Mondialisation, libre-échange, néolibéralisme… On solde! (1)

L’année 2016 aura incontestablement marqué un tournant dans l’évolution du commerce international. A la marche triomphale presque inéluctablement entonnée a succédé un air nettement moins enjoué qu’auront rythmé la contestation des traités transatlantiques, les Panama Papers ou l’avènement de Trump. Nous proposons ici quelques pistes de lecture qui s’éloignent du récit factuel pour s’attacher à une vue plus globale.

Pour cette première volée (de bois plutôt vert), deux articles anciens du Monde Diplomatique présentent un bout d’histoire, l’un sur le chemin qui a mené au libre-échangisme, l’autre sur la manœuvre douteuse qui a permis de faire passer l’ALENA. Deux chroniques partent du TTIP et du CETA pour souligner les impasses de certaines théories économiques. Enfin, Thomas Piketty et Dani Rodrik resituent le contexte qui entoure la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine.
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Du protectionnisme au libre-échangisme, une conversion opportuniste

Ha-Joon Chang, professeur à la faculté d’économie et de politique de l’université de Cambridge
in «Le Monde Diplomatique», juin 2003

Présenté comme une panacée pour le développement, le libre-échange constitue la référence commune à toutes les organisations multilatérales (Fonds monétaire international, Organisation mondiale du commerce, Banque mondiale) et aux institutions européennes. L’histoire économique démontre pourtant qu’il s’agit là d’un mythe sans fondement, les pays libre-échangistes, en premier lieu les Etats-Unis et le Royaume-Uni, ayant bâti leur puissance sur un protectionnisme qu’ils diabolisent après-coup.

Les libre-échangistes ont remporté des victoires significatives au cours des deux dernières décennies. Depuis le début de la crise de la dette de 1982 et de l’imposition des programmes d’ajustement structurel par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, de nombreux pays en voie de développement ont radicalement libéralisé leur commerce. L’effondrement du communisme, en 1991, a ouvert de nouveaux et vastes espaces au libre-échange. Pendant les années 1990, d’importants accords régionaux ont été signés, dont l’accord de libre-échange nord-américain (Alena) qui regroupe le Canada, les Etats-Unis et le Mexique. Pour couronner le tout, les négociations du cycle de l’Uruguay de l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), conclues à Marrakech en 1994, ont débouché sur la naissance de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995.
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ALENA: comment la Maison Blanche acheta le Congrès

John R. MacArthur, directeur du Harper’s Magazine
in «Le Monde Diplomatique», L’Atlas Histoire, 2010

Constamment encensé par les journalistes et les économistes américains, le libre-échange s’impose-t-il naturellement par la force de ses vertus? La manière dont le traité de l’Alena fut voté aux Etats-Unis en 1993 permet d’en douter. C’est en «achetant» les suffrages des parlementaires récalcitrants que les lobbyistes remportèrent cette bataille.

Pour convaincre les Américains des bienfaits du libéralisme, les projets comme l’Accord de libre-échange nord-américain, ou Alena, doivent dissimuler, sous des arguments voulus incontournables, les pressions exercées par le président, les parlementaires qui le soutiennent et les groupes de pression des multinationales. Aux Etats-Unis, la notion de «libre-échange» réfère, certes, à une théorie économique. Mais aussi à la libre circulation d’argent et de services, notamment politiques, entre la Maison Blanche, point d’appui des lobbies d’affaires, et les élus de la Chambre des représentants et du Sénat qui doivent ratifier tout accord traitant du commerce avec l’étranger.

Cet «échange» a pris une tournure spectaculaire en 1993, lors du débat sur les barrières douanières entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. La proposition de lever ces barrières, auparavant lancée par le président républicain George Bush père et son homologue mexicain Carlos Salinas, est reprise par le président William Clinton. Elle déclenche un tir de barrage. Hétéroclite, l’opposition agrège les principaux syndicats et une fraction de la droite nationaliste, regroupée autour du milliardaire Ross Perot, lequel avait obtenu 19% des voix comme candidat indépendant à la présidence en 1992.
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Rien à gagner dans les traités de libre-échange

Jean-Christophe Le Duigou, économiste et syndicaliste
in «L’Humanité Dimanche», 27 octobre 2016
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La logique qui préside aux négociations des traités commerciaux entre l’Europe, d’une part, le Canada et les États-Unis, d’autre part, est fortement contestée.

Il faut dire que les motifs économiques qui ont présidé au lancement de ces discussions sont des plus faibles. Gagner seulement 2 à 3 dixièmes de point de croissance du PIB est loin d’emporter l’adhésion. Mais les dangers sont considérables: relance de la course au moins-disant social, mise en cause des garanties sanitaires, contournement des règles environnementales… Sans parler de la mise en place d’une juridiction privée pour interpréter les nouvelles règles. L’Europe a peu à gagner et beaucoup à perdre.

C’est l’occasion de revenir sur la théorie économique contestable des «avantages comparatifs» qui fournit le soubassement idéologique à la politique du libre-échange. Cette théorie fut élaborée par Adam Smith et développée par David Ricardo au début du XIXe siècle.
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CETA: «Il n’y a pas d’alternative»

Jean-Paul Marthoz, chroniqueur, professeur de journalisme international à l’UCL et à l’IHECS
in «Le Soir», 28 octobre 2016

La controverse sur le CETA a suscité un florilège d’accusations croisées, mais cette crise serait mal comprise si l’on ne s’interrogeait pas, avant qu’il ne soit vraiment trop tard, sur l’impact politique délétère de la forme de libéralisme économique qui domine le projet européen et inspire les accords de libre échange internationaux.

«Notre civilisation, dans la mesure où elle est libérale, est aussi une civilisation du citoyen et pas seulement du consommateur, pas seulement du producteur, rappelait en 1981 l’un des penseurs les plus éminents du libéralisme, Raymond Aron, qui, ironiquement, qualifiait de «représentation marxiste dévoyée» cette réduction de l’homme aux sphères de la consommation et de la production.

Ces trente dernières années, le projet politique des Pères fondateurs européens, démocrates chrétiens, sociaux-démocrates et libéraux, s’est effiloché. Le modèle du «capitalisme rhénan», fondé sur la concertation, la protection et la redistribution, a été largement remplacé par un modèle anglo-saxon plus individualiste, compétitif et inégalitaire. Les règles de la globalisation l’ont emporté sur celles de l’européanisation, évacuant la notion d’intérêt général, favorisant l’explosion des inégalités et détricotant, dans une troublante opacité, les régulations sociales et financières.
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Pour une autre mondialisation

Thomas Piketty, chercheur en sciences sociales et professeur à l’Ecole d’économie de Paris
in «blog Le Monde», 15 novembre 2016

Disons-le d’emblée: la victoire de Trump s’explique avant tout par l’explosion des inégalités économiques et territoriales aux Etats-Unis depuis plusieurs décennies, et l’incapacité des gouvernements successifs à y faire face. Les administrations Clinton puis Obama n’ont fait souvent qu’accompagner le mouvement de libéralisation et de sacralisation du marché lancé sous Reagan puis Bush père et fils, quand elles ne l’ont pas elles-mêmes exacerbés, comme avec la dérégulation financière et commerciale menée sous Clinton. Les soupçons de proximité avec la finance et l’incapacité de l’élite politico-médiatique démocrate à tirer les leçons du vote Sanders ont fait le reste. Hillary a remporté d’un cheveu le vote populaire (60,1 millions de voix contre 59,8 millions pour Trump, pour une population adulte totale de 240 millions), mais la participation des plus jeunes et des plus modestes était beaucoup trop faible pour pouvoir remporter les Etats clés.

Le plus triste est que le programme de Trump ne fera que renforcer les tendances inégalitaires: il s’apprête à supprimer l’assurance-maladie laborieusement accordée aux salariés pauvres sous Obama, et à lancer son pays dans une fuite en avant dans le dumping fiscal, avec une réduction de 35% à 15% du taux de l’impôt fédéral sur les bénéfices des sociétés, alors que jusqu’ici les Etats-Unis avaient résisté à cette course-poursuite sans fin venue d’Europe. Sans compter que l’ethnicisation croissante du conflit politique américain laisse mal augurer de l’avenir si de nouveaux compromis ne sont pas trouvés : voici un pays où la majorité blanche vote structurellement à 60% pour un parti, alors que les minorités votent à plus de 70% pour l’autre, et où la majorité est en passe de perdre sa supériorité numérique (70% des suffrages exprimés en 2016, contre 80% en 2000, et 50% d’ici 2040).
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Trump: les économistes doivent faire leur mea culpa sur la mondialisation

Dani Rodrik, professeur d’économie politique internationale à l’université d’Harvard.
in «La Tribune», 18 novembre 2016

Les économistes sont-ils au moins en partie responsables de la victoire choquante de Donald Trump? Même s’ils n’avaient pas réussi à l’arrêter, leurs voix auraient eu plus d’impact si au lieu de rejoindre les hérauts de la mondialisation ils étaient restés au plus près des enseignements de leur discipline.

Il y a presque 20 ans, j’écrivais dans un livre intitulé Has Globalization Gone Too Far? («La mondialisation va-t-elle trop loin») qu’en l’absence de réaction plus réfléchie de l’État face à la mondialisation, cette dernière risquait d’accroître la fracture sociale, d’exacerber les problèmes de répartition des richesses et de fausser le dialogue social – des idées communément admises aujourd’hui.

J’ai demandé à un économiste bien connu s’il voulait bien écrire quelques lignes sur la quatrième de couverture de mon livre. Il s’est montré réticent. Il n’était pas véritablement en désaccord avec mon analyse, mais craignait que mon argumentation ne fournisse «des munitions aux barbares». Les protectionnistes utiliseraient mon texte (notamment en ce qui concerne les inconvénients de la mondialisation) pour justifier leurs idées étroites et égoïstes. Je rencontre encore aujourd’hui ce type de réaction chez mes collègues économistes. A l’issue d’une conférence il se trouve toujours l’un d’eux pour lever le doigt et me demander si je ne crains pas que mes idées ne soient utilisées par les démagogues et les populistes que je condamne.
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