Le tirage au sort, une innovation pour sauver nos démocraties?

Crise de la démocratie

Notre démocratie va mal. Elle traverse une crise de légitimité: de plus en plus de gens se méfient du monde politique. Ils ne vont plus voter ou votent de façon imprévisible et il y a de moins en moins d’adhérents aux partis politiques. Cette crise se double d’une crise d’efficacité: la capacité d’action du pouvoir politique est réduite par des groupes de pression citoyens ou par des instances supranationales (FMI, Commission européenne etc…) mais aussi parce que les représentants politiques agissent en fonction de leurs intérêts et des prochaines échéances électorales. En outre, la classe politique se méfie elle aussi des citoyens.

Contre_les_electionsDans son livre «Contre les élections», David Van Reybrouck analyse cet état de fait qu’il nomme «le syndrôme de fatigue démocratique». Différents diagnostics existent ainsi que des propositions de réformes mais ces analyses ne s’attaquent pas au cœur du problème qui est l’assimilation de la démocratie aux seules élections.

Or les recherches historiques ont permis de se rendre compte que cela fait 3000 ans que les hommes s’essaient à la démocratie et seulement 200 ans que nous le faisons uniquement au moyen d’élections.

L’histoire

A l’aide de travaux récents d’historiens et de politologues renommés, David Van Reybrouck explore un grand principe démocratique: le tirage au sort.

Jusqu’aux révolutions américaine et française, le tirage au sort a toujours été considéré et utilisé comme un moyen de gouvernement démocratique (combiné subtilement avec des élections et/ou l’auto-sélection des citoyens). Pour Aristote, la liberté est d’être alternativement gouverné et gouvernant; Montesquieu, Diderot ou Rousseau partagent cette conception. Différents types de gouvernement avec tirage au sort ont assuré la stabilité et la prospérité de l’Athènes classique mais aussi de nombreuses villes italiennes, espagnoles et allemandes du Moyen-Âge à l’époque moderne.

Après avoir récupéré les révolutions américaine et française, la bourgeoisie a exclu le tirage au sort considéré comme trop démocratique et dangereux, au profit d’un système d’élections. Celles-ci étaient censées confier le gouvernement aux meilleurs (ce qui est la définition même de l’aristocratie).

A partir de là, le combat pour la démocratie s’est focalisé sur l’élargissement de la base électorale. Mais sans plus jamais remettre en cause la stricte séparation entre gouvernants et gouvernés ainsi que l’abandon de pouvoirs des gouvernés au profit des gouvernants entre chaque élection.

Les remèdes

Les carences et les dangers des systèmes représentatifs électifs actuels ont amené des citoyens à conduire différentes expériences de démocratie délibérative en utilisant le tirage au sort pour constituer un échantillon représentatif de toutes les couches de la société. David Van Reybrouck relate ces expériences menées aux Etats-Unis (Fishkin), en Europe et même en Asie (en Belgique, le G1000 en 2011). Elles ont rassemblé des centaines de personnes de toutes conditions et de tous âges sur des thèmes parfois très importants comme la réforme de la Constitution. Elles ont montré que les citoyens, lorsqu’on leur donne le temps et les moyens, deviennent aussi compétents que nos professionnels de la politique. Que les avis et décisions sont élaborés dans les nuances et le respect des opinions divergentes et que les résultats de ces travaux prennent davantage en compte l’intérêt général par rapport aux intérêts particuliers.

De nombreux modèles théoriques et propositions de réformes existent dans les universités et les centres de recherches, que ce soit pour les Etats-Unis, pour différents pays d’Europe ou pour la Communauté européenne elle-même. En Belgique, une première proposition serait de transformer le Sénat en une Chambre tirée au sort.

L’idée du tirage au sort suscite souvent de l’hostilité. Pour David Van Reybrouck, nous sommes des «fondamentalistes des élections». Les fondamentalistes ignorent l’histoire et considèrent leurs valeurs comme des principes sacrés et inaliénables. Mais quand on constate les maux dont souffrent actuellement nos démocraties et les dangers que cela représente pour l’avenir, on se rend compte qu’il est urgent d’innover. Alors qu’attendons-nous?

Anne De Muelenaere

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Contre les élections
David Van Reybrouck, Editions Actes Sud, coll. Babel, 2014, 220 Pages
ISBN: 2330028202
EAN: 978-2330028206