Priorité au politique: plus que jamais un défi démocratique

“L’Europe ne fait rien pour nous … elle se mêle de tout et fait le jeu de puissances privées”. Chacun a son opinion plus ou moins étayée sur l’Europe! Mais s’informer, en parler, en discuter, aide à mieux la connaître… et plus si affinité.

D’où l’idée de solliciter Paul Löwenthal, professeur émérite d’économie à l’UCL et à la Fucam, et auteur en 2015 de l’ouvrage: « Quand douter libère ».

Invité le 17 mai dernier par POUR et Roosevelt-Namur, Paul Löwenthal a fait part de ses réflexions personnelles sur les questions que pose aujourd’hui l’Union Européenne.

Pour cet observateur de l’histoire politique, l’économie était hors champ du politique jusque fin du XXème siècle. Les acteurs économiques (Patronat – Syndicats) réglaient leurs rapports entre eux, notamment en Belgique par la concertation/négociation aboutissant à des accords conclus entre les interlocuteurs sociaux, avant d’être approuvés par l’autorité politique, et «rendus obligatoires par arrêté royal ». Mais il n’en n’est plus ainsi. L’Etat, autorité publique au sens large (régional, national, européen), s’occupe de plus en plus de l’économie, d’abord pour définir un « cadre » à l’intérieur duquel les interlocuteurs sociaux peuvent négocier, se réservant la faculté de « prendre ses responsabilités » c.à.d. de trancher si un « accord » ne rentrait pas dans le « cadre ». Actuellement, c’est le cas en Belgique, l’Etat prend des initiatives sans concertation préalable, ce qui explique les multiples conflits aujourd’hui. Le secteur financier a pris une ampleur sans précédent. Dans le sillage de ces développements, s’est instaurée la « primauté universelle du financier ».

Sur le bien commun et le défi démocratique

Le Politique doit assurer le bien commun (ou l’intérêt général) et le faire primer sur les forces économiques et financières. L’UE doit, en principe, respecter le principe de subsidiarité et favoriser les solidarités, la cohérence interne, et exercer son influence externe, toujours au service du bien commun recherché. Mais il faut savoir que le droit communautaire prime sur les droits nationaux et qu’il est « ordonné » au respect à tout prix du dogme fondamental de la « concurrence libre et non faussée ».

Dans la pratique, les grands Etats font la politique commune, même si des mécanismes institutionnels permettent à une coalition de petits Etats de bloquer une politique souhaitée par les « Grands » (pensons à la modification de la Directive sur les travailleurs détachés actuellement bloquée par 11 Etats (Europe de l’Est + Danemark). Mais la technicité/complexité des problèmes à traiter est telle que le recours à des experts de tous ordres et disciplines est fréquent, tant dans les institutions nationales que dans les institutions européennes. Or, de plus en plus fréquemment aussi, c’est l’Europe qui fixe les bornes/normes à respecter.

En 1968, on criait: « Tout est politique ». C’est en principe vrai, mais en fait, il le faudrait!

Entre bureaucratie et compétences

Bureaucratie et technocratie forment, dans les structures institutionnelles de l’UE, une alliance anti-démocratique qui, influencée pas les lobbies, ouvre la voie à de dangereuses corruptions. Alors, comment articuler les acteurs dans une démarche démocratique? Comment croiser les compétences nécessaires (politiciens, syndicalistes, économistes, financiers, experts de toutes disciplines et représentants experts de la société civile associative) avec éthique et efficacité? C’est le défi fonctionnel à relever: allier la participation aux compétences. Or le fonctionnement démocratique actuel se fait «émocratie et médiocratie»: la gestion de crises à court terme et la prise de décisions dans l’immédiateté, souvent à la suite d’événements ayant causé des traumatismes émotionnels, devient le mode de gestion courante de la politique. La vision et la gestion à long terme font de plus en plus cruellement défaut. Il est donc nécessaire de former les acteurs des processus décisionnels à ces tensions et à leur gestion.

20160517_205533Un défi éthique à relever: socialiser sans soumettre

Il faut dans cette aventure concilier les tensions laïques et se prémunir des naïvetés scientistes. Légaliser doit permettre d’avancer et d’encadrer les fureurs et cupidités des puissants. « Entre le fort et le faible, c’est la loi qui affranchit et la liberté qui opprime ». Encore faudrait-il que la loi soit encore faite en fonction de l’intérêt général, ce qui, en particulier sur le plan européen, peut être mis en doute.

Il faut aussi concilier Démocratie et Liberté de conscience? « Ne pas obéir à la loi parce qu’elle est bonne, mais parce que c’est la loi… » Ce précepte ne peut être mis en oeuvre si la confiance dans l’autorité qui édicte la loi n’existe plus. Alors la liberté de conscience prend le dessus: la légitimité s’impose face à la légalité, c’est le droit à l’objection de conscience, à la désobéissance à la loi injuste, à la désobéissance civile…

L’UE ouvre la voie à des « insoumissions », aux « exceptions nationales » par le mécanisme des « Coopérations renforcées »: l’Euro et l’Accord de Schengen en sont deux exemples connus auxquels ont adhéré une partie seulement des Etats membres. Il existe de nombreux autres cas dont, en préparation, un projet de « taxe sur les transactions financières » soutenu par une dizaine d’Etats membres, mais assez mal engagé à présent…

Donner la priorité au politique

Comment engager des dialogues entre convictions diverses voire opposées? Comment participer aux débats sans imposer nos vues ni édulcorer nos convictions? Tolérer des transgressions en conscience à « notre » vision de la dignité humaine?

Cette question devient de plus en plus pertinente avec l’évolution politique actuelle de nombreux Etats membres de l’UE: Hongrie (Orban), Pologne (hégémonie du PiS), Slovaquie, Autriche (Présidence d’extrême-droite?), etc.

Paul Löwenthal propose pour conclure un tableau synthétique avec les questions de base et une proposition d’initiatives pratiques ou intellectuelles, elles-mêmes revenant en de nouvelles questions!

Un débat (im)pertinent avec des propositions intéressantes a permis de constater combien la trentaine de personnes présentes se sentaient investies pour, d’une part dénoncer les difficultés et erreurs de l’Union Européenne, mais d’autre part travailler les problématiques et forcer les hommes et femmes politiques à entendre leurs avis et exigences. Mais il faut aussi reconnaître la nécessité d’un temps discret, voire confidentiel, en cours de négociation pour faire progresser celle-ci. A la question d’une participante, le conférencier s’est montré favorable au tirage au sort d’acteurs impliqués dans le processus décisionnel, mais ils ne peuvent être l’alpha et l’oméga du processus.

Enfin, Paul Löwenthal déclare fermement qu’il faut revoir la «structure de commandement» en sortant mentalement de la conception pyramidale. Cela ne peut plus tenir. Le droit des minorités existe dans les textes, pas dans les faits! La société civile organisée doit trouver sa place dans les processus décisionnels européens. Pour cela, il faut travailler et soutenir les structures intermédiaires qui réunissent et (in)forment des gens, et peuvent les représenter dans le dialogue avec d’autres organisations. Un participant a dit clairement qu’il fallait s’engager à « tenir ces politiciens à la culotte » en ne cessant de les interpeller, de leur rappeler leurs engagements. Intéressante et « battante » conclusion!