Shopping législatif

Les multinationales n’aiment pas la démocratie économique car elle rogne leurs marges bénéficiaires. Alors, elles ont eu une brillante idée: et si les gouvernements les autorisaient à choisir les législations qu’elles préfèrent?

METHODES CONFIDENTIELLES
Prise de position
Copie-In-Globalization,-Prague-2013
Fra. Biancoschock, In-Globalization, Prague 2013 http://www.fra-biancoshock.org/

Il y a des mots qui trompent, des mots menteurs, des mots qui vous entraînent d’un air amical vers demain pour mieux vous casser la gueule. Le «libre-échange» est de ces mots-là.

Quoi de plus beau que le mot «libre»? Dans notre mémoire collective, la liberté c’est le contraire de l’esclavage, de l’oppression, de l’étouffement. La liberté, c’est le droit d’être soi-même et de faire ce que l’on veut. Associé au mot échange, la liberté nous laisse entrevoir un monde où l’on est libre d’acheter et de vendre ce qui nous plaît: par milliers des produits nous attendent, tels des fruits mûrs, prêts à être cueillis dans les rayons des magasins. Et le monde politique de nous promettre en prime une multitude d’emplois nouveaux: «citoyens, nous avons un projet merveilleux. Nous voulons créer du libre-échange entre l’Europe et le monde entier, et tout particulièrement avec nos amis américains. Grâce à ce libre-échange, nous allons développer le commerce, booster l’emploi, créer plein de richesses et rendre un maximum de monde heureux». Et voilà que le «libre-échange» nous entraîne d’un air amical vers un demain qui chante…

Alors, quand se fait-on casser la gueule?

A vrai dire, le tabassage a commencé il y a longtemps. La première ratonnade mémorable eut lieu au moment de la révolution industrielle. Souvenez-nous: quelle époque lugubre et dégueulasse! Dès l’âge de six ans, jusqu’à quinze heures par jour, quatre-vingt heures par semaine, on vivait dans l’univers de Zola. Bossant comme des damnés sans avoir le moindre droit: salaires ridiculement bas, mouvements sociaux interdits. Quiconque avait le malheur de se faire manger la main par une machine était viré, renvoyé chez lui, au revoir et merci, pas d’indemnités. Ce tabassage en règle a un nom: la tyrannie économique. Une tyrannie économique qui n’a jamais vraiment cessé. Dans une multitude de pays, elle est toujours de mise et fait le bonheur des multinationales qui y trouvent un moyen commode pour gonfler leurs profits.

Mais l’histoire réserve parfois de bonnes surprises. Au XXème siècle, dans certains pays, la tyrannie économique a dû reculer face à des générations successives de gens refusant de s’y plier. Défiant la police, battant le pavé, ces manifestants ont exigé des droits. Le droit politique de voter (qui ne sera accordé aux femmes qu’en 1948) leur a permis de mettre au pouvoir des gouvernements adeptes de la démocratie économique. Soit un monde où les relations entre travailleurs et employeurs passent par le respect de certaines règles démocratiques: négociations entre patrons et salariés, limite du temps de travail, sécurité sur les lieux de travail, redistribution des richesses produites… C’est comme ça qu’on a financé des services publics et l’enseignement pour tous. C’est comme ça qu’on a obtenu des salaires convenables en travaillant. C’est aussi comme ça qu’on a tendu des filets de protection sociale garantissant – aux riches comme aux pauvres – l’accès à la santé, le droit à la pension, des allocations familiales pour élever ses enfants…

Voilà comment on a stoppé la tyrannie économique: en imposant aux firmes privées le respect de règles démocratiques. Mais les multinationales n’aiment pas la démocratie économique car elle rogne leurs marges bénéficiaires. Alors, elles ont eu une brillante idée: et si les gouvernements les autorisaient à choisir les législations qu’elles préfèrent? Et si des traités internationaux les autorisaient à mettre en concurrence démocraties économiques et tyrannies économiques? Tel est l’objectif du «libre-échange»: il permet aux investisseurs transnationaux d’accéder librement à tous les consommateurs d’un espace économique unifié qui reste, au niveau des nations qui le composent, extrêmement hétérogène sur le plan social, fiscal et (parfois) environnemental. Le «libre-échange» permet ainsi aux multinationales de faire leur shopping législatif entre ces espaces nationaux à haute et à faible protection sociale (fiscale, environnementale) pour encourager un alignement graduel vers les normes les plus basses.

La démocratie économique recule, tandis que montent en flèche précarité et pauvreté.

Voilà pourquoi le marché unique européen (créé en 1993) n’a pas apporté les bienfaits qu’on nous avait promis. Au lieu de créer des emplois, il a mis en concurrence vingt-huit pays – très divergents sur le plan social et fiscal – qui se battent désormais pour aguicher des investisseurs de plus en plus volages. Et la démocratie économique de reculer, tandis que montent en flèche précarité et pauvreté.

Voilà comment on se fait casser la gueule par le shopping législatif. Un shopping législatif que l’Union européenne veut renforcer via de nouveaux accords de «libre-échange» avec les Etats-Unis, le Canada et d’autres pays. Pour éviter cela, pour éviter de nous faire casser la gueule davantage, tabassons ces traités ignobles à coups de pétitions et de manifestations jusqu’à ce que les gouvernements qui les soutiennent lâchent prise et nous rendent notre démocratie économique…

Il faut imposer aux firmes privées le respect des règles démocratiques.

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La tyrannie économique est une belle saloperie…

Savez-vous qu’en 2013, Apple a fait un bénéfice de 37 milliards d’euros? Et que pour sa seule branche des téléphones portables, Samsung a généré un chiffre d’affaires de 152 milliards d’euros? Des chiffres à comparer avec d’autres réalités du secteur.

À Nanchang, en Chine, un sous-traitant fabricant des écrans pour téléphones portables emploie de nombreux enfants aux conditions suivantes: 13 heures par jour, travail de nuit un mois sur deux, un jour de congé toutes les deux semaines, deux jours fériés par année. Le tout pour un salaire avoisinant les 160 € par mois!

À Rubaya (en République Démocratique du Congo) se trouve une des plus grandes mines de coltan – un minerai indispensable au secteur numérique, car le coltan permet de conserver les données en mémoire lorsqu’un appareil est éteint. Sur les marchés internationaux, le coltan se vend 87 €/kilo ; à la sortie de la mine, il vaut seulement 15 €/kilo ; quant à la paie journalière des mineurs adultes, elle atteint à peine de 5,5 € par jour. C’est aussi le prix de leur vie car les galeries, mal étançonnées, s’effondrent souvent, ensevelissant alors à jamais ces hommes, femmes et enfants qui ont le malheur de n’avoir pas connu la magie des mots démocratie économique.

Source : Cash Investigation, Les secrets inavouables de nos téléphones portables, une émission de France 2 présentée par Elise Lucet.