Quand le droit public avance dans l’EQUALité

Le new world of work (NWOW), est un concept en pleine émergence  dans le monde du travail dont il propose de renouveler les structures. Open space, télétravail, équipes semi-autonomes, horaires flexibles,… autant de mesures qui entraînent des changements de mentalité basés plus particulièrement sur la responsabilisation des travailleurs et le lâcher prise des patrons. Les technologies de l’information et de la communication facilitent une vision collaborative du travail.

Mais ce n’est pas seulement dans les entreprises commerciales que ce phénomène, qui n’est pas un simple effet de mode, se répand. Dans le monde des avocats, EQUAL, un cabinet bruxellois, va même plus loin et plus fort dans une gouvernance pour le moins transparente.

Un homme (ou une femme), une voix

Eric Gillet, avocat chevronné, voudrait implémenter un nouveau système de gouvernance dans sa profession car l’ancien modèle traditionnel hiérarchique empêche d’affronter les nouveaux défis de la société d’aujourd’hui. Il décide alors, en avril 2015, de fonder avec trois autres associés, un nouveau cabinet d’avocat sous la forme d’une coopérative. Dix autres avocats et deux assistantes les rejoignent. Ils — et elles pour la moitié — ont entre 25 et 60 ans et tous ont mis une part équivalente de coopérateur de trois mille euros. Leur objectif: développer des approches nouvelles en matière de droit public et administratif et découvrir des clients nouveaux.

Bénédicte De Beys, jeune femme de 35 ans, a tout de suite dit oui à ce projet qui se basait sur quatre valeurs qui lui tenaient à cœur:

  • L’intégrité qui sous-tend la sincérité et l’éthique dans la pratique professionnelle.
  • La conscience qui vise à résoudre les tensions plutôt que renforcer les oppositions.
  • La liberté par laquelle chacun fixe ses propres règles dans le respect de soi-même comme des autres.
  • Et la frugalité qui en appelle au bien vivre sans s’encombrer de superflu pour mieux dire oui à un monde meilleur.

Les feuilles de paye au su de tous

Ce cabinet s’est donné un nom particulièrement pertinent pour l’esprit qu’il a instauré: Equal. Son slogan: Law for better living. Les quatre avocats «frondeurs» ont, malgré leurs années d’expérience, décidé d’entrée de jeu de diminuer leurs honoraires de 55%, et établi que sur l’échelle des revenus, la plus importante rémunération ne pourrait être supérieure à trois fois la plus modeste. C’est un fait surprenant dans la profession où il n’est pas rare que le rapport soit de 30 à 1 entre le patron et le nouveau venu dans la société!

Mais plus étonnant encore, c’est que chaque avocat établit sa propre rémunération en fonction des dossiers qu’il traite et des tâches parallèles qu’il effectue pour le collectif, comme la rédaction d’articles ou la participation à un événement, une conférence, etc. C’est en réunion plénière de tout le cabinet que chacun fixe ses émoluments pour les six mois à venir et reçoit l’avis des autres dont il est libre de tenir compte.

Bénédicte De Beys, qui vient d’avoir mis son deuxième enfant au monde, expose son propre exemple un peu particulier vu qu’elle a décidé d’augmenter sa rémunération… la veille de son congé de maternité. Ses collègues de la task force rémunération l’avaient encouragée à faire abstraction de sa grossesse et de son congé de maternité comme si rien n’interrompait ses projets en cours afin de ne pas subir de discrimination. Le cabinet dispose par ailleurs d’une assurance contre les maladies et accidents, y compris le risque de grossesse pour tous ses collaborateurs.

A noter également que les stagiaires (c’est-à-dire les jeunes avocats qui doivent effectuer trois ans de stage avant de prêter serment et ne seront coopérateurs qu’au terme du stage) décident également de leurs honoraires mais sur une plus petite fourchette de montants.

Bénédicte De Beys se félicite de ce système de rémunération autonome basé sur la confiance. «La rémunération, dit-elle, n’est pas une récompense mais une promesse. On fait confiance à l’autoévaluation et à ce que l’avocat réalisera, ce qui demande de sa part un certain aplomb pour fixer ses émoluments, tout comme cela demande aux autres de la franchise pour dire ce qu’ils pensent. Mais nous avons fait une formation à la communication non violente qui nous aide à nous entendre sans trop de difficulté.»

Ni porte fermée, ni dossier sous clé

Tous les jeudis a lieu un Equal lunch où les questions sont discutées. Pas de chasse gardée. «Ce n’est pas un comité de direction qui décide, chacun a la possibilité d’intervenir ou de s’investir sur les thématiques qui l’intéressent et s’engager dans une des Task forces, explique Bénédicte De Beys. La gouvernance, l’économie collaborative, l’administration, les rémunérations, les finances, la communication, les domaines de réflexion et de gestion ne manquent pas.

Quant aux dossiers qui font le core business même du cabinet, ils se distribuent en EQUAL lunch également entre tous. Dans ce genre de fonctionnement et de procédure organique, ce n’est pas évident de trouver le système optimum par rapport au changement que nous introduisons. J’aime bien travailler en open space qui permet plus de synergies entre tous car chacun participe un peu au boulot des autres et on se connaît mieux entre collègues. Quand on a besoin de discuter plus longuement, on va dans les bulles» (petites alcôves confortables et insonorisées).

Enthousiasmé par EQUAL

Thomas Deridder est stagiaire à EQUAL depuis six mois. Pourquoi a-t-il postulé dans ce cabinet précisément, allant jusqu’à renouveler plusieurs fois sa candidature avant d’obtenir réponse? «D’abord, il y a peu de cabinets en droit administratif, répond-il, et puis le projet m’intéressait par son caractère novateur, sa remise en question sur la façon dont on fait le droit sans tout révolutionner pour faire du nouveau. On ne va pas tout jeter parce que c’est vieux, mais on se demande si c’est toujours la bonne manière de faire. C’est aussi un travail en équipe, le relationnel est important. Je ressens les années d’expérience de certains associés, leur capacité de travailler en réseau.»

En plus, une autre activité intéressante se développe: la formation. Ainsi quand un changement de législation doit être expliqué aux agents communaux qui auront à l’appliquer. Ici, on est en recherche, y compris à l’écoute des clients. On travaille sans hiérarchie même si dans un groupe on n’est jamais tous égaux. Un leader s’en rend compte mais n’en abuse pas. Il m’est arrivé de soupirer: «je n’ai pas grand chose à dire». On m’a répondu: «mais si, il faut oser dire ce que tu penses». En fait, le métier évolue et on doit se poser beaucoup de questions pour avancer.»

Une vision humaniste à 180°

Equal est situé dans la tour de l’ancien bâtiment de la radio, appelé le bateau, place Flagey. L’espace est vaste, moderne et lumineux. 22 personnes y travaillent aujourd’hui, 13 femmes et 9 hommes. Leur vision humaniste du métier d’avocat, et de sa pratique en associés, est passée par une remise en cause de l’autorité formelle. Mais promouvoir l’autonomie, la confiance réciproque, un fonctionnement participatif et collaboratif n’est pas simple au quotidien. Il faut parfois naviguer à vue car les problèmes relationnels au travail se retrouvent partout, et quand on veut innover, il faut accepter de prendre des risques et supporter la pression, ce qui n’est pas donné à tout le monde!

Sans un top management qui contrôle et structure tout, chaque avocat, stagiaire ou secrétaire (il y en a deux et ce sont les seules salariées du groupe, tous les autres sont indépendants), doit s’autoréguler et travailler sa propre conscience du travail collectif. Tout en gérant au mieux son potentiel personnel et ses limites. C’est probablement de l’attitude intérieure de chacun et de sa capacité relationnelle de confiance en ses collègues que dépend un avenir plus démocratique pour un nouveau monde du travail. Les avocats sont bien placés pour donner au droit une vision éthique et collaborative au service de la société.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site d’EQUAL