Les Palestiniens, un peuple de trop (2ème partie)

Deuxième partie de la série “Les Palestiniens, un peuple de trop”.
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1956-1967 : La “carte Palestinienne” 

« L’histoire du mouvement national palestinien, écrit N. Picaudou [1989, p.55-60], est celle d’un combat pour l’autonomie à l’égard des pouvoirs régionaux, elle témoigne aussi de la capacité de l’OLP à utiliser au mieux les ressources politiques, financières et territoriales arabes dans sa lutte contre Israël ». La question de la Palestine « focalisera » la revendication nationaliste arabe : « L’injustice subie par les Palestiniens est ressentie comme une injustice pour la Nation arabe toute entière », observe-t-elle. Et cela d’autant plus cette cause se verra portée par de nouveaux acteurs sociaux : les groupes politiques émanant de la petite bourgeoisie urbaine (et qui se gagnent aussi les couches récemment urbanisées) qui s’emparent du pouvoir dans les années 1950 et 1960 grâce aux officiers libres issus de leurs rangs. A cet égard, le colonel Nasser est un cas d’école : il a combattu en Palestine et a pu constater la corruption du régime du roi Farouk qui serait allé jusqu’à fournir à son armée des armes défectueuses…

Ces nouveaux pouvoirs ont renversé les anciens régimes des grandes familles traditionnelles de notables appuyées sur la grande propriété foncière que la défaite de 1948 face à Israël a déconsidérées. De même d’ailleurs que leurs régimes parlementaires hérités des Mandats, mais loin d’être démocratiques. Là aussi, le colonialisme a ôté tout prestige à la démocratie parlementaire importée d’Occident. Les nouveaux pouvoirs n’en ont pas moins besoin d’une légitimation. Un nationalisme arabe plus sourcilleux et la question de Palestine deviendront la « caution idéologique » de ces nouveaux régimes militaires « prétoriens » dit N. Picaudou. Et cela d’autant plus, rappelle celle-ci [1989, pp.55-60], que ce nationalisme n’entraîne que peu d’obligations panarabistes : les slogans qui s’y réfèrent rassemblent les masses populaires autour du pouvoir de chaque État qui les brandit…

La « carte palestinienne » allait maintes fois être utilisée par les gouvernements arabes, notamment par ceux qui apparaissaient comme « progressistes », au seul bénéfice de leurs rivalités. L’on peut faire l’hypothèse que c’est là une conséquence de la place qu’a prise la question de Palestine dans le cœur des peuples arabes. Et, à l’opposé, que c’est grâce à ces rivalités interarabes que Yasser Arafat pourra, en en jouant habilement, assurer aux lendemains de la guerre de 1967 la percée d’une OLP « nouvelle manière » et réaffirmer l’« autonomie de décision palestinienne » sur la scène régionale puis mondiale.

Autre aspect : cet affect populaire explique les efforts des gouvernements arabes à garder, par défiance de leurs opinions publiques, le secret sur leurs tractations avec Israël et à pourfendre commodément toute initiative en ce sens de leurs pairs. En mars 1965, le discours du président tunisien Habib Bourguiba aux réfugiés palestiniens du camp d’Aqabat Jaber (Cisjordanie), dans lequel il estime « interdit de prendre le risque d’une catastrophe une Nakba – supplémentaire » et appelle à la reconnaissance d’Israël et au règlement de la question palestinienne sur base du Plan de partition de l’ONU de 1947[1], sera honni par ses pairs de la Ligue arabe. Cependant, hormis le père de l’indépendance tunisienne, rien ni personne au Proche-Orient arabe ne semblera, au moins jusqu’au milieu des années 1960, remettre en cause le crédo de la nécessité d’une unité arabe pour « libérer la Palestine ».

« Unité » vs. « Libération »

Deux épisodes, propres aux Palestiniens « de l’intérieur »[2], nous semblent révélateurs de cette imbrication conflictuelle qui lie les aspirations palestiniennes à se libérer d’Israël et le nationalisme pan-arabiste.

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Paul Delmotte


[1] Il réitérera cette proposition en mai 1973, mais aux côtés d’A. Al-Sadate cette fois. En juillet, le dirigeant tunisien appellera dans le journal libanais Al-Nahar les Palestiniens à reconnaître Israël et qualifiera la Jordanie de « construction britannique », entraînant la rupture des relations diplomatiques avec Amman (jusqu’en octobre suivant)
[2] C. à d. la minorité arabe d’Israël, qui restera placée sous régime militaire jusqu’en 1965 et compte aujourd’hui pour 20% de sa population
[3] Sabri Jiryis, Les Arabes en Israël, Centre de recherches palestiniennes, 1969
[4] Montée du nassérisme, formation de la République Arabe Unie (RAU) entre l’Égypte et la Syrie, première guerre civile libanaise, révolution irakienne de 1958, querelles entre la RAU et l’Irak, luttes pour le pouvoir en Syrie, première crise du Koweït, guerre du Yémen.
[5] Nouveaux regards sur la question de Palestine, entretien avec la Revue d’études palestiniennes, n°104, été 2007, p.22
[6] Les « activistes » (Moshe Dayan, Shimon Peres…), regroupés autour de Ben Gourion et opposés à la tendance «modérée » – ou plutôt pragmatique – de l’ex-premier ministre et ex-ministre des Affaires étrangères Moshé Sharett, sont partisans de la « fermeté » et de « représailles ». Du reste, Ben Gourion lui-même s’est retiré en 1963.
[7] Israël et le refus arabe, Le Seuil, 1968.
[8] Art. cit., p.22.
[9] En 1956, les États-Unis avaient contraint Israël à se retirer du Sinaï.
[10] Amon Kapeliouk, Arafat l’irréductible, Fayard, 2004, p.51.
[11] « Noms de guerre » de Y. Arafat et de K. Al-Wazir.
[12] En juillet 1968 donc après la guerre de juin 1967, des représentants des organisations de guérilla entreront à l’OLP à l’occasion du 4ème CNP, au Caire, début février 1969, Le 5ème CNP, toujours au Caire, verra les organisations de fedayin investir l’OLP dont Arafat présidera désormais le Comité exécutif. Ce sera la « nouvelle OLP » dont l’actuelle est issue.
[13] Détail amusant : en 1951, lorsque la Ligue décidera de couper les aides aux étudiants palestiniens nécessiteux, un groupe de ceux-ci saccagera son bureau. Il était dirigé par… Yasser Arafat (A. Kapeliouk, op.cit., p.45.
[14] Après avoir pris parti pour l’Egypte dans le conflit au Yémen.
[15] La bataille de Kadissiyah (636) fut une victoire des conquérants arabes sur la Perse sassanide. Celle dite des Cornes de Hittin (1187) vit une victoire écrasante de Saladin contre le royaume croisé de Jérusalem. Celle d’Aïn Jalout (1260) marqua une victoire décisive du sultan mamlouk d’Egypte contre les Mongols.
[16] L’on reprochera beaucoup à Choukeiry ses discours incendiaires prononcés à la veille de la Guerre-des-Six-Jours : en parlant de « jeter les Juifs à la mer », n’avait-t-il pas, outre l’outrance des propos, apporté énormément d’eau au moulin de la propagande israélienne ? D’aucuns estiment toutefois que les véritables propos du dirigeant palestinien évoquaient un « départ des Juifs de par où ils étaient venus » (avant la création de l’État). Habile remaniement dû à cette même propagande israélienne ?
[17] A tort : les commandos qui doivent l’exécuter ont été arrêtés préalablement par les forces de sécurité libanaises.
[18] Youssef Al-Ourabi, commandant dans l’armée syrienne et haut placé dans la branche militaire du Fatah, Al-Assifa, était soupçonné de vouloir noyauter l’organisation au profit de Damas et de tenter d’en évincer Arafat. Il sera mystérieusement abattu à Yarmouk, fin février 1966. Arafat, Abou Jihad et une dizaine de membres du Fatah seront arrêtés et détenus pendant 51 jours sur ordre de Hafez Al-Assad.
[19] Ahmed Jibril, officier dans l’armée syrienne, scissionniste en novembre 1968 du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) avec son FPLP-commandement-général. Tout au long de sa carrière, Jibril confirmera sa nature d’homme-lige du régime syrien : dans les combats contre les forces de l’OLP au Liban et jusque dans le siège mené par le régime, en 2013, contre le camp de réfugiés palestiniens (devenu faubourg de Damas) de Yarmouk.
[20] Art. cit., pp.23 et 26-27.
[21] Le 12 novembre, trois soldats israéliens ont sauté sur une mine du Fatah au sud de la frontière avec la (Cis)Jordanie.
[22] Norman Finkelstein, Mythes et réalités du conflit israélo-palestinien, Editions Aden, 2007, p.209.
[23] La force des Nations-Unies stationnée dans le Sinaï depuis Suez.

Illustration : Guerre des 6 jours, Israël, 1967


Paul Delmotte

Par Paul Delmotte

Professeur de Politique internationale, d'Histoire contemporaine et titulaire d'un cours sur le Monde arabe à l'IHECS, animé un séminaire sur le conflit israélo-palestinien à l'ULB. Retraité en 2014.