La ruse de la nature sollicite-t-elle notre liberté?

Aujourd’hui plus que jamais, on pourrait penser que les crises et les guerres font partie des lois sociologiques immuables de la planète bleue et que les folies dévastatrices de la part des humains migrent d’un continent à l’autre sans jamais s’arrêter une fois pour toutes!

Bien sûr, il se trouve certains signes de sagesse et initiatives qui tant bien que mal font contrepoids au désaccord des hommes qui se maltraitent mutuellement et sans discontinuer. Mais comment croire que la raison, la tempérance et la générosité finiront par l’emporter dans les relations humaines?

Dans un article intitulé Idée pour une histoire universelle, le philosophe Kant démontre que, dans le cours des choses, même si les créatures se conduisent n’importe comment — c’est-à-dire pour lui sans faire appel à la raison —, celle-ci travaille tout de même en sous-main l’histoire de chacun et donc aussi l’Histoire du monde. Kant parle à ce propos, de façon imagée, d’une ruse de la nature. Car de génération en génération, la raison progresse…, mais plutôt dans l’ensemble de la vie sociale, politique et culturelle que dans l’individu particulier. Comment l’expliquait-il?

De l’instinct à la raison

Tout se passe, dit Kant, comme si la nature avait voulu que l’homme tire entièrement de lui-même tout ce qui dépasse le dispositif mécanique de son existence animale, et qu’il n’ait part à d’autre forme de bonheur ou de perfection qu’à celle qu’il s’est acquise lui-même, affranchi de l’instinct par sa propre raison.

En effet, l’homme a reçu le nécessaire, la vie première, mais c’est à lui de développer les dispositions naturelles supérieures qui, en sommeil au fond de lui, se développeront seulement par l’exercice de sa propre volonté. C’est ce qu’il appelle la liberté. Mais il ne faut pas oublier, remarque encore le grand philosophe de la raison critique, que les hommes vivant en société doivent aussi tenir compte les uns des autres et non pas vivre en sauvages égocentriques. D’où la nécessité de se plier à une discipline, et Kant pense que nous devons briser notre volonté quand elle ne s’attache qu’à des intérêts individuels pour la rendre cohérente avec elle-même par la promotion et l’obéissance à une Loi universellement valable. Il propose donc de suivre des règles qui permettent une organisation sociale qui vise la paix entre tous. De la même veine que la «Règle d’or» ou maxime qui se retrouve dans la plupart des philosophies et spiritualités en proposant à tous d’agir avec son prochain comme on souhaite qu’il agisse avec soi-même.

La nature nous a dotés de bras et de jambes, d’un organisme capable de se nourrir et de se défendre, mais la suite nous appartient: soit faire de sa propre existence une recherche de satisfactions primaires comme manger, boire, se reproduire… ou alors tenter de lui donner une orientation plus élaborée, peut-être plus spirituelle!

Dans un registre différent mais à partir du même principe, Nietzsche dira «faire de sa vie une œuvre d’art».

Corps à corps avec la nature

Mais le sévère et critique Kant est aussi un poète à sa façon en se demandant à quoi bon louer la magnificence de la nature et en recommander la contemplation si c’est pour se désespérer à la fois de la fragilité et de la barbarie des hommes, lesquels font tout de même partie intégrante de cette époustouflante création? Laquelle est bien malmenée aujourd’hui, alors que l’avenir de la planète devrait nous faire rejoindre le vieux Kant qui souhaite que les humains rejoignent le plan de la nature qui a pour but «l’union civile parfaite pour l’espèce humaine»?

Bien sûr, nous marchons trois pas en avant, deux pas en arrière. Mais si la «ruse de la nature» est de solliciter notre liberté pour parfaire son plan, elle devient non seulement l’écrin magnifique de nos vies, mais elle nous entraîne tous à faire progresser l’histoire de l’humanité et à retrouver confiance en nous-mêmes.

Plus que jamais dans ces temps agités et violents, est-il raisonnable ou fou de décider que le cœur de l’homme est capable de rectifier sa trajectoire, et de respecter le monde qui l’entoure; du minuscule bourgeon de printemps à l’immensité du ciel, de l’être vivant le plus démuni ou lointain au plus puissant décideur sur la planète?