Quand les continents se rencontrent

Jean Van Lierde

J’entre dans un lieu un peu mythique à Bruxelles, la Maison de la Paix qui fut fondée par Jean Van Lierde, cet anarchiste chrétien, non violent, promoteur de la loi sur l’objection de conscience qui a permis à tant de jeunes Belges de refuser le service militaire. Ce bel hôtel de maître abrite depuis des décennies des organisations pacifistes (ou autres mais toujours très progressistes) et les murs de la vaste salle Rosa Luxembourg ont entendu concocter bien des projets que certains auraient qualifiés d’utopiques et qui, pourtant, se sont concrétisés un jour.

C’est au dernier étage, sous les toits, que se trouve le local de Rencontre des Continents. On y accède par un raide escalier de bois et on peut y admirer une splendide collection des affiches plutôt artisanales produites par tous ceux qui, à Bruxelles et environs, voire plus loin, veulent faire bouger le monde. Sébastien Kennes m’y reçoit et répond à mes interrogations.

POUR: Votre organisation existe depuis 1984 et, comme son nom l’indique, elle a d’abord œuvré dans le secteur de la coopération internationale. Son objectif semble avoir sensiblement évolué…

RdC: En fait, dans sa forme actuelle, RdC existe depuis un peu plus de 10 ans. L’association a fait suite à une asbl qui s’appelait Continents Insolites et a été créée par des gens proches de l’asbl Quinoa. Ils ont voulu interroger d’un point de vue anthropologique ce qui crée l’interdépendance entre le Nord et le Sud. En questionnant ces liens entre les diverses parties du monde, assez vite, le travail sur le terrain nous a amenés à être présents dans le champ des mouvements sociaux et de réflexion progressiste ici au Nord, avec une dimension écologique qui s’est fortement affirmée. C’est ainsi, dans une volonté de non-exportation d’un modèle auquel on ne croit plus et qu’on ne souhaite plus, que ce qu’on peut appeler notre reterritorialisation ici, à Bruxelles, est apparue comme une évidence.

Il semble qu’une porte d’entrée privilégiée est l’alimentation, la cuisine… Pourquoi?

L’alimentation durable, s’est affirmée peu à peu comme une porte d’entrée idéale pour déconstruire (puis reconstruire) le monde avec tout type de public. Cela s’est imposé par le biais de deux outils, le jeu de la ficelle et les ateliers cuisine. En effet, l’alimentation est un sujet qui touche tout le monde. L’impact de notre modèle alimentaire a permis de développer un panel d’outils socio-pédagogiques dits d’éducation populaire à partir de la question de l’alimentation. C’est un thème très intéressant pour questionner le monde qui nous entoure, ses limites et ainsi mettre les gens en réflexion et en action. Cela nous a semblé un thème idéal pour mobiliser les gens et mettre en débat la question d’un nouveau monde à créer à travers une analyse écologique et sociale.

Votre asbl regroupe 6 permanents mais vous êtes épaulés par pas mal de bénévoles. Quels avantages, quelles difficultés?

C’est assez récent. Depuis 3 ou 4 ans nous savons réussi à nous entourer de 30 à 45 bénévoles que nous appelons volonTerrres sur lesquels on peut compter. Une grande partie de nos missions ne seraient pas réalisées sans cette force vive. Avec l’augmentation du nombre de volonTerres faisant vivre RdC et l’envie d’un fonctionnement plus démocratique nous avons tenté d’instaurer une nouvelle gouvernance, une nouvelle manière de vivre le collectif.

L’asbl est une structure mais nous sommes avant tout un collectif. Dans ce collectif, il y a 6 permanents mais il y a la recherche d’une cohérence entre ce que l’on découvre dans les alternatives au modèle dominant et ce que nous pratiquons en interne, avec un mode de vie, de fonctionner (l’un ou l’autre) plus horizontal entre les individus, appelant à des techniques de sociocratie, d’holacratie, d’intelligence collective. On trouvait pertinent de vivre cela en interne.

Ce «modèle de gouvernance» se veut très démocratique mais paraît plutôt complexe. Est-ce que cela marche aisément?

C’était très lourd au début car cela a demandé un gros travail entre les permanents pour comprendre qui on était, comment on fonctionnait. Cela demandait à se former, à se faire accompagner. C’est ce processus qui a attiré énormément de volonTerrres. Etant en autogestion, sans hiérarchie, sans «boss», ayant un volume d’activités ne pouvant plus être assumé par les seuls permanents, des volonTerrres se sont intégrés à l’asbl pour porter des projets. Les permanents ne sont que l’un des cercles, il y en a beaucoup d’autres. C’est organique, en évolution permanente. Cela demande une certaine exigence en interne mais au final cela facilite le travail. Cela fait qu’on aime bien, qu’on se sent bien, qu’on n’est pas tiraillés par des choix, qu’on ne se tape pas sur la tête.

On peut voir cela sur notre site mais si nous avons un CA (qui se réunit peu) nous avons un «cercle cœur» et différents cercles de travail, de projets, de réflexions sur notre stratégie, sur la communication, sur l’approche pédagogique, sur les activités cuisine, sur le réseautage…

 

Justement, au travers de vos activités vous êtes au centre d’un réseau d’associations diverses et êtes présents en une multitude d’endroits où des individus, des collectifs s’auto-organisent pour faire évoluer la société.

On n’est pas au centre d’un réseau mais on est en connexion avec plein d’initiatives, avec des modèles à géométrie variable. L’aspect mise en réseau est un de nos trois piliers (avec l’approche systémique et l’éducation populaire). C’est en fait une manière de faire qui, par l’entremise des assocs, des collectifs, permet de créer des rapports de force, d’apporter de l’enrichissement à partir de la diversité, des spécificités. C’est quelque chose que nous essayons de mettre en œuvre dans la plupart de nos activités où nous sommes en connexion avec des dizaines et des dizaines d’associations. Nous sommes membres de quelques réseaux, impossibles à citer tous (cela va de D19-20 au du Réseau Idée, en passant par Tout Autre Chose et le Réseau de soutien à l’Agriculture paysanne) et nos permanents comme nos volonTerres sont, à titre personnel, aussi des militants membres de multiples associations.

Avez-vous l’impression d’assister à une multiplication de ces lieux avec lesquels vous essayez de rester en lien?

Oh, c’est une vielle histoire. Moi, je ne suis actif que depuis une dizaine d’années dans ces mouvements mais je m’imagine que tu pourrais me dire que c’était déjà le cas il y a 30 ans. Oui, cela s’accélère peut-être parce que la société elle-même est prise dans une course folle. Les infos circulent plus vite, les enjeux sont plus criants, les attaques sur nos droits se multiplient. Il y a donc des réseaux qui doivent se créer pour répondre à ces attaques. Il faut à la fois résister à l’accaparement des terres, au TTIP, à l’austérité, au recul des droits sociaux et il importe d’articuler cela avec la création d’alternatives dans tous les domaines de la vie. Cela se multiplie, c’est clair, et cela demande un effort de rationalisation tout en laissant la possibilité aux émergences d’exister dans la fluidité car c’est cela qui crée les rapports de force et permet de se saisir de la dynamique pour transformer.