Œufs au fipronil: on ne vous a pas tout dit…

L’enquête sur la manière dont les œufs au fipronil se sont répandus dans une quinzaine de pays continue. La logique de l’agriculture industrielle est une fois de plus mise en accusation mais, dans beaucoup de commentaires, on insiste sur le peu de danger que représente cette molécule pour la santé humaine. Le fait que chacun peut l’utiliser pour lutter contre les puces des animaux domestiques rassure. Mais ne passe-t-on pas sous silence certaines informations ?

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Le fipronil est composé chimique de la famille des phénylpyrazoles. Très scientifiquement, c’est “un antagoniste du canal chlore du récepteur GABA qui provoque une surexcitation du système nerveux central”. Plus prosaïquement, c’est un biocide (tueur de vie) qui agit particulièrement sur les insectes et, fort heureusement, un peu moins sur les animaux à sang chaud dont les humains font partie. Les insectes, donc les puces des chiens et chats sont les victimes désignées mais, hélas, aussi d’autres insectes bien plus utiles comme les abeilles. Justement, les apiculteurs bien informés le connaissent bien le fipronil: c’est en effet la molécule active d’un pesticide contre lequel ils se sont longtemps battus, le Regent TS® commercialisé par la firme allemande BASF.

Molécules de fipronil

Tout a commencé dans les années 1990. Des apiculteurs, notamment en France, ont en effet observé une mortalité importante des abeilles dans les ruchers de certaines régions. Ils constatent que ces graves destructions sont souvent voisines de champs de maïs et de tournesols. Or, ces champs sont ensemencés avec des graines enrobées avec deux insecticides destinés à lutter contre les larves du taupin qui dévorent les racines des jeunes pousses: l’imidaclopride et le fipronil commercialisés respectivement par Bayer sous le nom de Gaucho® et par BASF sous le nom de Régent TS®.

Va alors débuter une longue saga de controverses scientifiques. Les deux multinationales qui réalisent de solides profits avec ces produits ne vont pas se laisser faire et refusent de voir interdire la commercialisation de leurs pesticides. Pour ce qui est du fipronil, il est clairement établi que c’est un puissant insecticide. La DL50 (dose létale 50%, soit la quantité de la molécule qui tue la moitié d’une population d’abeilles) est mesurée: 4,17ng/abeille par voie orale et 5,93ng/abeille par contact (ng: nannogramme, unité de mesure de poids équivalent à un millionième de milligramme, ou un milliardième de gramme). Il en faut donc vraiment très, très, très peu pour assassiner une abeille. Mais rétorque BASF, le fipronil est très peu soluble dans l’eau; il reste donc sous terre et ne se retrouve que très peu dans le pollen du tournesol que butinent les abeilles…

Les représentants des apiculteurs pourront vous décrire les débats qui ont entouré la question de la nocivité du produit. En France, par une décision en date du 24 février 2004, il a été procédé au retrait des autorisations provisoires de vente pour tous les usages des produits Régent TS® et à la suspension des autorisations de mise sur le marché pour tous leurs usages jusqu’à ce que la décision communautaire relative à l’inscription de la substance active fipronil intervienne. Décision communautaire: on attend donc l’avis de l’Europe pour interdire définitivement ce produit. On connaît la force des lobbies industriels auprès des instances européennes et les années passent… Ce sera donc seulement en mai 2013 que l’Autorité européenne pour la sécurité des aliments (Efsa) rend un avis dénonçant le risque “aigu élevé” du fipronil pour la survie des abeilles. La Commission européenne avait demandé cet avis à l’agence en août 2012. L’Efsa relève un risque aigu élevé identifié pour le maïs associé à l’exposition des abeilles aux émissions de poussières issues des semences traitées par l’insecticide. En revanche, pour d’autres cultures, notamment le tournesol, “une évaluation complète des risques n’a pas pu être réalisée” faute de données et, par conséquent, le niveau de risque associé à une exposition à des poussières produites lors de l’ensemencement en lignes (c’est-à-dire lorsque les semences sont placées mécaniquement dans le sol puis recouvertes) “n’a pas pu être établi”, a souligné l’Efsa.

La plupart des européens vont donc progressivement interdire l’utilisation du Régent® pour l’enrobage des semences mais pour les multinationales le but est atteint: la molécule a été largement rentabilisée, son successeur est sur le marché et, avant que des études confirment la dangerosité de cet héritier, de longues années vont passer. Ainsi, le Cruiser® de Syngenta va enrober les semences de betteraves… À propos de la logique des multinationales, nos voisins français qui se sentent victimes des œufs empoisonnés par une firme hollandaise, ayant acheté un mélange toxique concocté en Belgique à partir d’un poison produit par une firme allemande, oublient peut-être que le fipronil a été créé par la firme… française Rhône-Poulenc en 1987, qu’il a été vendu à Aventis puis à Bayer et ensuite à BASF… Impossible de savoir qui a empoché le plus de bénéfices au long de cette chaîne mercantile mais personne n’est innocent.

La clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame, fabriqués par les groupes Bayer et Syngenta, sont toujours sur le marché. Les firmes productrices de pesticides se défendent bec et ongles. Ainsi, Jürgen Oldeweme, vice-président du département sécurité produits et affaires réglementaires de la division protection des plantes de BASF a déclaré “Ce n’est pas en limitant l’utilisation des produits contenant du fipronil, que les autorités européennes parviendront à préserver la santé des abeilles. Au contraire, elles imposeront des contraintes supplémentaires à l’agriculture européenne et inciteront les apiculteurs à abandonner la lutte contre les vrais causes de mortalité que sont le varroa, nosema…”. C’est pas moi, c’est l’autre le coupable…

Les populations d’abeilles continuent donc à diminuer, les quantités de miel produites sont en régression dans nos pays arrosés de pesticides, obligeant à des importations venues de pays lointains ou de régions où l’agriculture industrielle ne s’est pas encore imposée. En Chine, des humains pollinisent à la main les arbres fruitiers désertés par les insectes, aux États-Unis on a mis au point des services de ruchers mobiles qui viennent polliniser, le temps de la floraison, des amandiers… que l’on arrose ensuite de pesticides une fois la fécondation terminée.

Photo de Clker-Free-Vector-Images sur Pixabay

Si les insectes, nuisibles et comme utiles, sont les victimes privilégiées du fipronil, n’oublions pas qu’il est classé comme modérément toxique selon l’Organisation mondiale de la santé et également classé cancérigène possible par l’EPA (Environmental Protection Agency) américaine, si un seuil d’exposition élevé est atteint. Logique donc que les produits contenant du fipronil doivent porter les deux logos indiquant qu’ils sont dangereux pour l’homme et pour l’environnement…