Pour une agriculture familialle

Eric Wyngaert est révolté. Il affirme que l’agriculture en Europe va à sa perte, quel que soit le domaine de production. Pro-européen mais anti mondialiste, il veut une Europe unie et forte, où les états ne sont pas concurrents fiscalement entre eux. Mais d’abord, il veut refuser le Traité transatlantique parce qu’il est au service des multinationales américaines.

AGRICULTURE
Interview d’Eric Wyngaert, agriculteur
Sqon01-copie
SQON http://www.ekosystem.org/tag/sqon

POUR : Comment la viande bovine américaine a-t-elle envahi nos marchés européens? En quoi le TTIP amplifie-t-il le processus?

En 2012 j’ai assisté à une réunion de la Commission agricole de l’Europe sur un contingent tarifaire réduit pour l’importation de 48.000 tonnes de viande bovine dite «de qualité non hormonée». L’objectif était de ne pas payer l’amende exigée par l’OMC pour cause de refus d’importation (même justifiée pour raison sanitaire), étant donné la forte opposition citoyenne à la consommation de viande hormonée. L’importation de viande peu chère, parce que produite dans des conditions non règlementées, a pour effet de faire chuter les prix en-dessous des coûts de production pour les fermiers locaux. Et le prix des bovins s’est dégradé au fur et à mesure de l’augmentation progressive des tonnages importés. Ces viandes arrivent en Europe emballées sous vide, étiquetées «non hormonées». Mais il faut savoir que la détection des résidus d’hormones ne peut se faire que sur les morceaux importés, faute de pouvoir examiner la carcasse complète sur laquelle on peut faire des prélèvements sur des organes tels que le rein, la rate, la vessie, le foie. En outre si le traitement hormonal a été interrompu depuis plus de six mois, il n’est plus possible de faire une analyse fiable[1]. Et avec le TTIP, ce seront 300.000 tonnes qui seront ainsi importées. Ce qui va changer complètement les données du marché de la viande bovine en Europe et baissera de 40% le prix au producteur. C’est la mort de la filière bovine chez nous. En 50 ans, les multinationales, les industries et la distribution ont réussi à mettre la main sur tout: élevage, céréales, engrais, en baissant les prix et donc les bénéfices des agriculteurs. Tout ça au profit du libre marché, malgré les problèmes sociaux et environnementaux qu’il provoque partout.

POUR : Avec cette ferme tenue depuis 5 générations, vous restez le seul éleveur à Aiseau-Presles? 

Il y a trente ans on était dix, maintenant il n’y a plus que moi. C’est fini les fermes familiales. Fini! Pas rentables! Il reste des jobistes, comme je les nomme, qui aiment bien avoir deux ou trois vaches, mais vont travailler ailleurs. Le premier avril, mon beau-frère a vendu toutes ses vaches. Y a rien à faire! C’est partout dans le monde comme ça. L’agriculture familiale est menacée. L’Etat s’est effacé au profit du libre-marché et les vrais problèmes ont commencé pour nous, paysans. En 1980, la banque mondiale a mis en cause la souveraineté alimentaire des nations. Il n’est plus possible de compenser une année maigre par une année grasse. Les agriculteurs sont les plus endettés des entrepreneurs. Tout est aujourd’hui piloté par des (pro)-américains.

POUR : Vous arrivez néanmoins à tenir le coup avec votre élevage. Comment?

Vous devez savoir qu’un agriculteur perçoit huit euros quand le consommateur en dépense entre 50 et 100. Dans ma ferme, il n’y a pas un kilo de viande désossé qui sort à plus de 6,05€ le kilo! Or les beaux morceaux seront affichés à des prix allant jusqu’à 28€! Il y a de la marge à partir du moment où le produit n’est plus dans les mains de l’agriculteur! Ce mécanisme s’observe dans toutes les filières; celle du sucre, des céréales, du lait, de la viande où le producteur n’est rémunéré qu’à concurrence de 8% du prix final. C’est intenable. Et c’est la raison pour laquelle nous disparaissons les uns après les autres. Si je suis encore là, c’est parce que j’ai une femme admirable qui fait du beurre et transforme une partie de la production de la ferme en court-circuitant la marge des intermédiaires. Cela nous a permis de résister au choc de la crise de 2008-2009 et de tenir avec un tiers de production de viande et deux tiers de lait. Mais avec le TTIP, tout sera par terre.

POUR : Quel est votre prochain défi professionnel?

L’accès à la terre, car j’ai deux fils à installer et ce sera dur car le foncier en Belgique fait l’objet de beaucoup de spéculation. Mon père a essayé de m’empêcher de faire mon métier, il n’y est pas arrivé. Mes fils reprendront la place que les industriels leur ont prise, et que leurs grands-parents ont laissé aller en voulant faire du volume! Mais augmenter la productivité pour produire bon marché et être plus compétitif ne mène nulle part et désertifie la campagne.

Nous avons compris que l’heure est à la relocalisation et à la sobriété, à l’agriculture familiale. C’est ce que que recherchent aujourd’hui les nouveaux consommateurs qui veulent une alimentation saine[2].

Nous voulons encore y croire. Mais il faut pour cela arrêter l’ineptie du TTIP.

Propos recueillis par Godelieve Ugeux

 

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FIN DES AOC… VICTOIRE DES OGM ?

L’abaissement des normes signifie que l’Europe ne pourra plus interdire les OGM, le poulet au chlore, le bœuf aux hormones et de très nombreux produits chimiques car ils sont permis aux Etats-Unis.

Les appellations d’origine contrôlée n’auront plus de sens. En effet, les Etats-Unis produisent aussi bien du champagne que du parmesan, alors pourquoi pas des fraises de Wépion ou du jambon d’Ardenne?

Les règlements ainsi que les subsides (la PAC) constituent des «obstacles à la concurrence» et devront donc être abandonnés. Ce qui condamnerait notre auto-suffisance.

Aujourd’hui dans les marchés publics, les autorités peuvent encore privilégier des produits respectant des clauses sociales et environnementales. Si le traité passe, il ne sera plus question de ces «entraves à la concurrence».

Le modèle agricole américain, avec ses fermes-usines, risque d’envahir l’Europe. La menace est très réelle pour les agriculteurs européens, surtout pour les petites exploitations. On l’a vu avec L’Alena (l’accord de libre-échange entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique): en 20 ans les pertes d’emploi dans le secteur agricole se chiffrent en millions!

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«La libéralisation et la mondialisation des marchés des produits agro-alimentaires, l’énorme concentration économique en amont et en aval du travail des agriculteurs, ont permis aux firmes multinationales de contrôler l’essentiel de la filière. Ceci au détriment des agriculteurs qui ne savent comment survivre, des consommateurs qui ne savent pas ce qu’ils mangent et du paysage qui se détériore et s’appauvrit. Face à cela, trois voies sont possibles, et les choix politiques et citoyens seront déterminants»[3].

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[1] Nous avons mis en place, en Europe, une traçabilité complète de la viande depuis l’animal jusqu’au consommateur. Croyons-nous pouvoir l’imposer à la viande venant d’outre-Atlantique? (NDLR)

[2 et 3] En complément, lire l’article « Tous en campagne » dans IMAGINE-Demain le monde, Mai-juin 2015