Mais que fait donc le pape?

Ce 28 mars se déroulait à Bruxelles le 4ème FFA, le Forum for Future of Agriculture. Organisée par la multinationale Syngenta, l’European Landowners’ Association (ELO) et quelques acteurs de l’agriculture industrielle, cette journée avait pour but d’influencer les décideurs européens dans la perspective de la révision de la politique agricole commune (PAC).

Des dizaines de décideurs et de lobbyistes sont donc venus goûter les petits plats (mis dans les grands) offerts au Palais des Congrès par ces vendeurs de mort sous forme de biocides (étymologiquement «tueurs de vie»).

Un flashmob attendait les participants au Forum pour le Futur de l’Agriculture ce 28 mars. Déguisés en abeilles ou en paysans, une cinquantaine de citoyens se sont allongés devant l’entrée. Pas d’intervention de la police.

C’était oublier les défenseurs d’une agriculture de qualité dont le but est de produire une nourriture saine et de protéger les paysans confrontés à l’accaparement des terres et au rouleau compresseur de l’agriculture chimique qui partout, au nord et au sud, détruit l’environnement et les sociétés traditionnelles. Deux manifestations, l’une non autorisée, dès 8h30, et une autre le midi, où un buffet paysan a réuni ceux qui ne veulent pas de la malbouffe, ont signifié aux participants qu’ils venaient assister à un show propagandiste.

Une grande déception

Ces résistants apprirent avec stupeur que le pape avait adressé au Forum une vidéo dans laquelle il soutenait l’initiative des multinationales. Cela étonnait car le pape avait, il y a peu, produit l’Encyclique Laudato Si’, dans laquelle il dénonçait justement les pratiques de ceux qui, pour des profits toujours plus énormes, créaient la pauvreté du grand nombre et détruisaient les écosystèmes permettant la vie sur Terre.

Ainsi, celui qu’ironiquement on appelle le pape de la décroissance, Serge Latouche, a écrit un article laudateur de l’Encyclique du pape François. Il y soulignait des phrases telles que «Face à l’accroissement vorace et irresponsable produit durant de nombreuses décennies, il faudra penser aussi à marquer une pause en mettant certaines limites raisonnables, voire à retourner en arrière avant qu’il ne soit trop tard. Nous savons que le comportement de ceux qui consomment et détruisent toujours davantage n’est pas soutenable, tandis que d’autres ne peuvent pas vivre conformément à leur dignité humaine. C’est pourquoi l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties».

Pour un décroissant, ce discours du pape est un soutien total à ses options. Et pour ce qui est des pratiques agricoles des fous de biotechnologies, on retiendra ce passage de l’Encyclique: «Même en l’absence de preuves irréfutables du préjudice que pourraient causer les céréales transgéniques aux êtres humains, et même si, dans certaines régions, leur utilisation est à l’origine d’une croissance économique qui a aidé à résoudre des problèmes, il y a des difficultés importantes qui ne doivent pas être relativisées. En de nombreux endroits, suite à l’introduction de ces cultures, on constate une concentration des terres productives entre les mains d’un petit nombre, due à «la disparition progressive des petits producteurs, qui, en conséquence de la perte de terres exploitables, se sont vus obligés de se retirer de la production».

Et voilà que le pape, apparemment motivé par la lutte contre la faim dans le monde, reniait ses propos précédents et se rangeait du côté des productivistes technophiles rangés sous la bannière de Syngenta et autres Monsanto. Les organisateurs du forum diffusaient donc, ravis, cette vidéo les encensant. Les tweets se multipliaient, reprenant avec enthousiasme et commentaires victorieux des photos de cette vidéo papale si favorable aux puissances d’argent.

Des doutes?

Martin Pigeon, actif au sein de Corporate Europe Observatory (CEO), cet observatoire des pratiques des 30.000 lobbyistes virevoltant autour des institutions européennes à Bruxelles et co-organisateur du contre-forum, a mené sa petite enquête pour comprendre cette attitude incompréhensible d’un pape qui semblait avoir accepté l’amour immodéré du profit de quelques-uns.

Il est apparu, après examen attentif, que la vidéo ne s’adressait pas spécifiquement au FFA mais qu’elle contenait des propos du pape assez généraux tels que «There is no humanity without the cultivation of land» et «There is enough food for everyone but not everyone can eat». Il s’est en fait avéré que ces rares passages de propos papaux avaient été récupérés de prises de paroles préexistantes tirées des messages de la Pope’s Worldwide Prayer Network et mêlés à des jolies images de nature, de vastes monocultures, de scènes touchantes où de beaux enfants s’ébattaient dans des champs de blé… mais aussi d’épandage de pesticides, le tout… monté par une agence de communication argentine, La Machi, spécialisée dans la promotion des institutions religieuses. Or, il est apparu que le Vatican n’a absolument pas approuvé cette vidéo manipulée.

Mais le pape François a bien adressé un message au FFA et celui-ci a été lu par le nonce apostolique auprès de l’Union européenne, Mgr Lebeaupin (message complet du Vatican rédigé par le Cardinal Parolin, disponible ici en anglais ou en vidéo). Dans cette véritable adresse, le pape tenait des propos tels que: «L’avenir de l’agriculture n’est pas dans l’imposition d’un modèle de production qui bénéficie considérablement à des groupes limités et à une partie minuscule de la population du monde. Le travail agricole ne doit pas être le résultat de travaux de laboratoire. De telles approches peuvent apporter des avantages immédiats à certains mais jugeons-nous en juste proportion le mal qu’ils font à d’autres?». Ouf, le pape n’a pas trahi sa propre encyclique.

Cachez cette vérité qui dérange

Il fallait donc bien une vidéo truquée pour faire oublier aux participants la teneur très dérangeante des propos du pape pour les multinationales. On réalise combien celles-ci sont obligées de recourir à de basses manœuvres de désinformation pour tenter de faire passer un message de plus en plus contesté, non seulement par les militants écologistes, par les mouvements sociaux, par les scientifiques et maintenant par les autorités religieuses.

Dernier détail significatif. Si le Pape s’est adressé au mal nommé Forum pour le Futur de l’Agriculture, c’est à la demande de son nouveau président, Janez Potočnik, qui n’est autre que… le précédent commissaire européen à l’Environnement. On a là un nouvel exemple de la collusion entre les hauts responsables européens et les firmes multinationales. Ce système bien huilé est appelé pantouflage en France ou en anglais revolving doors (portes tournantes). Et puis, après cette proximité entre responsables politiques européens et milieux d’affaires, certains s’étonnent encore que la Commission européenne ne mène que des politiques ultra-libérales.



Cet article a été rendu possible par l’enquête menée par Martin Pigeon pour Corporate Europe Observatory. On la trouve en anglais ici.