Polluons gaiement la haute atmosphère!

Au salon du Bourget vient d’être présenté le projet d’un nouvel avion supersonique civil par une jeune société américaine (XB-1 surnommé «Baby Boom»). Elle aurait déjà enregistré 76 commandes auprès de cinq compagnies aériennes dont Virgin Express. Il s’agit d’embarquer 55 passagers à 2,2 fois la vitesse du son pour un prix estimé de 4500 euros pour le vol aller-retour New-York-Londres en trois heures et demi. Le premier vol d’essai est prévu pour l’année prochaine et l’exploitation commerciale en 2023.

Boom Supersonic, un nom prédestiné. Toujours plus vite vers le crash de la planète!

Ces avions voleront comme le Concorde dans la stratosphère à 18 km d’altitude. A-t-on bien évalué les effets sur les équilibres chimiques dans la haute atmosphère si on multiplie le nombre de vols à ces altitudes? Si nous considérons seulement le cas de l’ozone, ce gaz a une concentration maximale entre 20 et 45 km d’altitude. Il est le siège de réactions de formation et de destruction qui maintiennent sa concentration stable tant que l’on ne perturbe pas le cycle naturel. Le vol d’avions supersoniques va libérer dans la stratosphère toute sorte de molécules supplémentaires comme les oxydes d’azote qui participent à raison de 70% dans les réactions de destruction de l’ozone. L’ensemble de ce cocktail moléculaire va également subir une série de réactions de photolyse (modification par la lumière solaire) générant des produits très réactionnels. Toute réaction chimique dans cet environnement dépend de l’ensemble des produits qui y sont introduits. La perturbation dépendra du choix des carburants et du nombre de vols.

Dans une société entièrement polarisée technologie, c’est une question qu’on ne se posera que quand les effets néfastes pour la santé et l’équilibre de la planète deviendront vraiment contraignants… et qu’on ne pourra plus revenir en arrière! Il semble peu probable que les gaz d’échappement dégagés à ces altitudes aient des effets bénéfiques sur la protection qu’exerce la haute atmosphère vis-à-vis des radiations solaires! Mais ne s’habitue-t-on pas déjà à écouter les sympathiques présentateurs et présentatrices météo jongler avec des indices UV de plus en plus hauts?

En outre, si on veut relier toutes les destinations sur la planète, il faudra bien que la population s’accommode du bang supersonique; je suppose qu’on en définira les normes acceptables! Le déplacement rapide de quelques nantis réveillera le plus grand nombre d’entre nous. Est-ce une bonne idée d’augmenter encore la pollution sonore?

Faut-il se réjouir naïvement du développement de tels projets technologiques et participer ainsi au comportement schizophrénique actuel qui parle, à longueur de journal télévisé, de diminuer le dégagement de CO2 lié aux activités humaines et en même temps se réjouit de doubler le trafic aérien dans les décennies à venir.

Se laisser emporter sans discrimination par la vague d’engouement technologique ne nous aidera pas à relever les défis que nous devons relever pour assurer simplement notre survie! Nous ne travaillons pas assez à faire évoluer positivement notre philosophie de vie qui est la seule façon de ne plus se laisser aveugler par les mirages. Et cet avion est bien le dernier mirage dont nous avons besoin pour vivre plus heureux.

André Rulmont
Professeur émérite de chimie, Université de Liège


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