Morte ou vive: récupérer la terre!

Entendu – Retenu
Article en partage de l’écoute de l’émission «Du grain à moudre» du 19/09/16 sur France Culture, intitulée Bayer-Monsanto: une menace pour la diversité agricole.

Pourquoi le groupe allemand Bayer, géant de la pharmacie et de l’agrochimie, a-t-il acheté le producteur de semences Mosanto pour la bagatelle de 59 milliards d’euros? Le plus inquiétant, c’est l’objectif de ce mariage choquant. En effet, ce couple toxique projette de mettre deux milliards et demi d’euros tous les ans dans la recherche. L’enjeu est d’intégrer, grâce au Big data (1), toutes les données de semences et pesticides en lien avec la fertilité de la terre et la climatologie pour offrir des produits capables de nourrir l’humanité! En clair, la puissance informatique et le décryptage du génome créent des semences virtuelles avant de les créer pour du vrai. En visant le meilleur rendement, les firmes abandonnent au fil du temps une grande partie de la diversité génétique. Ainsi, quelques variétés de blé très proches les unes des autres couvrent 80% de la semence annuelle en blé. En cas d’épidémie, on devine aisément la suite de cette standardisation…

Par ailleurs, nombreux sont les agriculteurs victimes de la nocivité des produits qu’ils déversent sur leurs champs. Certains commencent à résister, ainsi Paul François, cet agriculteur français parvenu à faire condamner Monsanto après avoir été intoxiqué par un herbicide de la multinationale, mais qui doit encore trouver de l’argent pour mener à terme sa bataille juridique.

250 millions pour une seule!

L’acharnement des industriels à nier la terre — celle que le paysan laisse volontiers glisser entre ses mains —, leur cupidité à en tirer le maximum de profit, ont tué la vie du sol qui s’en trouve asséché et n’offre plus les rendements espérés.

Pendant ce temps-là, des cultivateurs, au Nord comme au Sud, luttent pour réimplanter petit à petit l’agriculture conventionnelle, celle qu’on pratiquait avant la guerre. Va-t-on enfin les laisser tranquilles? Non! Car les firmes phytosanitaires et semencières, ayant travaillé sur un très petit nombre de familles chimiques, ont supprimé les molécules les plus toxiques pour développer un nombre restreint de molécules triées. Il faut dire qu’en développer une seule coûte 250 millions d’euros! D’où la nécessité de rassembler des fonds pour trouver ou retrouver des molécules en utilisant les capacités énormes des algorithmes informatiques. Les industries agricoles maintiennent obstinément l’option de considérer le sol comme simple support aux intrants chimiques. Facile alors de nourrir les grandes villes du monde surtout près des ports et non l’ensemble de l’humanité qu’on empêche même de se nourrir elle-même.

Le Round up, bombe à retardement

Dans un mètre carré de sol se trouvent 260 millions d’êtres vivants dont on découvre à peine le potentiel. Le Big data devrait jouer un rôle crucial pour comprendre et surtout aider ces organismes vivants à faire leur travail plutôt que les tuer et appauvrir la fertilité du sol. L’expérience cumulée de génération en génération par les cultivateurs est précieuse, voire indispensable. Mais la rentabilité visée par les financiers oblige à limiter les produits qu’on commercialise, ce qui réduit le nombre de variétés disponibles. 80% des légumes cultivés il y a 50 ans a disparu! A cela s’ajoute les réglementations toujours faites dans l’intérêt des semenciers et le problème des brevets et labellisations. 40% du chiffre d’affaires de Monsanto vient de la vente du glyphosate. Le quart de la surface agricole française est plantée avec leurs graines et trois cent milles agriculteurs ainsi que deux millions de jardiniers du dimanche achètent du Round up tous les ans!

Entre bio-pirate et bio-citoyen

Que fait le politique pour encourager les semences paysannes, celles qui sont sélectionnées et relancées dans le champ l’année suivante? La différence entre une semence industrielle et une semence paysanne millénaire, c’est que l’industriel va chercher à développer une variété qui ira dans le maximum de sols pour avoir le marché le plus important, tandis que le paysan va se concentrer sur la variété adaptée à son terroir, à son goût et à ses clients. La grande crainte de JP Lebrun, maraîcher bio à la retraite et membre du réseau Semences paysannes est qu’après avoir recréé la diversité dans le travail du champ, l’agriculteur soit dépossédé par monsieur Bayer, qui en bon biopirate, opère une légère modification génétique et brevète la semence, obligeant ensuite le paysan à lui payer des royalties! Mais chez les agriculteurs se développe une nouvelle conscience de leur capacité de résister et de nourrir proprement la planète. Ils sont soutenus par de plus en plus de citoyens. Tout récemment, une centaine de militants se sont manifestés vigoureusement par une action au siège de Bayer à Diegem. Déguisés en animaux, ils ont dénoncé les accords de libre-échange dont Bayer espère profiter pour faire baisser le cadre normatif européen en matière de santé, d’environnement et d’alimentation. Vigilance donc, et surtout soutien et présence à ceux qui ont le souci de nourrir proprement leurs congénères.

(1) Ensembles de données qui deviennent tellement volumineux qu’il devient difficile de les utiliser avec des outils classiques de gestion de base de données ou de gestion de l’information.