Le combat de Sisyphe

Publifin et le Samusocial ont perdu leurs feuilles et s’estompent petit à petit dans le brouillard des nouvelles. Dans l’immédiateté féroce d’une actualité émotionnelle, un clou a vite fait de chasser l’autre ! C’est peut-être le moment de revenir sur ces affaires emblématiques et s’interroger sur l’état de leurs racines avant que le printemps n’arrive et fortifie les surgeons. Car leurs souches plongent dans un terreau abondant qui remonte à la nuit des temps et n’a jamais perdu de sa fécondité. Il est formé du mélange intime du pouvoir et de l’argent[1]: l’un achète l’autre et réciproquement.

Talleyrand, lorsqu’il fut nommé ministre par Napoléon, se serait écrié : « Nous allons faire une immense fortune, que dis-je, une fortune immense ! » ; ce qu’il a effectivement réalisé. Lord Acton, historien et homme politique britannique du XIXe siècle, eut cette formule célèbre et pertinente : « Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument ». De tout temps, la politique et la corruption ont eu parties liées. L’histoire déborde d’exemples. Il vaut mieux en être conscient que de mettre la tête dans le sable : les surprises sont moins douloureuses.

Cette liaison perverse se comprend aisément. Selon une très vieille définition, la politique est l’art de gouverner la cité, grande ou petite. Et tout gouvernement implique l’exercice du pouvoir, sous une forme ou sous une autre[2]. Il s’exerce dans toutes les sphères des activités humaines, dans toutes les organisations et institutions, depuis la famille jusqu’aux empires, du marchand au non marchand, du culturel au social, dans l’agriculture, l’industrie ou les services …  Qu’il soit parcellaire ou total, l’exercice du pouvoir, l’agir politique, consiste fondamentalement à perpétuer, protéger et défendre « la cité » [3], et pour ce faire, distribuer aux parties prenantes des avantages et satisfaire au mieux leurs intérêts de toute nature.

Dès lors, la tentation est grande, et quasi insurmontable, d’acheter et vendre bienfaits et soutiens, surtout lorsque les détenteurs du pouvoir s’installent dans la durée et veulent s’y maintenir. Les Cincinnatus[4] forment une espèce rarissime qui génère un enthousiasme fort limité dans les cercles du pouvoir. Cette tentation clientéliste est permanente, à travers toute l’histoire, quel que soit le pays, le régime politique ou système de gouvernement. Et la gauche, tout comme la droite et le centre, y ont régulièrement et largement succombé.

L’homme n’est naturellement ni un saint ni un démon : il est humain, tout simplement. Le bien et le mal coexistent en chacun de nous. Et n’en déplaise à Monsieur Rousseau, la société n’a pas le rôle corrupteur qu’il prétend lui faire jouer pour la bonne raison qu’elle est le produit d’interactions multiples et complexes des hommes entre eux et avec leurs environnements. Le système sociétal forme un tout ou sont imbriquées les différentes dimensions, morales, culturelles, sociales, économiques et politiques. Elles évoluent et interagissent constamment. Qualités et défauts, pouvoir et corruption en font partie.

Est-ce à dire qu’il faille laisser tomber les bras et s’accommoder de la corruption, puisqu’elle est fatalement inévitable ? Certainement pas, mais il faut bien réaliser qu’éradiquer la corruption s’apparente à l’oeuvre de Sisyphe. On peut en diminuer drastiquement l’influence et l’impact, en quelque sorte la contrôler, mais en étant conscient que les racines resteront présentes, toujours prêtes à repousser. Mais comment arriver à la contenir ?

Dans : « La légende du grand inquisiteur »[5], Dostoïevski conte que l’homme n’a souvent rien de plus pressé que de remettre sa liberté entre les mains de ceux qui lui donnent du pain, du merveilleux et du pouvoir à vénérer. Bien avant lui, Étienne de La Boétie a également traité de cette étrange propension dans son « Discours de la servitude volontaire ». Et à bien regarder notre société, ne possédons-nous pas, en effet, cette tendance irrépressible à consommer toujours plus pour exister, à nous extasier devant nos footballeurs et vedettes de tout poil pour participer à la société, à nous prosterner devant un Poutine, un Trump, un Erdogan… pour nous rassurer, nous sentir en sécurité ? Nous acceptons trop souvent et facilement notre aliénation. Et ce « nous » comprend les hommes et femmes politiques, car ils vivent dans la même société et sont soumis aux mêmes influences et tentations. Nous en sommes arrivés actuellement à un état de dépossession tel que notre survie même nous est devenue étrangère. Il suffit de constater le peu d’enthousiasme et les faibles priorités des politiques de lutte contre le réchauffement climatique alors que l’urgence est criante et que les solutions existent[6].

Une première étape dans la lutte contre la corruption consiste donc à combattre l’indifférence complice due à cette aliénation. Un bon point de départ est de travailler à restaurer, à tous les niveaux, le sens de la liberté et de la responsabilité. Si je suis libre, si j’ai des droits, j’ai aussi des devoirs. Si je peux m’enrichir et jouir librement des fruits de mon travail, j’ai le devoir de contribuer à juste proportion au coût des services que me rend la collectivité, d’être solidaire. Si j’ai le droit à l’éducation, j’ai le devoir de continuer à me former. Si j’exerce mes droits de citoyen, j’ai le devoir de m’informer, de participer, d’être critique. Si je suis fort, je dois respecter et aider les plus faibles. Si mes opinions prévalent dans la vie de la société, je n’ai pas le droit de les imposer à la minorité, mais le devoir de respecter l’opposition et de tenir compte de ses idées… A ce propos, il est sans doute bon de rappeler ce principe au monde politique, notamment à une gauche qui se veut conquérante[7] et aux néolibéraux pour lesquels la démocratie s’arrête à la dictature de la machine du marché[8] et qui ont bien besoin de méditer la phrase de Lacordaire : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit.»

Une seconde étape est de restaurer et défendre la foi en la démocratie, ce « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » [9], qui est aussi, comme le déclarait Churchill à la Chambre des communes en 1947, « … le pire système de gouvernement à l’exception de tous les autres qui ont été expérimentés dans l’histoire ». Il s’agit d’une tâche difficile et imparfaite. Elle passera, entre autres, par la compréhension et la préservation de l’équilibre des pouvoirs: l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Et à l’heure où ce dernier pouvoir est attaqué de toutes parts et sous de multiples formes, dans beaucoup de pays, même ceux qui se disent les plus démocratiques, il est essentiel de renforcer ce rempart de nos libertés. Assurer des moyens budgétaires et des ressources suffisants au pouvoir judiciaire, principalement pour lutter contre les dangers mortels de la criminalité organisée et des comportements non éthiques financiers et économiques mondialisés, et conforter l’indépendance des juges face aux tentatives des autres pouvoirs de les contrôler sont certainement des causes qui méritent un combat permanent[10]. La corruption fera toujours son miel d’une justice affaiblie. Soulignons également le rôle essentiel d’une presse libre, d’un quatrième pouvoir fort et engagé, à condition qu’il se libère des infernales dictatures que sont l’audimat, l’émotionnel, les réseaux sociaux et les forums !

Un troisième aspect de lutte contre la corruption passe par la désinstitutionnalisation. Créer des institutions nombreuses et complexes, revient à multiplier les occasions d’octroi de prébendes et sinécures et rendre les contrôles difficiles si pas impossibles. De plus, la diversité ainsi formée renforce la résistance du système au changement. Ajoutons à cela la propension naturelle de l’homme à se soumettre aux institutions et, finalement, à les servir et vivre pour elles au lieu de l’inverse. La simplification des structures est une arme efficiente pour combattre la corruption. Cette efficience sera d’autant plus grande que le principe de subsidiarité est respecté en laissant les responsabilités de la décision, du fonctionnement et de l’organisation aux niveaux ou elles sont les plus appropriées.

Enfin, si des règles de gouvernance plus pertinentes sont devenues indispensables, il ne faut pas perdre de vue qu’aucune norme n’est éternelle et que l’imagination humaine est fertile pour contourner obstacles et interdits. La gouvernance, c’est bien, mais bien gouverner c’est mieux.

Alain Tihon


Sisyphe: Pour avoir osé défier les dieux, Sisyphe, fondateur mythique de Corinthe, fut condamné à faire rouler éternellement jusqu’en haut d’une colline un rocher qui en redescendait chaque fois avant de parvenir au sommet.

[1] Du sexe aussi, mais c’est tellement évident et cela nous entrainerait hors des limites de cet article.
[2] L’exercice du pouvoir caractérise également les sociétés animales.
[3] C’est à dire l’entité, quelle qu’elle soit, sur laquelle s’exerce le pouvoir.
[4] Patricien romain du Ve siècle av. J.-C. Il exerça par deux fois la dictature sous la République et remit chaque fois son mandat, une fois sa tâche accomplie.
[5] In « Les Frères Karamazov », Féodor Dostoïevski
[6] Fort heureusement, les choses commencent enfin à bouger et le réveil sonne.
[7] « Le parti socialiste … a pour but d’organiser, sur le terrain de la lutte des classes, toutes les forces socialistes … afin de conquérir le pouvoir pour réaliser l’émancipation intégrale des travailleurs ». Qu’en sera-t-il de tous les autres ?
[8] « Les trois faces du néolibéralisme (intellectuelle, bureaucratique et politique) partagent une caractéristique idéologique commune et remarquable: l’élévation du marché – compris comme tant une entité semblable à une machine, non politique, non culturelle- au-dessus de tous les autres modes d’organisation. » In « What is neoliberalism? », Stephanie Lee Mudge, Socio-Economic Review (2008) 6, p 703–731, Oxford University Press.
[9] Discours d’Abraham Lincoln après la bataille de Gettysburg.
[10] En Pologne, aux Etats-Unis, en Turquie, en Hongrie, en Belgique, en Italie … le pouvoir judiciaire est attaqué, que ce soit dans les nominations des juges, dans la dénonciation d’un soi-disant gouvernement des juges, dans la réduction des budgets et ressources allouées … cf. également les dommages occasionnés par l’évasion fiscale mondialisée.


Alain Tihon

Par Alain Tihon

Alain Tihon a fait des études classiques, complétées par un diplôme en économie appliquée (ICHEC Bruxelles). Il possède une longue expérience professionnelle dans de nombreux secteurs, en particulier celui des banques, et une expertise de consultant pour les entreprises et organisations non marchandes (voir le site). Depuis longtemps, il s’est intéressé aux problèmes posés par une croissance débridée et à la nécessité de remettre l’économie et la finance au service de la société.