L’Euro(pe): images mélangées

Dans le cadre du cycle de conférences «Quelle Europe pour demain?» organisé à Charleroi par l’Université ouverte et l’Université de Mons, le professeur Pagano donnait le 27 avril dernier sa contribution sous le titre «L’Euro(pe): images mélangées».

Giuseppe Pagano est docteur en Sciences économiques appliquées et Vice-recteur au Développement institutionnel et régional à l’Université de Mons. Il est l’auteur de nombreuses contributions au Courrier hebdomadaire du CRISP.

Des images mélangées

«Images mélangées», parce qu’il faut reconnaître d’abord les résultats positifs de la construction européenne: 70 ans de paix en Europe; un espace plutôt avancé sur le plan des droits démocratiques, des droits de l’homme et de la démocratie sociale. Sur ces éléments, on cherche en vain dans le monde un autre espace développé à ce niveau. Mais il faut «en même temps» (comme dirait Macron) reconnaître ses échecs patents: le triple verrou économique imposé par le traité de Maastricht (1992), par le PSC (pacte de stabilité et de croissance, 1997) et par le TSCG (traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance). Ce verrou empêche les États membres de mettre en oeuvre une politique keynésienne, de relance par l’investissement public, lorsque la conjoncture la rend souhaitable.

Le conférencier indique au passage que le TSCG introduit la délation dans le droit européen: «Lorsqu’une partie contractante estime, indépendamment du rapport de la Commission, qu’une autre partie contractante n’a pas respecté l’article 3, paragraphe 2, elle peut également saisir la Cour de justice de cette question.» (article 8 §1 du traité).

Autre aberration imposée par le SEC 2010 (Système européen des comptes): l’obligation faite aux autorités publiques d’imputer la totalité d’un investissement pluriannuel dans le budget de la première année. Imagine-t-on de demander à un jeune couple investissant dans l’achat d’un logement de mettre sur la table dès la première année le coût total de son achat?

Au total, l’économiste Pagano estime que la politique économique menée dans l’UE et tout spécialement dans la zone euro, dans laquelle les États se sont dépossédés de la politique monétaire nationale au profit du pas fédéraliste d’une monnaie partagée, fixe à la Banque centrale européenne un seul objectif: la stabilité monétaire.

Mais une politique économique poursuit au moins quatre objectifs présentés classiquement sous la forme du «carré magique».

Le carré magique 

L’économiste britannique Nicholas Kaldor (1908-1986) a proposé une représentation graphique de la santé économique d’un pays. Ce graphique présente les quatre grands objectifs de la politique économique conjoncturelle d’un pays :

  • la croissance: un taux en principe aussi élevé que possible
  • le plein emploi des facteurs de production: théorique mesuré par un taux de chômage nul; en pratique un taux de 5% est aujourd’hui considéré comme «plein emploi»
  • l’équilibre extérieur de la balance commerciale: les exportations devant équilibrer les importations
  • et la stabilité des prix: on considère qu’un taux d’inflation de 2% est optimum

Selon Kaldor, il est impossible de réaliser ces 4 objectifs simultanément.

Pour Giuseppe Pagano, les résultats de la politique économique menée par l’Union européenne et, plus particulièrement par l’Eurozone dont la monnaie unique devait booster l’économie européenne, sont totalement insatisfaisants.

Au regard du carré magique d’abord:

  • pour la croissance économique, si l’on mesure l’évolution du PIB entre 2008 et 2015 en prenant le PIB de 2008 comme base 100, la zone euro était en 2015 à 98; la Belgique à 100 (= croissance zéro entre 2008 et 2015); les Pays-Bas à 97, la Finlande à 91; l’Italie à 90 et la Grèce à 75!
  • pour le plein emploi, c’est aussi raté: le taux de chômage pour la zone euro a fluctué autour des 10 % depuis l’an 2000; il s’établit aujourd’hui à 9,5% avec 4 pays au «plein emploi» (moins de 5% de chômage: Tchéquie, Allemagne, Malte et Hongrie) et un taux qui monte à 10% pour la France, 18 pour l’Espagne et 23 pour la Grèce!
  • pour l’équilibre de la balance commerciale, l’élément principal à retenir est la divergence entre les pays de la zone euro: au second trimestre 2016 par exemple, la balance (en % du PIB) était excédentaire de 3,3% pour la zone euro, mais avec de fortes différences entre l’Irlande (10,7%), l’Allemagne (8,9%), les Pays-Bas (7,8%), la Belgique (1%), et la Finlande (-0,3%), la France (- 0,86%) et Chypre (-2,75%)
  • quant à la stabilité des prix, c’est le seul élément du carré magique dont le résultat est «satisfaisant»: l’inflation a été contenue entre 4% (au plus fort de la crise en 2008), -0,8% (= déflation) en 2009 et sous les 2% depuis 2013.

Pour Pagano, la politique qui a conduit à de tels résultats ne peut avoir été la bonne.

Au regard des espérances qu’avaient fait naître le discours européen ensuite, le diagnostic est pire. Le discours sur l’intégration européenne et son instrument monétaire pour la zone euro annonçait, conformément au Traité sur l’Union européenne: «l’UE œuvre pour le développement durable de l’Europe fondé sur une croissance économique équilibrée et sur la stabilité des prix, une économie sociale de marché hautement compétitive, qui tend au plein emploi et au progrès social, et un niveau élevé de protection et d’amélioration de la qualité de l’environnement.»

On voit qu’aux 4 objectifs du «carré magique», deux objectifs au moins s’ajoutent:

Le progrès social — que le professeur Pagano traduit en «réduction des inégalités» — et le progrès environnemental, essentiel par rapport au réchauffement climatique, à la nécessaire transition énergétique et à l’amélioration de la santé publique. A propos des inégalités, il nous rappelle sa mesure par le coefficient de Gini: un coefficient variant de 0 (= parfaite égalité entre tous les humains) et 1 (toute la richesse concentrée dans les mains d’un seul). De 2005 à 2015, ce coefficient est passé de 0,29 à 0,30 — ce qui traduit une augmentation des inégalités dans cette zone économique — mais de 0,26 à 0,30 en Allemagne, c’est la plus forte augmentation des inégalités dans la zone euro, et de 0,29 à 0,27 en Belgique, notre pays présentant sur ce plan l’une des meilleures tendances en Europe.

Le professeur définit ainsi non plus un carré, mais un hexagone d’objectifs économiques à atteindre. Tout en regrettant que l’UE ne se soit pas vraiment fixé ces objectifs, au delà du discours, en termes de politique économique.

«Trois mesures irréalistes pour atteindre les objectifs que nous ne nous sommes pas donnés»

Première mesure: l’investissement
Un investissement d’une valeur de 2,65% du PIB européen étalé sur 5 ans permettrait de créer plus de 2 millions d’emplois. Cela augmenterait la dette publique européenne de 7,67%, mais ne représenterait, vu les faibles taux d’intérêts actuels, qu’un coût supplémentaire de 0,2% du PIB en intérêts annuels.

Cette première mesure vise les objectifs 1 et 2: croissance et emploi. Il entraînerait aussi une réduction des inégalités = objectif 5 de progrès social.

Deuxième mesure: une exonération de cotisations sociales pour tous les emplois dont le salaire est inférieur au seuil de pauvreté (1100€ par mois); exonération compensée par une taxe CO2 de 50 à 200€ par tonne.

Cette seconde mesure serait favorable à l’emploi (Objectif 2), au progrès social (Objectif 5) et au progrès environnemental (Objectif 6).

Troisième mesure (la plus irréaliste dans le contexte politique européen actuel, souligne le conférencier): une allocation européenne de chômage, qui s’ajouterait aux divers régimes nationaux sans remplacer ceux-ci, et se monterait, par exemple, à 1000€ par an et par personne sans emploi. Cela représenterait un coût de 22 milliards d’€ par an, soit 0,15% du PIB de l’UE. Mais cela apporterait à la Grèce, au taux de chômage le plus élevé, une injection économique de 0,7% de son PIB, contribuant ainsi directement à la relance si nécessaire dans ce pays.

Une telle mesure contribuerait à la relance là où elle est le plus cruellement nécessaire (Objectif 1), à l’emploi et à la réduction des inégalités (Objectifs 2 et 5). Mais elle suppose une contribution des États membres de 0,15% de leur PIB national quel que soit leur taux de chômage, ce qui signifie que les pays économiquement forts (l’Allemagne en particulier) seraient des contributeurs nets à un tel programme, tandis que les pays économiquement faibles (la Grèce notamment) seraient au contraire des bénéficiaires nets de l’opération. Cela contribuerait à atténuer les divergences économiques au sein de l’Union (ou de la zone euro si le programme était mené au sein de cette seule zone). Mais cela explique le caractère «irréaliste» de ce projet, l’Europe perdant de plus en plus le sens de la solidarité en son sein, les États adoptant tous aujourd’hui le principe clairement énoncé en son temps par la Première ministre britannique Margaret Thatcher, ce «I want my money back» = je veux que mes contributions financières à l’Europe reviennent de toute façon à mon pays.

C’est donc sur un appel à «l’irréalisme solidaire» que Giuseppe Pagano conclut sa passionnante conférence.


Le cycle se terminera par deux événements plus politiques:
• le 29 mai (18h), avec une conférence de Sandro Gozi, secrétaire d’État italien chargé des Affaires européennes
• le 1er juin (18h), par un débat avec des représentants de partis politiques belges.

Quai 10, Quai Arthur Rimbaud, Charleroi