Juncker dans de Joly draps

On a beau se croire blasé face aux turpitudes de l’oligarchie européenne, ce livre laisse pantois.

Eva Joly, députée européenne, se souvient de sa jeunesse. L’Europe: «l’avenir était une promesse et le rêve avait des couleurs vives».

Aujourd’hui, notre gueule de bois est à la hauteur de l’ivresse d’alors. En lieu et place de la coordination, nous avons obtenu la concurrence, érigée en vertu cardinale, par laquelle chaque pays s’acharne à capter chez lui les richesses du voisin. Au lieu de la démocratie, nous avons eu les marchandages opaques, hors de toute délibération politique.

Et Jean-Claude Juncker est l’incarnation de cette trahison des clercs. Le secret bancaire au Luxembourg en 1989, c’est lui. La criminalisation du non-respect du secret bancaire en 1991, c’est lui. Longtemps Premier Ministre et ministre des finances du Grand-Duché, il est aujourd’hui Président de la Commission européenne. Avoir accepté que celui qui a transformé le Luxembourg en paradis fiscal incarne l’Union européenne, c’est bien le symbole de ce que l’Europe est devenue.

Docteur Jekyll et Mister Hyde

A quoi doit-il son ascension? «Avoir un double visage permet de présenter dans chaque occasion celui qui sied le mieux».

L’homme est affable, sympathique: il a le tutoiement facile, de même que le bisou ou la tape sur l’épaule. Il aime la bonne table, les bons vins, il organise lui-même le dîner d’adieu lors du départ d’un correspondant de presse. Mais gare à qui s’opposerait au protecteur de l’hyperclasse financière: il sait tout sur tout le monde, et le chantage n’est jamais loin.

Sous sa houlette, le Luxembourg est devenu le pays le plus avancé dans ce qui est en passe de devenir un modèle, dans une guerre fiscale fratricide entre pays de l’Union européenne. Avec pour résultat que 1000 milliards d’impôts échappent aux trésors européens. Conséquences: délitement des services publics, mise en difficulté des PME, dettes publiques…

D’innombrables banques et multinationales ont leur siège à Luxembourg: Microsoft, Ebay, Amazon, Walt Disney… y sont taxés à 0,3%, soit cent fois moins que l’impôt moyen d’une PME européenne. Mais pour Juncker, il ne s’agit pas d’évasion fiscale, mais de «diversification de l’économie luxembourgeoise». D’ailleurs, à défaut d’être moral, «tout est légal», assure-t-il.

Et quand il est — rarement — mis en difficulté, comme lors du LuxLeaks, il a une méthode: d’abord, il disparaît. Ensuite, il minimise. Enfin, il parle d’autre chose.

Un modèle?

Même si le livre décrit le parcours et les méthodes de Jean-Claude Juncker, y compris par le biais d’anecdotes savoureuses, l’auteure ne fait pas le procès d’un homme, mais d’un système*. En fait, Juncker n’est que le poisson-pilote: cette concurrence au moins-disant fiscal est pratiquée par presque tous les états de l’Union européenne, le Luxembourg en est simplement la maison témoin. A titre d’exemple, les dix plus grandes entreprises du Portugal ont leur siège aux Pays-Bas…

Bien entendu, cette kleptocratie institutionnalisée suscite des opposants, dont Eva Joly n’est pas la moindre. Mais les difficultés sont considérables. D’abord, en matière fiscale, tout changement en Europe requiert l’unanimité. Un seul pays — au hasard, le Luxembourg — peut bloquer toute évolution. Ensuite, les rares structures de surveillance financière sont supervisées par ceux qu’elles sont supposées contrôler (banquiers etc.).

Enfin, et c’est bien sûr le plus grave, c’est la volonté politique qui manque. Eva Joly fait remarquer à juste titre qu’à la fin des années 90, douze gouvernements sur quinze étaient issus de la famille sociale-démocrate. Mais rien n’a été fait sur le plan de l’Europe sociale ou fiscale. Ils ont choisi la concurrence, et donc le dumping. Faut-il chercher plus loin la raison de l’euroscepticisme des peuples?

Mais le désenchantement n’exclut pas l’optimisme de la volonté: Eva Joly voit, dans une Europe débarrassée du dumping, l’utopie du XXIème siècle. Et elle appelle, pour y parvenir, à une assemblée constituante, éventuellement restreinte à une poignée de pays, vu la difficulté de franchir tant d’obstacles à 28.

Un livre clair, précis, d’une lecture aisée à prescrire impérativement à toute personne soucieuse de l’avenir de nos sociétés.

* On peut, à cet égard, regretter le choix du titre: « Le loup dans la bergerie » pourrait donner à penser que Juncker circule parmi des agneaux… On en est loin!

Le-Loup-dans-la-bergerie
Le loup dans la bergerie

Jean-Claude Juncker, l’homme des paradis fiscaux à la tête de l’Europe
d’Eva Joly et Guillemette Faure,
éditions Les Arènes, avril 2016, 160 pages
ISBN: 9782352044697

 

En complément
Entretien d’Eva Joly, invitée du Grand Oral RTBF/Le Soir avec Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information à la RTBF, Dominique Berns, journaliste au Soir et Jacques Crémers, chef de rédaction de La Première.

One thought on “Juncker dans de Joly draps

  • Léon Jacqmin.

    les paradis fiscaux sont une problématique mondiale : si l’argent n’était pas au mieux au Grand-Duché, il irait ailleurs dans le monde.
    C’est un problème difficile à résoudre.
    Pour moi, l’économie locale produisant des produits bio de grande qualité payés avec des monnaies locales pourrait constituer une solution.

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