur et professeur aux Universités de Gand, Tilburg, Bilbao, Louvain et Bruxelles et est fondateur de l'Institut d'Etudes Urbaines de la VUB. Ancien Vice-Président de Brussels Studies, il est membre de la Commission Régionale de Développement de la Région de Bruxelles-Capitale, membre du Conseil d'administration de la Zinneke Parade et des Halles de Schaerbeek. Il a été un des înitiateurs des Etats Généraux de la société civile bruxelloise.