On achève bien les Grecs

L’année 2015 a vu, en Grèce, deux scrutins majeurs passer à la trappe. Il ne peut y avoir de vote démocratique contre les Traités, a dit Jean-­Claude Juncker. Les masques sont donc tombés: toute véritable alternance est interdite. La capitulation de Syriza, le 13 juillet, a résonné comme le coup de tonnerre d’une défaite pour toute la Gauche européenne. Il est vital d’en tirer les leçons.

Bien entendu, la brutalité avec laquelle le peuple grec fut traité par la Troïka avait pour but à la fois d’interdire toute politique alternative (et pas seulement à Athènes) et de punir les Grecs de l’avoir choisie. Mais l’erreur stratégique de Syriza a été double.
Tout d’abord, avoir misé sur l’hypothèse de la «bonne volonté» de ses interlocuteurs européens, en espérant le soutien des autres «gouvernements de gauche».
Ensuite, avoir refusé par principe l’option de la sortie de l’euro.

Car c’est dans les bases mêmes de la construction de l’Union économique et monétaire – donc de l’Euro – que le problème se situe. Les règles en ont été constitutionnalisées, c­àd rendues intouchables. Qu’il s’agisse de l’indépendance de la Banque centrale européenne, de la politique budgétaire, des déficits publics, des règles de la concurrence, de la circulation des capitaux: tous ces sujets ont été placés hors d’atteinte de la discussion démocratique. Or, la démocratie, nous dit Frédéric Lordon, c’est pouvoir (re)discuter de tout, tout le temps.

D’autre part, la démocratie est inséparable de la souveraineté. Renoncer à la souveraineté nationale ne peut s’envisager que par un transfert de celle­ci à une instance, par exemple, supranationale. Construire une nouvelle nation, l’Europe, en supprimant la souveraineté, ça ne marche pas. Au contraire, on prétend vouloir l’harmonie et l’amitié entre les peuples d’Europe, et on obtient exactement le contraire. Loin d’avoir créé le peuple européen, l’UEM n’est que la réalisation locale de la mondialisation néolibérale.

Il est donc impératif d’en finir avec la «soustraction démocratique», en remettant la politique économique et monétaire dans le périmètre de la discussion. Ce qui implique de modifier les traités. Mais ceci est impossible avec l’Allemagne. Pour des raisons qui tiennent aux traumatismes de son histoire, l’Allemagne ne pourra pas revenir, dans un avenir raisonnable, sur ce qu’elle considère – toutes sensibilités politiques confondues – comme des dogmes: elle est convaincue que la politique monétaire de Weimar, conduisant à l’inflation, a porté Hitler au pouvoir. Il en découle que si, par extraordinaire, une majorité de pays acceptaient de revoir les traités, c’est l’Allemagne qui quitterait l’euro.

Dès lors, que faire? Puisque, comme la crise grecque l’a prouvé, il n’est pas de politique progressiste possible à l’intérieur de l’eurozone, et que celle-­ci ne peut être transformée, il n’y a aucune perspective politique sinon hors de ce cadre. Et il appartient à la gauche d’organiser la sortie du cadre dans des termes qui excluent radicalement ceux des sorties «à repli», les sorties de droite, ou plutôt d’extrême-­droite.

La sortie de la France serait sans doute suivie d’autres (les pays du sud de l’Europe), avec qui pourrait s’organiser une monnaie commune, et non plus unique, comme Frédéric Lordon l’explique ailleurs (1). La fin de l’euro ne signifierait pas, tant s’en faut, la fin des échanges européens. Après tout, des réalisations européennes comme le CERN, Ariane ou Airbus s’en sont très bien passés. Il n’est pas plus indispensable au programme Erasmus qu’à des dizaines d’échanges culturels. Il faut donc sortir des impasses des européistes de gauche, qui sacralisent l’UEM et rêvent d’un «euro de gauche».

Finalement, la question est de savoir si l’on se contente de repeindre les barreaux de la cage, ou si l’on veut en sortir.

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(1) La différence entre monnaie unique et monnaie commune a été expliquée par Frédéric Lordon dans un autre livre, «La Malfaçon: monnaie européenne et souveraineté démocratique».

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On achève bien les Grecs
Frédéric Lordon, Ed. Les Liens qui libèrent, 2015, 188 p.
ISBN: 9791020903662