La gauche peut-elle rendre l’Europe aux citoyens et aux travailleurs?

Reproduction d’un article initialement publié sur le site de l’Institut Emile Vandervelde, avec son aimable autorisation.

1. Introduction

Le 9 mai 2015, l’Institut Emile Vandervelde organisait une rencontre dans le cadre du Chantier des idées sur le thème «La gauche peut-elle rendre l’Europe aux citoyens et aux travailleurs?», en présence du Président du Parti socialiste, Elio Di Rupo, de politologues belge, français et grec, et de représentants d’un syndicat espagnol, du Parlement européen et de la société civile européenne.

Cette rencontre thématique a notamment permis de mettre en évidence une certaine complexité dans la relation entre la gauche et l’Europe.

Au travers de cet Etat de la question de l’IEV, nous souhaitons nous focaliser sur les enseignements que nous avons tirés des débats menés autour de cette relation entre la gauche et l’Union européenne.
L’Europe incarne aujourd’hui le cadre qui contraint et étouffe la gauche. L’impact des politiques européennes sur les politiques nationales est chaque jour plus important. L’Union européenne décide de manière déterminante de la qualité de nos emplois, de notre niveau de protection sociale ou encore des possibilités de redistribution des richesses.

Les conséquences de la crise économique et financière de 2008 et les décisions politiques qui ont suivi, ont encore accentué le poids de l’Europe dans nos vies.

Aujourd’hui, pour une grande partie des citoyens européens, l’Europe incarne surtout les politiques d’austérité et la croissance faible, la hausse du chômage — surtout des jeunes —, la hausse de la précarité, les privatisations, la remise en cause des droits sociaux et des services publics. Les citoyens européens n’ont plus confiance en l’Europe.

La crise économique et financière a donc entrainé une crise politique dont l’élément le plus criant est la montée des populismes en Europe.

Cependant, la solution n’est pas à trouver dans un rejet du projet européen.

C’est à la gauche européenne qu’il revient de montrer que ce n’est pas la construction de l’Europe qui est en cause mais bien les orientations politiques actuelles dominées par l’idéologie libérale. Il est toutefois également indéniable que la gauche européenne a également une part de responsabilité dans la situation dans laquelle l’Europe se trouve actuellement.

Notre analyse de la relation entre la gauche et l’Europe s’est basée sur les réponses à donner à deux questions:

1. Quelles sont les raisons qui expliquent la domination de la droite libérale et conservatrice sur les institutions européennes?

2. Pourquoi la gauche ne parvient plus à influencer suffisamment les décisions européennes?

De ces deux questions a découlé une troisième question pour la gauche européenne: comment construire un rapport de force qui permette d’infléchir les politiques européennes libérales?

2. Quelles sont les raisons qui expliquent la domination de la droite libérale et conservatrice sur les institutions européennes?

Selon Olivier Costa, directeur de recherche CNRS à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, l’explication d’une Europe néolibérale est à rechercher dans les origines et dans l’évolution de l’intégration européenne.

Pour contourner l’impossibilité, constatée en 1955, de construire une Europe politique, les «Pères fondateurs» ont décidé que l’intégration européenne se ferait par un grand marché. Leur stratégie prévoyait que ce grand marché permettrait de créer, dans un premier temps, de la prospérité et de rapprocher les peuples, et, dans un deuxième temps, d’entraîner une intégration politique et sociale.

Cependant, contrairement à ce que les «Pères fondateurs» de l’Europe avaient imaginé, l’intégration européenne resta essentiellement économique.
Qui plus est, les années 80 allaient même lui donner son orientation néolibérale; malgré quelques tentatives avortées de rééquilibrage vers le social.

La responsabilité de la gauche européenne dans cette domination des idées libérales depuis les années 80 est importante. C’est à cette époque en effet qu’une partie de la gauche européenne s’est convertie à la doxa monétariste et a abandonné le keynésianisme pour se ranger aux idées dominantes sur la manière dont l’économie doit fonctionner.

De plus, la société civile et les partis politiques de gauche délaissèrent les questions européennes aux milieux économiques et financiers, qui se retrouvèrent sans opposition pour remettre en cause le rôle de l’Etat et des services publics, et redéfinir le périmètre même des services publics.

La domination néolibérale s’est encore accentuée ces dernières années à la faveur de la crise économique et financière de 2008. Cette crise a permis aux apôtres de l’orthodoxie budgétaire et de la dérégulation de faire avancer leur cause et de donner un rôle contraignant aux institutions européennes dans la surveillance de la politique budgétaire des Etats membres (1). Ce qui signifie concrètement: donner un contrôle des politiques économiques et sociales des Etats aux institutions européennes.

Cependant, si le tropisme actuel de l’Union européenne est libéral, Olivier Costa souligne également qu’on assiste à une politisation progressive du fonctionnement de l’Europe. Cette politisation fait suite aux réformes successives des traités européens, qui ont permis une montée en puissance du Parlement européen (2), et à d’autres éléments tels que l’émergence des partis politiques européens, d’un nouveau rapport de force entre les différentes institutions européennes ou encore de l’affirmation d’une citoyenneté européenne.

Les élections européennes de 2014 ont également marqué une nouvelle étape dans le processus de politisation avec une première compétition entre des candidats communs, désignés par les principaux partis politiques européens, et la désignation du Président de la Commission européenne en fonction des résultats électoraux (et non plus d’une tractation entre les Etats membres).

Si l’Europe est aujourd’hui gouvernée par la droite, la politisation de son fonctionnement peut donc constituer les bases d’un basculement à gauche dans le futur.

3. Pourquoi la gauche ne parvient plus à influencer suffisamment les décisions européennes?

Pour le politologue Gerassimos Moshonas de l’Université Panteion d’Athènes, la gauche serait prise au piège de l’Europe.

La construction européenne et plus particulièrement l’Union européenne a joué un rôle très négatif pour la gauche en la faisant entrer, dans les années 80, dans l’ère du réformisme difficile. Au bond en avant de la capacité politique et économique de l’Europe a correspondu un bond en arrière de la capacité réformatrice des partis de la gauche européenne.

Dans son analyse, Gerassimos Moshonas met en avant que l’explication dominante des échecs et des faiblesses de la gauche réside dans un manque de volonté politique ou dans un manque d’imagination programmatique. Les sociaux-démocrates n’auraient pas pu faire avancer la politique de gauche en Europe parce qu’eux-mêmes n’auraient en réalité plus été vraiment de gauche.

Selon lui, cette explication peut être vraie dans certains cas mais ce n’est cependant pas l’explication principale. La volonté politique, les idées et l’imagination programmatique n’émergent pas en dehors du système institutionnel et en dehors de toute contrainte. Les arrangements institutionnels européens et les divisions au sein de la gauche européenne ont inhibé et entravé l’expression efficace de la volonté politique, l’imagination programmatique et l’inventivité idéologique.

Dans l’Union européenne, le compromis est roi et la grande coalition, où la politique tourne autour du centre, est la politique dominante. Cela signifie que l’Union européenne défavorise la politique de grands changements et ne favorise donc pas la gauche.

L’Europe pose donc un problème majeur parce que le régime européen est complexe, institutionnellement inamical aux changements politiques, au radicalisme politique, et donc à la gauche, et que ce régime-là, qui est un régime multiétatique, ne peut pas changer facilement. Les projets de transformations sociales sont donc en crise profonde à cause de l’Union européenne.

Mais l’histoire de la gauche en Europe est aussi en grande partie une histoire d’occasions manquées. La deuxième partie des années 90 illustre bien ce phénomène alors même que treize des quinze Etats européens disposaient de gouvernements de gauche. La question de l’Europe sociale est d’ailleurs le grand échec politique et symbolique de la gauche en Europe.

La crise économique et financière de 2008 aurait pu constituer une opportunité majeure pour la gauche. L’étendue et le niveau de gravité de la crise étaient, dans une certaine mesure, équivalents à l’étendue et au niveau de gravité des années 30. Mais surtout, on a assisté pendant cette période à une vraie explosion d’idées, de propositions politiques et de documents scientifiques qui a créé un véritable bouleversement dans la littérature sur le néo-libéralisme, l’intégration européenne et la social-démocratie.

Confrontés à la crise, les sociaux-démocrates avaient une magnifique occasion de vivifier leur stratégie programmatique. Le Parti socialiste européen fit d’ailleurs plusieurs propositions pour l’Union européenne telles que le contrôle des produits dérivés et des fonds spéculatifs, la régulation des agences de notation privées, la création d’une agence de notation européenne indépendante, ou encore des euros obligations. Cette stratégie programmatique était de plus une stratégie qui s’inscrivait en dehors du cadre de la troisième voie (3), centrée sur la régulation du marché.

Comme pendant les années 30, la crise économique de 2008 a donc agi comme accélérateur du changement programmatique à l’intérieur de la famille social-démocrate mais, faute de soutien à cette stratégie menée au niveau européen dans les partis politiques nationaux, ces nouvelles idées sont restées majoritairement sur le papier et la crise n’a pas permis de créer une nouvelle raison collective de gauche en Europe.

Le syndicaliste espagnol Candido Mendez estime par ailleurs que les sociaux-démocrates ont fait l’erreur d’accepter de travailler à l’intérieur de balises fixées par leurs adversaires — la compétitivité et les baisses d’impôts — et se sont perdus en chemin. La base du projet social-démocrate est de peser sur la distribution primaire des revenus, via le droit du travail, l’encadrement de la négociation salariale, la sécurité sociale… et sur la redistribution secondaire, via la redistribution fiscale. Ce projet ne peut être réalisé dans un cadre qui se centre sur la compétitivité (qui aboutit toujours à réduire les salaires des travailleurs) et les baisses d’impôts (qui empêche la redistribution).

4. Comment construire un rapport de force qui permette d’infléchir les politiques européennes libérales?

Une meilleure sensibilisation et mobilisation des citoyens aux enjeux de la construction européenne est nécessaire pour construire ce rapport de force.

Les partis politiques de gauche doivent lutter contre la désaffection des citoyens européens. Pour agir concrètement dans ce sens, un élément doit être intégré par les partis politiques et aussi par les citoyens: la contrainte liée à la souveraineté partagée entre les Etats membres et l’Union européenne. Les partis politiques doivent éviter de promettre des choses qu’ils ne pourront pas tenir en raison de cette contrainte. Et les citoyens doivent intégrer que les règles européennes mises en place par exemple en matière de déficit et de dette limitent l’action des gouvernements dans des questions centrales de sécurité sociale, de politiques de création d’emploi, de partage salarial.

La gauche européenne doit accomplir un certain nombre de virages et réparer les erreurs commises dans les années 90. L’Etat a progressivement perdu les instruments qui lui permettaient de jouer son rôle: d’une part, les privatisations et la libéralisation ont mis à mal les services publics et d’autre part, la libre circulation des personnes et des capitaux ont entrainé une perte d’autonomie des pays souverains sur leur propre imposition fiscale. Cette situation a entrainé un affaiblissement des gouvernements nationaux parce qu’ils ont perdu un élément central qui permet d’avoir le soutien de leurs citoyens: la fourniture des biens essentiels et la redistribution des richesses.

La question du courage politique est cruciale. Dans les années 90, la gauche européenne a été prise par cette fable de la troisième voie. Elle n’a pas compris la nécessité, face à une mondialisation croissante, de globaliser les lois. A cette époque, les sociaux-démocrates n’ont pas eu le courage, alors qu’ils étaient dans les gouvernements de treize pays sur quinze, de faire cette délégation de souveraineté.

Enfin, pour pouvoir aboutir à une harmonisation par le haut des conditions des travailleurs, il faut en finir avec la «méthode de l’union», où quelques grands Etats décident pour les autres, pour revenir à la méthode communautaire avec des Etats membres forts et souverains qui décident de transférer de la souveraineté à des institutions démocratiques dans l’idée que tout le monde puisse en tirer un avantage.

5. Conclusion

La gauche européenne a un devoir historique en matière européenne. Elle a vocation à soutenir le projet d’intégration européenne en rappelant ce qu’il était à la base: un projet de paix, de solidarité et de progrès social.

Les solutions à des questions centrales comme le chômage, la lutte contre le capitalisme sauvage, le réchauffement climatique, la flambée des intégrismes, le déclin industriel ne peuvent pas se résoudre seulement à la seule échelle nationale. C’est l’échelon européen qui permettra de dégager des solutions pertinentes. La gauche européenne doit se mobiliser pour les grands enjeux du futur: la recherche, l’éducation, l’industrie, et le grand tournant écologique.

L’intérêt des citoyens doit être mieux pris en compte à l’échelle européenne et la gauche européenne peut y contribuer. Face à une certaine tendance des institutions européennes à fonctionner en mode soit technocratique soit diplomatique, c’est un véritable contrepouvoir qu’il faut construire pour permettre aux citoyens, à la société civile, aux partis politiques d’être entendus à l’échelle de l’Europe.

Il faut également agir pour préserver le modèle social européen et remettre en cause le dogme de l’austérité à tout prix.

C’est pourquoi, avec les syndicats et les citoyens, la gauche européenne doit structurer une voie alternative crédible par rapport à l’Europe libérale et changer ainsi l’Europe.

Ariane Fontenelle
Conseillère aux Affaires européennes à l’Institut Emile Vandervelde
(1) Notamment au travers de la nouvelle gouvernance européenne
(2) Surtout depuis le Traité de Lisbonne
(3) La troisième voie est un concept politique et économique visant à créer une philosophie qui se situerait entre la social-démocratie et le libéralisme. Elle a été mise en place par des dirigeants de gauche ou de centre-gauche au cours des années 1990 et 2000 en Europe (Blair, Schröder) et aux États-Unis (Clinton).

One thought on “La gauche peut-elle rendre l’Europe aux citoyens et aux travailleurs?

  • Danube bleu

    Avis aux partis de gauche : L’inventaire des démissions de la gauche est ici exemplaire. Par ailleurs, vu la supériorité des Traités sur la démocratie (dixit Juncker), les structures anti-démocratiques de l’UE, son parasitage par plus de 30.000 lobbyistes et la surveillance et la domination américaine qui veille, cette UE est irréformable et il faut en sortir d’urgence, nous sommes déjà dans l’enlisement total et la paupérisation accélérée et dramatique des peuples.

    L’UE ne fera jamais de compromis avec des Etats qui veulent recouvrer leur SOUVERAINETE. Or, sans souveraineté sur son budget, ses finances, sa diplomatie , sa défense, ses services publics, sa justice, un Etat-nation n’est plus qu’une baudruche sur laquelle on passe tous les rouleaux compresseurs de lois inutiles, insensées, voire abjectes. On est déjà plantés sur le platane, le compte à rebours a commencé… A bon entendeur…

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