La COP21 reste lettre morte, pourquoi?

Le découplage entre PIB et émissions de gaz à effet de serre et la nécessité impérieuse de la croissance économique pour mettre fin au chômage de masse sont deux mensonges d’État. Démontons:

Il paraît que lors de la COP21 la plupart des pays se sont engagés à réduire fortement leurs émissions de gaz à effet de serre et ce afin d’empêcher le dangereux dérèglement climatique qui se profile. Un tel engagement voudrait que les responsables politiques de nos nations adoptent des mesures destinées à réduire la production industrielle et la consommation de toujours plus d’objets qui sont à la source de ces funestes émissions de CO2 qui échauffent notre planète. Or rien de cela ne se passe pour deux motifs aussi fallacieux l’un que l’autre : le découplage entre PIB et émissions de gaz à effet de serre et la nécessité impérieuse de la croissance économique pour mettre fin au chômage de masse. Démontons ces deux mensonges d’État.

Le mirage technologique

Ceux qui veulent à tout prix perpétuer la croissance parce qu’elle est absolument nécessaire à la perpétuation du système capitaliste présentent l’alternative séduisante du découplage entre production et consommation d’énergie. Le postulat est ici qu’on peut faire plus avec moins : plus d’activité économique avec moins de dégâts environnementaux, plus de biens et de services avec moins de ressources et d’émissions. Cette hypothèse rassurante a été étudiée en détail par l’économiste anglais Tim Jackson dans son passionnant livre Prospérité sans croissance[1]. Et c’est vrai que cela semble possible : entre 1975 et 2000, en Europe occidentale, la production a été plus efficace puisque l’intensité énergétique (quantité d’énergie nécessaire pour produire la même quantité de biens et services) a baissé de 40%, soit 1,6% par an. Hélas, ce gain n’a pas été le même partout dans le monde.

En Grèce et au Portugal l’intensité énergétique a augmenté, au Moyen-Orient elle a doublé et en en Chine et Asie du Sud-Est (les pays-usines du monde), elle a un peu baissé avant de repartir à la hausse. Au total, pour le monde, l’intensité énergétique ne baisse que de 0,7%/an. Ce n’est pas mal mais les bons résultats de l’Europe et des Etats-Unis s’expliquent parce qu’ils ont délocalisé en bonne partie la production industrielle dans le sud de la planète et se sont spécialisés dans les services, moins énergivores[2]. Mais avec des efforts, des transferts de technologies (et de moyens financiers qui vont avec), on pourrait peut-être améliorer ce découplage. Hélas, il ne s’agit là que du découplage relatif et non pas du découplage absolu qui tient compte, lui, de l’évolution d’autres facteurs. En fait l’évolution de l’impact environnemental (I) est le produit de trois facteurs : la taille de la population (P), le niveau d’abondance (A), mesure de la consommation rendue possible par la production industrielle et le facteur technologique (T), celui qu’on essaie de faire baisser par le découplage. Cette équation, dite d’Ehrlich, I = P x A x T, est implacable : appliquée à notre planète sur 17 années, elle mesure un accroissement de population de 1,3%/an, une croissance du PIB de 1,4%/an et une baisse de l’intensité de 0,7% an. Les émissions de CO2 ont donc évolué de 1,3 + 1,4 – 0,7 = 2%/an, soit près de 40% en 17 ans. La poursuite d’une telle évolution fera évidemment exploser la limite d’une augmentation de la température terrestre de 1,5° ou de 2°, telle que jugée maximale lors de la COP21 si l’on veut préserver la vie sur Terre.

Puisque la croissance démographique mondiale, malgré toutes les mesures non-dictatoriales imaginables, ne baissera pas avant 2050, une conclusion claire s’impose : il faut stopper d’urgence la croissance de la production et de la consommation ! Mais, mais… se lève alors le chœur des économistes et des politiciens traditionnels : il faut faire repartir la croissance, au moins à 3%/an, car ce serait nécessaire pour ne plus voir le chômage augmenter. Même si cet objectif est loin d’être partagé par tous (voir la position du collectif Riposte-CTE sur notre site et le dossier travail du journal POUR), il s’avère que là aussi l’on a affaire à un charmant mensonge.

Le mythe de la croissance nécessaire à l’emploi

D’abord, que nous apprend le passé ? La croissance économique (mesurée en termes de PIB) a été bien présente depuis des décennies. Entre 1961 et 1979, la croissance annuelle était comprise entre 4% et 7%. Elle s’est ensuite ralentie, se stabilisant entre 2% et 4% entre 1980 et 2008. Le ralentissement est surtout observé dans les pays développés, en particulier en Europe. En France et en Belgique, après la décroissance de 2009 due à la crise financière, la croissance est inférieure à 2% par an. Ce sont les pays du Sud, en particulier Chine et Asie du Sud-Est qui ont pris le relais et maintenu la croissance mondiale. Mais même sur les 40 dernières années, c’est un quasi doublement du PIB que l’on a observé. Est-ce que cela a créé de l’emploi ?

Pas du tout répondent les statistiques. Sur 60 ans, dans les pays développés, la durée du travail a baissé de près de 25%. Le tableau ci-contre produit par l’Insee montre que la diminution du travail, surtout en Europe (-30% en 55 ans), fut forte jusqu’en 1985 et s’est ralentie depuis lors. Cette décrue de la durée du travail est due à plusieurs facteurs différemment répartis selon les pays. On pense à la réduction hebdomadaire du temps de travail des salariés mais là n’est pas le facteur le plus important. Jouent beaucoup l’augmentation du nombre de jours de congés, les temps partiels individuels et, peu connu, l’augmentation du salariat dû à la diminution du nombre d’indépendants qui travaillent en général plus d’heures. Et la cause en est la disparition des paysans. En France, le taux de salariés est ainsi passé de 65% en 1950 à 91,1% en 2006. Les situations pays par pays sont fort contrastées, avec 87,1% des Islandais en âge de travailler qui sont au turbin contre 64,2% des Français et 63,3% des Belges (détails ici). Mais il faut encore voir combien de temps passent au boulot ces « travailleurs actifs ». Surprise : en 2016, les courageux Allemands travaillaient en moyenne 1.358 heures par an et les Grecs, ces « paresseux », 2.033 heures par an ! Les salariés Français s’activent, eux, 1.482 h/an et les Belges 1.551 h/an. Le tableau ci-dessous, vous donne l’évolution entre 1950 et 2007 pour 10 pays.

Tableau : Principales données sur l’emploi dans dix pays


Conclusion de tous ces chiffres peut-être quelque peu rébarbatifs pour certains : la croissance ne fait pas augmenter le nombre d’emplois ni la quantité de travail presté, que du contraire. Mais pourquoi demanderons certains. Essayons d’expliquer en mots simples la logique productiviste/consumériste qui domine nos sociétés.

Concurrence mondiale, compétitivité maximale

Quelles sont, en fait, les conséquences de la volonté de croissance sur l’emploi ? Puisque la logique du néolibéralisme fonde l’économie sur le privé, la croissance se fait par le biais de l’expansion des entreprises. Pour qu’une société privée croisse, il faut qu’elle vende plus de ses produits ou services. Pour que plus de clients se tournent vers elle, il importe qu’elle soit plus compétitive que ses concurrents et donc qu’elle ait des prix plus attractifs. Pour faire baisser ses prix, il importe de diminuer ses coûts et puisque les dividendes aux actionnaires et intérêts versés aux prêteurs sont intouchables dans un monde dominé par le capital, il faut donc faire baisser le coût du travail. Pour atteindre cet objectif, plusieurs méthodes sont possibles : baisser les salaires, faire bosser plus intensément les travailleurs (allongement du temps de travail, cadences infernales), remplacement des employés par des machines moins coûteuses et, suite logique des deux options précédentes, licenciement de ceux devenus inutiles grâce à la hausse de productivité. Donc, dans un marché libre mondialisé, l’obsession de croissance à un triple effet :

  • dégradation des conditions de travail ;
  • baisse des rémunérations ;
  • pertes d’emploi.

Rien que du négatif, donc, pour tous ceux qui gagnent leur croûte par leur travail mais du positif pour les 1% qui prêtent et investissent. Et tout cela avec comme autre conséquence inévitable l’augmentation des atteintes à l’environnement et notamment au climat planétaire…

Des théories économiques libérales qu’aucun fait ne vient confirmer poussent donc à ne pas prendre les décisions que la COP21 a jugées indispensables. Ce qu’implique cet immobilisme est un avenir climatique effrayant. Les détails de cet affrontement entre forces de mort et forces de vie, les résistances qui se mettent en place pour ébranler la domination du productivisme borné, seront développés dans un prochain journal POUR réalisé en collaboration étroite avec Inter-Environnement Wallonie. Pour tout savoir, il suffit de vous abonner.

[1] Tim Jackson, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable, Bruxelles/Namur, Etopia/De Boeck, 2010. (Ce livre est la synthèse d’un rapport d’un groupe de chercheurs en économie commandé par la très officielle Commission pour le développement durable de Grande-Bretagne).

[2] Ainsi, pour le Royaume-Uni, une apparente baisse de 6% des émissions de CO2 entre 1990 et 2004 est en fait une augmentation de 11% si l’on tient compte des émissions contenues dans les échanges commerciaux.