La ville revient sur terre

Les Belges ont, paraît-il, une brique dans le ventre. Mais de plus en plus aussi, un lopin de terre dans la tête. À Bruxelles, à même le sol ou dans des bacs de culture (parfois à roulettes), des jardins collectifs sont sortis entre les habitations, les commerces et les voies de circulation.  

Ce ne sont pas seulement des espaces de production de légumes, mais surtout des lieux de respiration, d’échanges sociaux, de transmission de savoir et d’entraide. On les qualifie selon leurs objectifs ou la fantaisie des jardiniers-maraîchers (en herbe ou expérimentés) de jardins ouvriers ou urbains, de potagers collectifs ou partagés, d’espaces verts d’insertion sociale ou de détente. Il y en a pour tous les goûts et ils attirent un public varié.

Dans l’air du temps

Dans une commune aussi dense qu’Etterbeek dont on sait qu’elle est le fief des eurocrates, mais aussi dans de nombreuses villes envahies par la circulation, les habitants aspirent à retrouver un bout de nature. «Un recensement des sites potagers a mis en évidence la présence de plus de 260 potagers sur la région bruxelloise (sans compter les potagers privés) qui couvrent plus de 53 ha», relève le site «les potagers urbains». Mais celui d’Etterbeek se contente de 2700 m² (27 ares), un beau défi.

Tout commence en l’an 2000, quand la commune ouvre la compétence du Développement durable à l’un des membres de son Collège de Bourgmestre et Échevins. D’une initiative à l’autre, souvent en lien avec la solidarité internationale, le mouvement se précise et en 2006 la commune élabore son Agenda 21 Local pour un 21ème siècle durable impliquant les citoyens et tous les acteurs locaux.

Un remblais tout simplement

Pas évident de trouver une parcelle de terre libre et suffisante dans une commune aussi dense qu’Etterbeek pour y faire pousser des fleurs et des légumes. Il y a bien une longue bande de terrain vague, en fait un remblais le long du chemin de fer entre Ixelles et Etterbeek…! Infrabel est contacté et donne son accord pour louer ce terrain à la commune pour y cultiver un jardin à la disposition des Bruxellois. Un carottage permet de vérifier la salubrité du terrain, et un appel est lancé aux citoyens pour présenter des projets de culture maraîchère. «Nous avons eu une bonne quinzaine de personnes qui souhaitaient disposer d’une parcelle, dit Marie-Rose Geuten, échevine Ecolo-Groen qui a dans ses attributions l’environnement et le développement durable. La première partie des jardins a été inaugurée en 2010 sous le nom de «Jardins participatifs d’Etterbeek». Les premiers concernés sont les habitants des logements sociaux du Foyer etterbeekois dont les fenêtres donnent sur la voie ferrée. Nous veillons à ce que les «carrés» qui font plus ou moins 10 m² soient cultivés par une population mixte comprenant des chômeurs et des personnes précarisées.»

Promenade entre fleurs, arbres et pousses de printemps

L’entrée est accessible entre les numéros 171 et 173 de l’avenue Nouvelle. L’ouverture par une porte métallique fermée par un cadenas se trouve après un espace de bien-être accessible aux passants. Tout de suite, le visiteur ressent le calme du lieu. Les parcelles sont toutes différentes. Ici une balançoire, là une serre, des fleurs, et une terre de printemps binée où pointent quelques pousses malgré le froid. Un des premiers objectifs du projet était de planter un verger conservatoire de basses-tiges pour la préservation de variétés anciennes de fruits et d’installer un rucher didactique avec trois colonies d’abeilles domestiques. Pour le verger comme pour les ruches, des ateliers d’apprentissage sont organisés. Une mare didactique entretenue par l’asbl Natagora complète le fond de la large bande des jardins bordés par le mur de la voie ferrée garnie de graffitis dont la peinture est, elle aussi, durable!

Les jardins ne seraient pas aussi riches sur le plan humain s’il n’y avait la participation de nombreux partenaires. Dans la partie «jardin adapté», les Trois Pommiers et le Bataclan viennent y cultiver avec des personnes fragilisées ou porteuses d’un handicap. Un jardin d’expérimentation de permaculture est géré par le Réseau échange des savoirs 59 en collaboration avec l’Impasse Temps. Il y a aussi un parterre de plantes aromatiques en libre cueillette. Et plein d’autres initiatives d’autres associations etterbeekoises ou non qui profitent de ce jardin ensoleillé plein sud. Il y a peu de monde en ce début d’après-midi. Une jardinière, pliée en deux, enterre des fèves des marais. Quelques fleurs et arbustes ornent le talus qui borde sa parcelle. «Je viens aussi souvent que possible après mon travail et je peux surveiller mes plantations de ma cuisine!», dit-elle en montrant l’immeuble qui surplombe sa parcelle.

Maraîcher: un beau métier

Mais il fallait aller plus loin dans l’objectif d’éveiller à une nourriture saine et locale. Un autre projet a démarré sur 1000 m² supplémentaires dans le prolongement des jardins participatifs le long de la voie ferrée également: les Légumes bio d’Etterbeek.

L’idée de maraîchage biologique est venue de l’ALE d’Ixelles qui souhaitait assurer une formation professionnelle de production de légumes de saisons en ville. Depuis 2013, Edouard, ingénieur agronome, y est le formateur. «L’objectif est de ramener l’agriculture à l’intérieur de la ville, dit-il, et de créer de l’emploi. Les gens demandent de revenir vers les métiers verts. Les stagiaires reçoivent une formation technique suffisante pour se débrouiller. Bien évidemment, le maraîchage demande expérience et pratique.» Certains, comme Julien, veulent s’installer comme indépendants bio. La difficulté est de trouver un coin ou plutôt un carré à exploiter. «Il faut 40 ares pour en vivre», estime Edouard.

Au fond de la bande de culture, on voit les bacs à compost, les citernes, les outils de travail, des arceaux, des sacs de bon engrais. Bientôt l’école proche recevra de nouveau son panier mensuel avec un assortiment de bons légumes bio et l’épicerie sociale profitera d’une bonne part de la récolte également. Le projet est bien parti et pour longtemps si la commune le soutient. «Le budget est modeste, explique Marie-Rose Geuten, il tourne autour de 6.000 euros par an et 4 personnes y apportent quelques heures de travail dont deux sont réellement en charge pour veiller à la sécurité et la propreté qui sont de fameux challenges. Nous avons d’ailleurs dû nous résoudre à investir dans des portes à code pour lutter contre les déprédations qui arrivent par périodes. C’est terrible pour les jardiniers quand ils retrouvent leurs plantations saccagées. Mais ces problèmes sont gérables et ce projet durera car il satisfait beaucoup de nos concitoyens.

De plus, les jardins etterbeekois sont à l’origine de plein d’activités et événements organisés notamment avec la création de l’asbl «Commune Ferme à la Ville». Projections de films, ateliers de cuisines, conférences, journées pédagogiques, stages, rencontres et échanges jusqu’à la création de «tables durables entre voisins», un kit-valise qui apporte les informations nécessaires sur la consommation responsable, en y proposant également des jeux et des thèmes sur l’alimentation bio qui permettent d’animer une soirée.

Les idées ne manquent pas dans cette commune qui arrive à rejoindre le plaisir de la culture mains dans la terre, et la culture artistique et tout aussi durable!